Augusta B. Palenfo signe avec Waongo (« Bienvenue », en mooré) un troisième long métrage puissant sur la résilience des femmes déplacées internes au Burkina Faso, qui s’impose comme une œuvre essentielle dans le paysage burkinabè actuel. À travers le parcours de Piiga, jeune couturière ambitionnant de devenir styliste, arrachée à son village par le terrorisme, la réalisatrice mêle récit intime, critique sociale et regard sans complaisance sur les préjugés en temps de guerre, tout en déplaçant le point de vue de la victimisation vers la puissance d’agir. La couture et le tissage deviennent ici de véritables actes de survie, de dignité et de réappropriation du monde, transformant le camp de déplacés en espace d’invention sociale et esthétique porté par les femmes. Porté par une mise en scène sobre, une musique nourrie de sonorités burkinabè et une direction d’acteurs au plus près du réel, Waongo affirme un cinéma d’autrice qui fait des corps féminins et de leurs gestes créatifs le lieu d’une bataille symbolique décisive. Augusta Palenfo répond ici aux questions du débat-forum organisé durant le FESPACO 2025 où Waongo a obtenu le prix spécial du HCR pour les personnes contraintes au déplacement. Résumé d’un entretien animé par Annick Kandolo et Madina Diallo.
Pour la réalisatrice, Waongo est d’abord un film sur la résilience et sur la manière dont une femme déplacée, marquée par la violence, refuse de se laisser enfermer dans le statut de victime. Mais c’est aussi un prolongement de son propre parcours d’actrice devenue réalisatrice “par la force des choses”, dans un paysage cinématographique où les moyens sont rares et les femmes peu attendues derrière la caméra.
Une co‑écriture pour donner leur chance aux jeunes femmes
Le scénario de Waongo est co‑écrit avec la jeune autrice Eboubié Yasmina Ido. Augusta Palenfo explique qu’elle a choisi la co‑écriture par fidélité à une manière de travailler : multiplier les regards et, surtout, offrir une chance à de jeunes femmes encore peu visibles dans le milieu. Elle se souvient ne pas avoir bénéficié, à ses débuts, de cette main tendue, et entend faire l’inverse en associant des autrices plus jeunes à ses projets.

Augusta Palenfo, photo Olivier Barlet, Fespaco 2025
Avant d’aboutir à Waongo, un premier scénario, écrit avec une autre co‑scénariste autour de la situation sécuritaire, a dû être abandonné à la suite d’un conflit sur les droits et la rémunération, malgré un contrat et un paiement déjà effectués. Augusta refuse alors d’entrer dans une logique de chantage sur le scénario : elle préfère renoncer à ce projet et repartir de zéro plutôt que de laisser quelqu’un “mettre le film en otage”. Cette épreuve, explique‑t‑elle, lui a servi de leçon sur la fragilité des collaborations et la nécessité de cadres clairs. Elle écrit alors une lettre au FDCT (Fonds de Développement Culturel et Touristique) pour signaler le changement de scénario et obtient le feu vert pour développer un nouveau texte, cette fois avec Yasmina Ido, dans un climat de confiance.
Les deux femmes travaillent intensément pendant une quarantaine de jours, accompagnées par le script doctor Auguste Koutou. Tout est remis en chantier, retravaillé, discuté, dans un processus éprouvant mais fécond qui aboutit au scénario définitif de Waongo.
Piiga, un prénom comme manifeste de résilience
L’héroïne porte un prénom hautement symbolique : Piiga signifie “pierre, rocher” en mooré. Pour Augusta Palenfo, ce n’est pas un détail, mais un manifeste. “Il faut être une pierre pour arriver à ses fins après une telle situation”, explique‑t‑elle en substance. Piiga vit seule avec sa mère, qui l’initie au tissage et à la couture avec une rigueur presque intransigeante : elle lui fait recommencer son travail jusqu’à ce que ce soit bien fait, l’encourage à lire et à travailler dur pour atteindre son objectif.
Cette exigence maternelle n’est pas qu’un trait de caractère : elle prépare Piiga à affronter les épreuves qui suivront l’attaque du village, la vie au camp puis en ville, les humiliations, les échecs, les agressions. Dans un contexte où beaucoup de personnes déplacées ne parviennent pas à “s’en sortir”, y compris à la capitale, Piiga incarne cette ténacité qui permet de devenir une référence malgré tout. Sa trajectoire fait écho à celle de sa créatrice, qui revendique une forme de dureté envers elle‑même et son travail, et qui voit dans la résilience le fil rouge de ses films.
