Moziki littéraire 12 : Chagrins

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Parfois la vie dérape. Trois auteurs de RDC ont construit, Moziki après Moziki, un pont littéraire que franchit le train de la vie.

Chagrin
On prend toujours un train pour la vie.

Là, sur ce capot surélevé de la Volkswagen, cherchant la « panne », seule dans cette route sinueuse et sablonneuse comme celles de mon enfance, mon autoradio me renvoie un son d’une des chansons du Rambo Papa Plus que j’ai en sélection et qui dit :
Souci, ndenge nini osalaka po obosana nga te, est-ce que oyokaka nga na solo ya nzoto, baninga batonda bisengo yo otingama se nga, mbala kama nga na changer ba ndako, mbala kama oko retrouver nga…
Le train de la vie, ou l’avion, ou le taxi-brousse, en tout cas ce chemin et ce qui nous transporte est parsemé de tellement de choses. Belles, moins belles, moches, hideuses.
En fouillant la boite à gants, à la recherche d’une clé ou d’une pince ou d’un truc qui me donne l’impression que je suis sur la bonne voie pour trouver la panne sur cette bonne vieille Volkswagen, je découvre une photo un peu jaunie de ma sœur jumelle et moi…
Mon clone, mon double.
Elle en a tellement pris plein la gueule pour moi et moi pour elle, même nos parents n’arrivaient pas toujours à nous différencier. On s’amusait à leurs dépens et même aux dépens de tous. De nos professeurs, de nos petits amis, des passants.
Dans son réflexe de toujours me protéger et moi de même, elle a perdu l’usage de ses jambes dans un accident de taxi… Depuis, elle ne veut plus voir personne et s’est murée dans un silence oppressant. Au début elle n’acceptait que moi, maintenant même moi je n’ai plus le visa pour traverser son mutisme. On s’est dit adieu la dernière fois qu’elle m’a parlé en me suppliant de vivre pour nous deux. Une voiture, un voyage rien que nous deux, on avait planifié cela ensemble.
Franchement, Rambo Papa Plus me sort, à travers sa chanson, les mots qu’il faut pour traduire ce que je trimballe depuis ce moment-là :
Souci, ndenge nini osalaka po obosana nga te, est-ce que oyokaka nga na solo ya nzoto, baninga batonda bisengo yo otingama se nga, mbala kama nga na changer ba ndako, mbala kama oko retrouver nga…

On est né un 29 février.
On s’amusait à ne comptabiliser notre âge que tous les quatre ans.
C’était rigolo !
Ma sœur a toujours été une rationnelle, moi une émotionnelle. C’est elle qui menait notre barque. Là, lâchée dans la vraie vie, je suis pétée de trouille, je ne sais pas par quoi commencer, par où passer, ni comment ni pourquoi. Je ne vois même pas où se trouve la panne de ma voiture actuellement, alors… La voiture s’est arrêtée toute seule, je n’ai rien fait, je promets.
Pour nos examens, on échangeait toujours : elle faisait les mathématiques, la physique, la chimie, biologie et toutes ces choses. Moi, je m’occupais des langues et des lettres, français, anglais, espagnol. Pour la culture générale, c’était à pile ou face qu’on se lançait. Ah oui, comment c’était possible ? On avait intelligemment réussi à convaincre les parents qu’on ne pouvait pas être dans la même école ou à la rigueur pas dans la même classe. Et voilà le truc ! On pouvait alors voguer tranquillement d’une école à l’autre, d’une classe à l’autre et rire de la vie, la nôtre…

