Les images meurent aussi…

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La journée du 11 septembre 2001 inaugure-t-elle le déclin des images en Occident ou l’émergence d’une autre forme de stéréotypie du monde qui nous entoure ? Le point de vue de l’historien Pascal Blanchard et du cinéaste Eric Deroo.

Depuis un certain temps, dans la guerre des écrans et des images, l’Occident semble se heurter à une nouvelle donne : ils « nous » répondent. De l’Afghanistan à Al-Jezira, des jeunes beurs envahissant le Grand Stade aux prêches de Ben Laden, un nouvel ordre mondial des imaginaires commence. Comme ces spectateurs qui jettent leur cannette de coca sur l’écran d’une salle de cinéma, les avions détournés à Boston par les kamikazes d’Oussama Ben Laden ont crevé la toile de l’immense projection que donne, en permanence, à voir d’elle-même l’Amérique du Nord. En choisissant parfaitement le lieu, l’heure et la chronologie des actions, afin qu’elles puissent être filmées et retransmises dans le monde entier, ceux qu’on a peine à qualifier tant il y a de stéréotypes à leur mesure, ont montré qu’ils possédaient – eux aussi – la maîtrise des images. Et, bien au-delà des images, celle des imaginaires.
Un pan de « notre » muraille s’effondre. L’image n’est plus l’arme absolue de l’Occident. Après plus d’un siècle d’instrumentalisation, elle est en train de se volatiliser dans le miroir de « l’ailleurs ». À « nos » clichés, répondent « leurs » clichés : égalité parfaite, neutralisation totale. L’Occident ne peut plus construire, seul, les paradigmes du monde, sans susciter une contre-propagande aussi puissante. Le temps des imaginaires coloniaux, ethno-centrés, ou des stéréotypes dominants du Nord sur le Sud, mondialisateur, n’est plus. Beaucoup de choses ont été décrites depuis quelques semaines, mais c’est la réflexion de Raymond Depardon publiée dans Le Monde – parlant des artistes ou des photographes – qui nous semble le mieux illustrer notre propos : « nous n’avons pas assez représenté [jusque-là] la montée du sentiment anti-occidental et anti-américain dans le monde. » « Nous » n’avons pas, aussi, laissé l’autre produire « ses » images…
Si le XIXe siècle a inventé la photographie et le cinématographe, le XXe siècle occidental a imposé ses normes de prise de vues et ses codes de lecture. Des zoos humains – tournés par les opérateurs Lumière en 1896 au Jardin zoologique d’Acclimatation – aux westerns hollywoodiens des années 50, en passant par les productions coloniales des années 30, s’est forgée une représentation systématiquement dévalorisante de l’altérité où le seul héros reste le Blanc. Une codification fondée sur la peur de la différence, l’exotisme du lointain, les fantasmes de l’invasion, la sauvagerie du primitif ou la quête des paradis perdus, s’est profondément installée dans les mentalités et les regards européens. Pour les renouveler, une même technique est mise en œuvre : décors vides qui induisent l’attente et le danger, foules que l’on présuppose surexcitées, lâches et menaçantes, visages qui désignent le drame et la traîtrise, sans oublier la faune qui rôde aux alentours, à l’affût d’un cadavre à dévorer… Tout un ensemble composite que l’on retrouve génération après génération, des premiers films coloniaux de Duvivier (comme La Bandera) aux westerns de John Ford, en passant par les Tarzan hollywoodiens et autres superproductions rambomaniaques.
Pour valider cette construction, on s’adjoint, à la fin du XIXe siècle, l’autorité des savants, anthropologues ou explorateurs et, aujourd’hui, sur les télévisions notamment, celles des experts, militaires ou chercheurs. À travers toutes ces « brillantes analyses », l’Autre n’est jamais présenté, mais il représente. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder quotidiennement les images du Proche-Orient ou celles d’Afghanistan. Le sujet filmé figure ce dont on a besoin qu’il soit à un moment précis. Avant-hier antique guerrier médiéval au cœur des montagnes d’Afghanistan, hier fier combattant de la liberté contre l’ogre soviétique, aujourd’hui fanatique islamiste aux desseins les plus barbares… Et pourtant, les stéréotypes sont les mêmes, le casting est identique, seule la dramaturgie s’est adaptée aux paramètres de « nos » intérêts fluctuants.