Le stylisme au cœur du rêve de Piiga
Le stylisme n’est pas un simple décor dans Waongo, il est le cœur du rêve de Piiga. Pour l’incarner, Augusta Palenfo a voulu faire apparaître un véritable styliste renommé : François Yaméogo Premier. Elle aurait pu s’appuyer sur une créatrice qui l’habille habituellement, mais choisit délibérément de “casser” cette habitude pour montrer un professionnel déjà reconnu, à la mesure de l’ambition de son personnage.
Le tournage avec François Premier, novice en matière de jeu d’acteur, est difficile : il parle parfois après le “coupez”, obligeant à reprendre certaines prises une dizaine de fois. Mais la réalisatrice tient à ce qu’il apparaisse à l’écran comme un styliste crédible, à la fois par son image et par sa maîtrise du métier (tailles, coupes, précision du geste), loin de l’image des “petits tailleurs de rue”. Ce personnage masculin n’est pas qu’un mentor professionnel : il incarne aussi la possibilité pour une femme déplacée de rencontrer un homme qui lui tend la main sans rien exiger en retour, comme une figure paternelle symbolique que Piiga n’a pas eue.
Une réalisatrice d’abord actrice

Augusta Palenfo rappelle qu’elle est d’abord comédienne. Elle n’avait pas prévu de réaliser des films ; elle y est venue parce que certains projets lui tenaient à cœur et ne trouvaient pas de réalisateurs prêts à les porter. Son premier long métrage, Carton Rouge, est nourri de son expérience personnelle : un mariage brisé par les ragots, les soupçons, les projections sur la vie d’une femme artiste qui fréquente des directeurs de sociétés, des festivals, des hôtels. Elle y dénonce l’hypocrisie sociale et la facilité avec laquelle on juge une comédienne sur ses fréquentations.
Formée “sur le tas”, elle a travaillé comme assistante costumière sur plusieurs productions, observant les réalisateurs à l’œuvre et se formant à force de plateaux. Elle insiste volontiers sur la valeur de la pratique : pour elle, il est parfois plus difficile de convertir une pure théorie en pratique que l’inverse. C’est pourquoi elle s’entoure volontiers de “doyens” dont elle sollicite les avis à chaque étape, sans jamais considérer ses films comme des œuvres parfaites.
Après Carton Rouge, présenté en panorama au FESPACO 2017, elle réalise Madame l’ambassadrice, inspiré d’une histoire entendue à Bobo sur le fantasme d’un ailleurs forcément meilleur pour ceux qui veulent quitter leur pays. Le film fait le tour du monde et remporte plusieurs prix, remplissant notamment la salle du Saint‑André‑des‑Arts à Paris, ce qui la conforte dans sa légitimité de réalisatrice. Waongo s’inscrit dans ce sillage : un troisième long métrage où se croisent trajectoires individuelles et critique sociale, avec cette fois la question des déplacés internes et du terrorisme au centre.
Augusta continue à jouer dans ses propres films, par principe : lorsqu’on hésite à la prendre parce qu’on la juge “trop chère” ou intimidante, elle se donne un rôle dans son propre projet. Elle précise toutefois qu’elle se fait toujours diriger par un directeur artistique, pour garder un regard extérieur sur son jeu.
Un tournage et une post‑production sous contrainte
Derrière la fluidité du récit, Waongo porte les marques d’une fabrication sous fortes contraintes. Une fois le scénario finalisé, Augusta organise un casting, mène deux semaines de répétitions avec les comédien·nes, puis enchaîne trois semaines de tournage, tout en gérant le budget restreint et la maladie de son actrice principale. Chaque journée de plateau coûte plus d’un million de FCFA (restauration, régie, transports, défraiements), ce qui ne laisse aucune marge : impossible de prolonger le tournage, aussi bien pour des raisons financières que contractuelles.