Elle me manque.
Et elle va me manquer à vie.
Avec les autres, aucun misérabilisme, et entre nous on se disait les choses cash, son regard me valorisait. Je n’ai connu cela avec personne. Aucun mec n’a pu me donner ça, et Dieu sait combien j’en ai fréquenté… aujourd’hui je peux avouer que j’étais à la recherche d’un autre double, un autre clone… mais ça ne se trouve pas dans un mec ! Je trimballe avec moi une douleur incroyable et insatiable.
Souci, ndenge nini osalaka po obosana nga te, est-ce que oyokaka nga na solo ya nzoto, baninga batonda bisengo yo otingama se nga, mbala kama nga na changer ba ndako, mbala kama oko retrouver nga…
On prend toujours un train pour la vie.
Bibish ML Mumbu – Montréal (Canada)
Utopia
Lorsque je suis arrivé au sommet, la montagne s’est révélée moins verte que prévue
Que dire alors à la vallée, aux creux des ravins et aux peuples de rivières.
Que dire de ces nombreuses années d’existence soufflées sur une vie de calque
Que raconter de tous ces amours hésitants, de ces corps envolés, de ces phrases non dites et de tous ces regards évités. Moins enrichies et déplumées par ces heures sifflées comme du vent, nos minutes furent grignotées par les entêtements brigands et égoïstes de nos loups fourbes et jaloux ; ainsi nos cœurs ont tout simplement été passés au Moulinex.
Se coucher sur ce lit tant attendu à côté de ce conjoint tant rêvé, sans y trouver le moindre sommeil ni en ressentir la moindre fraîcheur, est une fenêtre ouverte à la réminiscence des escapades manquées. Que du gâchis bon sang !
Se réveiller sur du béton émotionnel et faire le sourire diplomatique matin midi soir n’est guère différent de la populace applaudisseur des tyrans ou de tout autre chansonnier de dictateurs.
Eh oui ! Pourquoi dandiner et gambader dans un désert de vie pour s’attraper une belle folie dans ces pays de quatre couleur dites moi ! Un fou en français, voila qui c’est. Vous le reconnaîtrez, il trimballe sa belle gueule, sa jolie peau d’ébène, ses belles dents blanches taillées ainsi que sa magnifique tignasse de Marley plongée dans la bouse d’hérésies. Oui, belle gueule dégoulinant de cafards de pensées, sifflotant des reggaes défaitistes et fumant de pétards d’illusions !
Un fantasme négrier d’une belle poupée gonflable pour étancher les soifs et les humiliations de complexes coloniales enfouies dans ses bourses plus que trop remplies de vengeances bâtardes ainsi que des calculs administratifs et d’obscures élucubrations pour un virtuel confort, voila ce qui le motive lui, le pauvre mec !…
Jouer coup double voila ce qu’il a osé, vendre la peau et l’ours lui-même sans l’avoir tué ni l’avoir vu alors qu’il pataugeait encore dans la grande forêt tropicale ! Qui pouvait rêver mieux ! Utopia !
Échapper aux regards des ex-conquérants avec leur humeur fiévreuse et leur gloutonne envie de démanger mon postérieur, ou encore accepter de braver la machine de contrôle au faciès de ces cravates robotisées au service d’une politique systématique d’accomplissement de quota, n’est-il pas la preuve suffisante de mon amour !
Vas-y comprendre mon gars, tu penses que tout ça c’est pour du beurre ! vas-y, un peu d’effort bon sang !…
Cœur fermé, corps emprisonné, frontières blindées, âme éclatée, paroles arrachées, langues déterrées, progrès étouffés, rêves enchaînés, toutes ces choses se reflètent en moi comme sur de débris de miroir brisé par ce personnage sorti tout droit de Brown sugar ou de Tintin au Congo.
Lutter contre un affreux songe chronique est une de plus grande peine de peur et de solitude pire que l’unique cauchemar d’une nuit.
Que faire ? me diras-tu, eh ben ! Avance juste comme ce chien aveugle qui lève plus haut sa patte que les autres chiens afin de mieux saisir son environnement.
Vas-y, descends de la montagne et cours vite à cette rivière de l’anti-duperie pour en avaler cette fois-ci une gorgée de l’endurance et de la résistance
Oui mon gars ! Donne-moi tes couronnes et je te montrerai mes seins, mais mon tété c’est pour ma terre et mes gosses !
N’attends pas qu’il se casse, comprend tout simplement que ton dysfonctionnement de vue lui permet de te tripoter, t’as qu’a craché sur lui et sur le sol ; de cette boue nettoie-toi le visage.
De là, à la falaise, époussette tes yeux et tu verras que c’est juste un bipède. À côté il y a certainement meilleur, alors ; essuie tes larmes, interromps ce songe et attends sereinement ton matin.
Papy Maurice Mbwiti – Bruxelles (Belgique)
Déchets
pour saxophone solo
ces guimbardes ayant roulé sur toutes les routes d’Europe
Paris, Bruxelles, Genève, Oslo, Prague
éreintées par l’âge et l’usage
débris de ferraille
pourritures !
continuent leur vie de guimbarde
dans certaines villes d’Afrique
où elles sont achalandées
attendues comme le Christ
lavées à l’eau de javel
recyclées, re-recyclées, re-re-recyclées
puis vendues à prix d’arachide

