Parade – Chronique kinoise

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Dans la notion de choix, au Congo Démocratique, il y a souvent plusieurs alternatives.
Il n’y en a, généralement, que deux à Kinshasa.
Quel que soit le domaine. Chrétiens ou Musulmans, Skol ou Primus, Bracongo ou Bralima, Joseph Kabila ou Jean-Pierre Bemba, JB Mpiana ou Werrason, Wenge Maison Mère ou Wenge BCBG, Celtel ou Vodacom, MLC – Mouvement de libération du Congo, ou PPRD – Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie, etc.
Alors quand on aime par exemple la musique de Werrason, automatiquement on boit la Skol, on est abonné en téléphonie chez Vodacom, on est chrétien protestant, et on est membre du parti PPRD, c’est-à-dire qu’on est pro Joseph Kabila…
Et souvent les gens du MLC, qui ont fait de Jean-Pierre Bemba leur « chair man », boivent la Primus, ou une toute autre boisson Bralima, sont des abonnés Celtel, aiment la musique de JB Mpiana et se disent 100 % BCBG…

A Bandal, me racontait Mbila avant son déménagement, deux bandes de jeunes s’affrontent régulièrement, au nom de ces choix. Pas avec les poings, ni avec des armes.
Leurs affrontements sont « vestimentaires et verbaux »…
Dans une parade déambulatoire, où la démarche est très spéciale.
La preuve…
Vendredi soir, « La guerre de 100 ans », pro JB Mpiana et Wenge BCBG, va défier « les Zulus », qui sont les fans de Werrason et son Wenge Maison Mère.
Souvent, ils finissent par investir un grand espace dans Bandal, une grande rue, un terrain de foot ou un vélodrome.
Mais avant d’atterrir au terrain, ils se font des descentes dans leurs quartiers respectifs.
Ça se passe souvent après 17h, quand tout le monde a eu le temps de faire sa « patrouille ».
On est donc vendredi, 17h50, vers le petit marché de Bandal Synkin, un autre quartier de la commune. Dans un complexe commercial construit par l’épouse d’un Ministre à l’époque de Mobutu, une grande parcelle, vit un musicien de Wenge BCBG.
Moro, son homme à tout faire, débarque en courant pour lui dire des choses inaudibles et incompréhensibles, il est un peu retardé mental et s’exprime difficilement.
Mais Kaluji est au courant de l’affrontement de ce soir avec « les Zulus », les petits voisins pro Maison Mère qui lui mènent parfois la vie dure, quand il sort avec sa Mercedes 300, ou sa Jeep Korando.
Il est donc bien content de voir débarquer « La guerre de 100 ans » qui vient affronter à domicile « les Zulus », et les surprendre carrément, puisqu’ils n’ont pas fini leur patrouille.
Kaluji renforce « La guerre de 100 ans » en griffe et sape, pour que « la médaille ne tombe pas », celle du BCBG bien sûr, et que règne « aspect toujours… »
Dans tout le quartier, et même dans le petit marché, c’est l’ébullition !
Les mamans vendeuses de légumes et de pain se demandent où sont les ténors des « Zulus », car un but marqué à l’étranger compte toujours double.
Tout le monde connaît le principe…
Ça devient une affaire de patrimoine, de famille, il y va de l’honneur du quartier !
Les gars de « La guerre de 100 ans », conduits par celui qui se fait appeler « Elément », sont réellement BCBG : Ils sont très forts côté fringues et chauffent comme il faut le quartier des « Zulus », parrainés par Kaluji
Mais il leur manque des tchatcheurs bien comme il faut, pour les affrontements verbaux.
Et de ce côté-là, « les Zulus » savent s’y prendre.
Ils ont leur mascotte, qui se fait lui appeler « Sankara de Kunta », descendant direct de Kunta Kinté.
Tout le monde sait que Elément a toujours eu du mal à s’en sortir avec Sankara.
Les papas envoient donc les gamins à la recherche du seul descendant de Kunta pour que « la médaille ne tombe pas » du côté Maison Mère…
Mais Sankara de Kunta est encore en patrouille, il ne peut pas se présenter devant ses adversaires sans rien, ni avec du déjà-vu.
« La guerre de 100 ans », contente de cette absence de repartie, remonte vers son siège, dans le quartier Moulaert de Bandal, célébrer sa double victoire, en tchatche et en sape.
Une heure et demie plus tard, des gamins viennent les chercher prestement, complètement essoufflés.
« Les Zulus » font une parade au terrain, non loin de la commune, et tout le monde est là.
Ils sont en train de marquer des buts à Moulaert.
Merde !
En plus, ils ont emmené avec eux les gens de leur quartier pour les soutenir.
Vite, il ne faut pas perdre du temps !
Ceux de « La guerre de 100 ans » qui s’étaient changés, sont obligés de se rhabiller.
Ceux qui avaient remis les fringues empruntées ou patrouillées, vont les récupérer…
Sur le terrain, les deux gangs occupent chacun un goal, entourés des passants et gens du quartier qui connaissent ces affrontements.
Ils passent un à un dans le cercle, et se présentent en griffe et marque, de la tête aux pieds.
Chez « La guerre de 100 ans », c’est Elément seul qui parle :
– Chaussures Weston, complet costard Jean-Paul Gaultier
– Cravate Hermès, lunettes Gucci – Montre Cartier, etc.
Les autres se contentent de « se montrer » en sape, comme des mannequins, avec juste une phrase dans la bouche : Les grands diseurs ne sont pas les grands faiseurs !
C’est la phrase assassine des BCBG…
Quand c’est le tour des « Zulus », la tchatche bat son plein. Sankara laisse ses copains se présenter, parler autant qu’ils veulent, puis il conclut lui en commentaires, à tous les coups :
– Mon complet costard c’est du Hugo Boss, la montre est une DKNY, les lunettes fumées sont des Dior, la chemise dans, sa blancheur, est une Armani.
– Et Sankara d’ajouter : C’est le maintien des Princes, comme le Prince de Monaco par exemple, qui ne porte pas n’importe quoi, et qui ne mélange pas les griffes n’importe comment… Mariage des couleurs bien comme il faut, le port royal… Visez-moi son « arche » ! Comprenez « sa démarche »…

Et ça peut prendre des heures et des heures, ces affrontements.
Jusqu’à ce que quelqu’un de bon cœur offre à boire dans le bar d’à-côté, et des gens de bonne foi, ce n’est pas ce qui manque dans ces parades déambulatoires…
Ce sont souvent les « prêteurs » de fringues.
Au final, personne ne gagne, personne ne perd !
Mais toutes les griffes sont présentées, toutes les « arches » – démarches -, sont montrées
Et d’ailleurs tous ces jeunes sont copains comme cochons durant toute la semaine
La guerre, c’est seulement les week-ends, ou certains soirs dans la semaine, quand « les fournisseurs des formes » – prêteurs des vêtements -, l’exigent…
La preuve, Elément et Sankara ont réussi à se faire embaucher chacun dans les deux Wenge.
Ils ont même réussi à se faire emmener eu Europe par JB Mpiana et Werrason.
Et aujourd’hui, ils continuent de se marrer ensemble.
Ils partagent le même appartement.
Bien eu, hein !

///Article N° : 7025

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