Un premier prémontage est ensuite présenté à un groupe de professionnels burkinabè (réalisateurs, techniciens, responsables d’associations). Les retours sont durs, nombreux, parfois déstabilisants. Augusta avoue avoir été “mise dedans” par ces critiques, au point de ne plus reconnaître son film. Mais au lieu de se braquer, elle absorbe ces remarques, prend deux semaines de recul, puis décide de retourner certaines séquences clés : une journée de “rattrapage” avec location supplémentaire de matériel, rappel des techniciens, figurants à nouveau mobilisés.
Elle souligne que Waongo est le premier film qu’elle a pu faire dans des conditions pleinement professionnelles : montage, mixage, étalonnage et musique ont chacun été confiés à des spécialistes, grâce au soutien du FDCT. Mais le budget reste en deçà des besoins : pour un projet évalué à 60 millions de FCFA, elle n’obtient que 34 millions, avec un apport personnel obligatoire d’environ 7 millions, à la différence de films africains soutenus par des budgets se chiffrant en milliards de FCFA, parfois cofinancés par des États. De plus, Waongo se tourne dans un village où tout coûte cher : les habitants, marqués par l’expérience de tournages précédents, doublent les prix, convaincus que “les gens du cinéma ont l’argent”.
Elle raconte, par exemple, la location d’une grosse moto facturée “à l’heure”, ou le coût imprévu d’une journée de tournage supplémentaire pour filmer la séquence finale montrant Piiga devenue à son tour soutien des déplacés internes dans un centre d’accueil : plus de deux millions de FCFA pour cette seule journée. Pour la réalisatrice, ces réalités expliquent certains choix de mise en scène : explosion du début moins spectaculaire qu’elle ne l’aurait souhaité, économie sur certaines scènes de foule, compromis visuels assumés plutôt que de s’endetter pour répondre à des attentes esthétiques “européennes”.
Une version finale plus aboutie que celle du FESPACO

Augusta insiste sur un point : la version projetée au FESPACO n’était pas la version définitive. À Ouagadougou, le film était présenté sans étalonnage complet, sans mixage final et sans les plans tournés lors de la journée de rattrapage. Depuis, la monteuse, le mixeur, l’étalonneur et la compositrice ont retravaillé l’ensemble, donnant au film une cohérence et une finition qu’elle juge bien supérieures.
Elle a également coupé certaines scènes, notamment celles centrées sur son propre personnage de femme battue et poursuivie par son mari, qui figuraient dans la version FESPACO. Plutôt que de garder ces séquences dans Waongo, elle en a tiré un court métrage autonome sur les violences faites aux femmes. Dans la version finale, son personnage est donc moins présent, plus en retrait, pour laisser davantage de place à Piiga et aux autres protagonistes.
Augusta situe la sortie nationale du film en décembre, période où le public sort davantage, entre Noël et fin d’année. Elle envisage aussi une projection privée payante avant cette sortie, consciente de l’intérêt que suscite le film depuis sa projection au FESPACO, où la salle a été pleine au point de nécessiter une seconde projection simultanée dans une salle voisine.
Un film sur les déplacés internes, sans surenchère de misérabilisme
Waongo s’inscrit dans une série de films burkinabè récents qui abordent le terrorisme et ses conséquences, mais avec un angle qui lui est propre. Augusta rappelle qu’au moment où le film se tourne, le pays est saturé d’annonces macabres : des dizaines de morts ici ou là, des villages rayés de la carte, des parties du Burkina virant au rouge. Beaucoup partent, d’autres restent par nécessité ou par choix. Les personnes déplacées internes, comme Piiga, se retrouvent dans des lieux qu’elles ne connaissent pas, sans repères, parfois mal accueillies ou stigmatisées.
Une scène emblématique montre un automobiliste traiter un enfant déplacé de “petit terroriste” au feu rouge ; Piiga intervient pour le défendre et rappeler que nul ne choisit de devenir déplacé. Augusta souligne que ce type de réaction violente n’est pas réservé “aux autres” : elle reconnaît avoir elle‑même, par fatigue ou exaspération, déjà repoussé des sollicitations dans la rue avant de prendre conscience de la brutalité de ces réflexes. Waongo interroge ainsi la manière dont la société burkinabè regarde les déplacés internes, entre compassion, méfiance, rejets et culpabilité.