carcasses de déchets de voiture-machin
des guimbardes qui vous polluent l’air
des guimbardes qui vous polluent l’eau
des guimbardes qui vous polluent le sol
des guimbardes qui vous polluent la cité
des guimbardes qui vous polluent la campagne
des guimbardes qui vous polluent l’estomac
des guimbardes qui vous polluent l’existence

toujours des guimbardes
ces guimbardes-saligauds et Cro-Magnon
(pestilentielles et rutilant de bilharziose)
qui vous empêchent de fermer l’œil
du matin au soir
du bruit à ne plus en finir
thoum/tshik/thoum/tshik/thoum/tshik
du bruit qui vous entre par les oreilles
qui vous sort par les narines
interdiction de somnoler
sous peine de vous réveiller la tête arrachée
vomissant les pommes de terre que vous avez mangées hier

des guimbardes à re-guimbarder
des guimbardes de seconde main
datant de Léopold II
de tous les prix
de toutes marques
de toutes les couleurs
sans plaque d’immatriculation
sans tuyau d’échappement
sans portière gauche
pare-brise à l’emporte pièce
capot-bec-de-lièvre
carrosserie fracassée
pneus en proie à toutes les crevaisons
et congénitalement en panne d’essence

une fois bazardées
ces guimbardes surchargées
jusqu’aux épaules, de la marchandise
et de la viande humaine
tanguent
titubent
s’arrêtent
klaxonnent
reculent
improvisent
accélèrent
freinent
puis accélèrent
tanguent encore
titubent encore
démarrent en trombe
et dansent la polka
et la salsa raccourcie en 6 temps
avec 4 temps dansés et 2 temps de pause
sur ces routes non asphaltées
baptisées KA-TA-GOU-ROU-MA !

ah ! ces guimbardes-scolopendres
qui partent et qui reviennent
qui partent et qui reviennent
qui partent et qui reviennent
avec leurs gargouillements qui vous boycottent
asphyxiant votre sommeil de chiot
dans l’usure de l’énervement prémonitoire de
l’ordre rébarbatif de vos rêves défroqués
au nom d’une coopération nord/sud, piégée d’avance
par quelques coopérants plus que décidés à se remplir les poches
quitte à soutenir les mutins et autres rebelles du dimanche
n’en déplaisent les victimes de ces guerres sans bout du tunnel

des guimbardes qui rechignent les signaux de signalisation
des guimbardes qui puent la poisse
des guimbardes qui transpirent la malédiction
des guimbardes qui renversent les passants
des guimbardes qui rejettent le gaz carbonique
des guimbardes qui s’accidentent
des guimbardes qui pissent le gasoil
des guimbardes qui se suivent mais qui ne se ressemblent pas
déliquescence !
créant des embouteillages bidons
des embouteillages indescriptibles
des embouteillages qui vous retiennent plusieurs semaines
dans la démangeaison la plus totale
provoquant l’ennui, la solitude, la colère
et peut-être même la diarrhée
KA-TA-GOU-ROU-MA !
Fiston Nasser Mwanza – Graz (Autriche)

Août – Septembre 2012///Article N° : 10984

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