Mais voilà qu’un intrus est venu bouleverser les règles du jeu. Après avoir ravagé une partie de Manhattan, Oussama Ben Laden et son organisation Al-Qaeda se sont invités sur les écrans de nos TV grâce à la chaîne qatarie Al-Jezira. Désigné comme l’ennemi public « numéro un » par la moitié du monde, il s’affirme l’interprète de l’autre moitié. Indignation, inquiétude à Washington qui cherche comment reprendre la main dans cette guerre des écrans. Une forme de guerre qui ne doit pas échapper à ses inventeurs. Pour preuve, les formules pour décrire Al-Jezira, devenue la « CNN arabe », composée de « journalistes formés à l’école de la BBC« , une chaîne que l’on accuse de vouloir faire du profit avec ces mêmes images et que l’on songe sérieusement à brouiller outre-atlantique pour des raisons stratégiques…
Serait-ce parce qu’elle fait une erreur de programmation, qu’elle refuse « nos » codes et « notre » scénario, qu’elle redistribue les rôles, qu’elle construit une autre propagande ? C’est tout en même temps, avec en prime la réapparition d’une vieille vedette : le martyr – un Che Guevara de l’islam – pour plus d’un milliard de musulmans. Dans ce choc des imaginaires, nous ne comprenons pas encore ce qui se passe tant nos certitudes sont épaisses. Nous avons inventé Y’a bon Banania, ce n’est pas l’Afrique noire ; nous avons inventé le « fourbe fellagha« , ce n’est pas le Maghreb ; nous avons inventé le « cruel Viet-Minh« , ce n’est pas le Vietnam ; nous avons inventé l’indigène puis l’immigré, c’étaient le temps des colonies… Nous avons systématiquement orientés ces images : du Nord vers le Sud.
D’un seul coup, tout change. Comme l’écrit Baudrillard (Le Monde du 3 novembre 2001), c’est une « somme nulle », qui vient d’anéantir toutes les projections, tous les imaginaires, toutes les idéologies… « Ils » viennent d’imposer leur propre sens, en direct, avec « leur » réponse préenregistrée. Anticipation des images, contrôle de l’action, découpage des séquences, bande-annonce des malheurs à venir, diffusion synchrone, référence à une histoire mobilisatrice forte (temps des croisades, fin du califat de 1924, Irak, Palestine…), construction d’un imaginaire prophétique adapté à des centaines de millions de téléspectateurs musulmans, suivant des codes parfaitement explicites renvoyant à l’hégire. Opulence démoniaque des uns contre dénuement diabolique des autres, dans tous les cas, chacun maîtrise désormais la fabrication des discours. Cette « égalité » dans le maniement des stéréotypes devrait conduire à leur neutralisation réciproque et une outrance des propagandes ; à une sorte de dissuasion, comme l’Est et l’Ouest la pratiquaient avec l’arme atomique. Cependant tout se jouait encore entre « civilisés ». La guerre du Vietnam fut, en partie, gagnée par les Vietnamiens du Nord grâce au spectacle diffusé quotidiennement des horreurs américaines, mais c’était un spectacle qui s’inscrivait toujours dans un rapport, une vision occidentale, produits tantôt à Moscou, Paris, Berlin, Rome ou Varsovie…
Contre-feu à cet échec de communication, les scénarios de guerre propre, frappes chirurgicales, zéro mort, et autres dégâts collatéraux fabriqués dans les studios du Pentagone et complaisamment relayés par les médias depuis les opérations dans le Golfe et les Balkans ne font pourtant plus recette. L’absence d’informations, la manipulation grossière, désignent de nouvelles angoisses, suggèrent d’autres désirs. Le droit à l’image (qui impose logiquement aujourd’hui de demander une autorisation écrite à chaque individu filmé, dans le hall d’une grande gare parisienne ou dans un camp de réfugiés au Pakistan) témoigne d’une préoccupation morale autant que financière, partagée par l’humanité entière : « J’exige de savoir à quoi ça sert et… combien ça rapporte ». Voir les Afghans ou Pakistanais, de plus en plus nombreux, qui rejettent actuellement la présence des caméras et des journalistes occidentaux.