Un spectateur originaire d’une région touchée par le terrorisme lui reproche d’avoir été “trop souple” avec le public, de ne pas avoir montré toute la dureté de la situation. Augusta assume ce choix : elle ne veut pas écraser le spectateur sous une accumulation de scènes insoutenables, mais l’emmener au cœur d’une réalité difficile par le biais d’un personnage fort, déterminé, qui ne renonce pas. Pour elle, le film doit ouvrir les yeux et susciter l’empathie, sans transformer le cinéma en catalogue d’horreurs.
Doutes, détermination et échos autobiographiques
Interrogée sur l’absence apparente de doutes chez Piiga, toujours déterminée malgré les épreuves, Augusta répond qu’il existe plusieurs moments de fragilité dans le film : lorsque l’héroïne est agressée, lorsqu’elle doute de continuer, lorsqu’elle se retrouve sous un arbre à se remémorer sa mère, ou encore quand elle envisage la mort comme seul horizon. Elle reconnaît cependant que l’arc du personnage reflète aussi sa propre manière d’avancer : douter intérieurement, mais ne pas s’autoriser à lâcher.
Son refus de céder face aux difficultés de production, de se laisser enfermer dans les conflits de droits ou dans les contraintes budgétaires, de quitter le pays quand d’autres partent, résonne avec la force de Piiga, qui ne renonce ni à sa dignité ni à son rêve de styliste. Dans la bouche d’Augusta, la résilience n’est pas un concept abstrait : c’est une pratique quotidienne, pour continuer à créer dans un environnement où les financements sont rares, les attentes parfois contradictoires, et où la reconnaissance internationale se mesure souvent à des budgets inaccessibles aux cinéastes burkinabè.
Langues, choix esthétiques et “cinéma d’Augusta”
Au‑delà de Waongo, Augusta revendique des choix esthétiques personnels : elle se dit peu attirée par les plans de groupe, qu’elle associe à une mise en scène qui comble le vide plutôt qu’à une nécessité narrative, même si certains collègues ne partagent pas cette analyse. Elle veut qu’on puisse parler un jour de “cinéma d’Augusta Palenfo” comme on parle du cinéma de Sembène Ousmane ou d’autres auteurs, avec des constantes de mise en scène reconnaissables.
La question des langues traverse aussi son travail. Elle reconnaît, après coup, que Waongo aurait gagné à être tourné intégralement en mooré, du village à la ville, ce qu’elle n’a pas fait en partie parce qu’elle tenait à travailler avec Ingrid, son actrice principale, qui n’est pas mooréphone. Elle évoque d’ores et déjà un projet futur tourné en mooré, avec des comédiens maîtrisant pleinement la langue et ses proverbes, pour aller plus loin dans l’ancrage culturel.
Quant à la formation en dioula dans le film, où la formatrice mélange quelques mots de français, Augusta assume le mélange : la séquence a été mise en place sur le plateau, et le dioula n’étant pas la langue principale du film, elle accepte ce code‑switching comme une réalité du parler quotidien plutôt qu’une pure erreur. Elle raconte aussi comment une contrainte de tournage – une comédienne soudain blessée, obligée de jouer avec une béquille – a été intégrée dans le film sans explication, sans que personne ne le relève ensuite : pour elle, c’est la preuve qu’on peut parfois laisser vivre des “accidents” de tournage sans tout rectifier.
“La critique est aisée” : un débat qui déplace les lignes
Au début de la rencontre, Augusta avoue se méfier des critiques de cinéma, qu’elle imagine volontiers “là seulement pour critiquer sans rien apporter”. Mais le débat autour de Waongo, nourri de questions précises sur la mise en scène, les personnages, le traitement des déplacés et les choix esthétiques, finit par la convaincre de l’intérêt d’un échange approfondi. Elle dit ne pas s’être ennuyée, avoir apprécié la franchise du dialogue, et reconnaît que ce type de discussion peut aussi faire évoluer sa propre perception de son film.
La transformation n’est pas seulement celle de Piiga : c’est aussi celle d’Augusta Palenfo, qui voit son regard sur la critique se nuancer au fil de la rencontre. En retour, les critiques et spectateurs présents disent leur reconnaissance pour un film qui met en scène une réalité douloureuse – celle des déplacements forcés – sans la détourner ni l’édulcorer, tout en laissant une place à l’espoir.