Le temps de l’imaginaire « blanc » à la conquête du globe, légitimé après coup par la raison scientifique, n’est-il pas révolu ? Ne doit-on pas se libérer du rationalisme arrogant qui le portait, repenser l’action ? Ne plus concevoir l’image comme un outil d’asservissement idéologique univoque mais comme l’un des acteurs, parmi d’autres, des échanges du réel. D’ailleurs, les publicitaires, toujours prompts à réagir, ne s’y trompent pas. Ils annoncent déjà la fin du « superflu » au profit de l’utile. Dans un autre domaine, la République française, phare des droits de l’homme, bien que n’ayant toujours pas assumé son passé colonial, tenait de longs discours autour de l’intégration. Elle vient de voir ses illusions voler en éclats sur la pelouse du Stade de France « envahie » par une jeunesse en quête d’image, à défaut de reconnaissance… Jean-Claude Maurice, suite à cet événement, n’écrivait-il pas : « de grâce, ne tentez pas de faire croire qu’il ne se passe rien, que tout va bien, que tout est sous contrôle » (Le Journal du dimanche le 14 octobre 2001).
Sans aller, comme Jacques Julliard, jusqu’à parler de la « grande crise de la civilisation occidentale » sous le titre provocateur « Merci Ben Laden ! »(Le Nouvel Observateur, 11 octobre 2001), il convient, avec lui, de rappeler des évidences : « nous ne sommes pas respectés parce que nous ne respectons plus. » Il fait, lui aussi le lien avec « ces milliers de sauvageons qui, au Stade de France, acclament l’Algérie où ils ne mettraient les pieds pour rien au monde, qui sifflent la Marseillaise, scandent le nom de Ben Laden et bombardent les ministres présents avec des bouteilles vides… » et dénonce ce « choc des cultures à la française » organisé par des ministres de la République. Et de conclure, qu’aux aspirations d’une jeunesse en quête d’identité, perdue entre une histoire coloniale non-assumée et une intégration de plus en plus théorique, nous « répondons par du football« . La panoplie Nike aurait-elle remplacé le treillis des harkis ? En effet, il se passe quelque chose, lorsque notre culture n’a plus rien à proposer hormis des icônes vides de sens. Et cela va bien au-delà d’une « chasse à l’homme » au cœur des montagnes afghanes. Pour une fois, malgré les médias, les « apparences ne seront pas sauves » comme le souligne François Géré. Le retour au politique, au sens premier du terme, paraît urgent, en s’attachant à trouver, à réimaginer des rapports qui ne seraient exclusivement ceux d’un Occident imposant ses modèles au reste du monde. De toute évidence ce sera difficile, mais c’est aussi inéluctable. Loin de la « guerre civile » prophétisée par un Vladimir Volkoff, qui déclarait dans une récente interview donnée au Figaro magazine (le 11 août 2001) que « la France risque de connaître des situations de guérilla« . Beaucoup plus, sur les traces, encore hésitantes et ambiguës, d’un Jean-Pierre Chevènement qui, dans les colonnes du Nouvel Observateur (31 octobre 2001) -, nous demande de commencer, chez nous, en offrant aux jeunes issus de l’immigration, « une lecture non manipulée de notre histoire commune, ne dissimulant rien, ni les ombres ni les lumières« . Tout en étant réservé sur le « passé colonial » de la France et sur le paradoxe de cette histoire, Jean-Pierre Chevènement a le mérite de faire ce lien évident entre cette mémoire et ce qui vient de ce passé « un soir d’automne au Stade de France ». Encore en effort, et nous commencerons enfin à décoloniser nos imaginaires… enfin, presque.

Pascal Blanchard et Eric Deroo sont tous deux chercheurs associés au GRD 2322 du CNRS (Marseille) et viennent de publier, avec Gilles Manceron, aux éditions Hazan, Le Paris noir. ///Article N° : 2197

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