«L’art est beaucoup plus périlleux que ces cases de territoire géographique »

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Chorégraphe, Selim Ben Safia travaille entre la Tunisie et la France. Avec Marwen Errouine, il présentait au festival Carthage Dance, Chawchra, une création qui interpelle artistes, programmateurs et public. Elle est construite en deux temps : le premier où les deux interprètes jouent avec l’utilisation d’une muselière, du rythme et des déplacements, et un second où un texte du collectif Grand soir accompagne un possible processus de création émancipée. Avec une réflexion lancinante : L’art est peut-être périlleux. La pièce vient de remporter le prix AFAC (Arab Found for Art & Culture) dans la catégorie Performing Art. Rencontre avec le chorégraphe Selim Ben Safia qui lance en cette fin de semaine d’août 2019 le festival El Batha avec la structure qu’il a co-fondé Al Badil – Alternative Culturelle. Au programme de festival : des spectacles de danse, du cirque et des concerts, et ce, dans les rues de deux quartiers populaires de Tunis : Bab Souika et Halfaouine. Rencontre avec Selim Ben Safia, danseur, chorégraphe et directeur artistique de la Compagnie El Badil.

Vous présentez Chawchra qui signifie “brouhaha” en français.  Quel a été le processus de création de cette pièce ? 

Avec Marvenne Errouine, nous avions chacun nos propres esthétiques, avec un univers assez sombre tous les deux. Nous avons décidé de créer cette pièce ensemble. Je suis entre Paris et Tunis, lui entre Tunis et d’autres villes de Tunisie. Nous avons les mêmes problématiques autour de la condition de l’artiste aujourd’hui, de l’artiste tunisien dans le monde actuel. Nous avions l’impression d’être dans un brouhaha dans nos têtes. Dans le processus de création nous avons rencontré le collectif Grand Soir qui signe le texte de la pièce sur la musique créée par Sacha Loupe du groupe Dhamma. Leur musique rencontre vraiment notre univers. Nous avons choisi un texte français pour dire que, « oui nous sommes des artistes tunisiens, mais nous sommes des artistes avant tout ». La problématique qu’on vit aujourd’hui à notre niveau est peut-être vécue par d’autres, en Tunisie, en Europe, en Afrique et nous voulions vraiment toucher un large public.

L’art peut être périlleux dites-vous. C’est-à-dire ?

J’ai la chance, grâce à la danse, de visiter plusieurs pays. Et je vois à quel point nous sommes très souvent mis dans des cases d’« artistes tunisiens » : on nous demande toujours comment va la Tunisie, le monde arabe, l’Afrique. Or, nous sommes des artistes tout court. Et l’art est beaucoup plus périlleux justement que ces cases de nationalité ou de territoire géographique. Nous ne sommes pas juste artiste tunisien, maghrébin ou africain. C’est pourquoi nous voulions créer cette pièce entre Tunis et Paris. Le spectacle est coproduit par les deux pays. Ces allers-retours et rencontres ont vraiment nourri notre propos et spectacle.

C’est moche à dire mais depuis la Révolution, nous, artistes tunisiens sommes un peu à la mode. Et cette mode nous dérange. Nous voulons être à la mode parce que nous avons un propos, une démarche, une création, pas sous l’étiquette d’un territoire ou d’une Révolution. Le spectacle Chawchra par exemple ne parle aucunement de la révolution, il parle d’un ressenti artistique, qui aurait pu être créé dans un espace-temps non défini. Depuis la Révolution il y a un intérêt plus grand pour le monde arabe, qui nourrit parfois le fantasme de programmateurs européens. Parfois les artistes tunisiens eux-mêmes nourrissent ce fantasme européen, d’un espace qui serait en guerre, en galère. Alors que moi je dis qu’on n’est pas en galère, on crée des choses, nous avons créé une révolution culturelle qui est encore en marche. Les artistes ont un vrai propos. Par ailleurs je circule beaucoup en Tunisie avec le festival Hors Lits que j’ai créé ici. Et je vois la qualité des artistes tunisiens qui sont à mille lieux des étiquettes qu’on peut leur coller. Bien sûr, certains artistes qui veulent entrer dans des cases pour faciliter l’exportation jouent aussi le jeu des attentes européennes. Le danger est là.

Comment créez-vous ? 

Nous sommes très souvent co-produit avec le Ministère de la Culture, avec le Ballet de l’Opéra de Tunis.  Nous avons aussi été soutenu par Micadanse à Paris, la compagnie Diptik à Saint Etienne, et par le théâtre Francine Vasse à Nantes. Nous sommes sur ces deux territoires où il y a une histoire commune. Nous ne voulons pas nous enfermer dans un territoire. Notre économie est davantage internationale que tunisienne. Mais nous avons une conscience et une éthique dans le travail qui fait que nous ne jouons pas le jeu malsain de certaines programmations, de certaines visions de la création chorégraphique maghrébine pour manger.

 

Depuis la Révolution il y a un intérêt plus grand pour le monde arabe, qui nourrit parfois le fantasme de programmateurs européens.

Quelle est la place de Chawchra qui réfléchit au geste artistique dans votre parcours de chorégraphe et de danseur ? 

Je me suis toujours posé la question de savoir si je pouvais vivre et faire de mon métier celui de chorégraphe et de danseur.  En Tunisie quand j’ai commencé à danser tout le monde me disait de faire des études, pour avoir un “vrai” métier. La question du métier m’a toujours posé problème, m’a questionné sur savoir s’il s’agissait d’une profession ou d’une passion. Puis-je montrer mes créations à mes parents ? Notamment celle-ci où je porte une muselière, où je joue en duo avec homme. Comment vont-ils l’appréhender ? Ce sont des questions sur la danse et ce métier que je me pose sans cesse.

Dans mes pièces il y a toujours la question de l’enfermement, des lignes qui ferment un espace et l’envie de dépasser ces lignes. La pièce précédente s’appelait “Sur le pas de ta porte” et on parlait justement de vouloir immigrer de cet espace pour aller voir l’eldorado qu’il y a derrière. C’était avant que je m’installe à Paris. La pièce précédente s’appelait « L’impasse » : pour moi il y avait une réelle impasse concernant le métier en Tunisie, sur cette routine qu’on vit, qu’on n’arrive pas à dépasser. Celle d’avant s’appelait “Tohu Bohu” et était encore sur ce brouhaha qui nous posait question. Je ne suis pas très joyeux dans mes pièces. Chawchra arrive après avoir vécu et tourné à l’étranger. Suite aux rencontres avec d’autres artistes j’ai compris que le questionnement sur la place de l’artiste se retrouvent chez d’autres artistes également, que cette interrogation est nécessaire.

C’était hier soir dans Tunis
En un éclair et quelques phrases…
À les voir tous foncer
On dirait qu’on s’habitue
A s’faire nos places en s’marchant dessus
Tout est devenu une négo
Et pour mieux rentrer dans les cases
Comme les mégots les gens s’écrasent
Il y a des remous dans l’troupeau
Qui sera le mouton qu’on rase ?

Extrait de « Khoya » écrit par Grand Soir pour Chawchra

 

Quelle est votre réponse à travers cette quête ? 

La réponse, je ne l’ai toujours pas. Dans cette pièce nous critiquons un peu les professionnels du métier sur les fameuses cases et étiquettes justement. Notre but est d’interpeller, et d’avoir un échange là-dessus. Sur la question de l’autocensure aussi. Les muselières ne représentent pas une censure imposée mais une autocensure que nous portons.  Est-ce qu’on doit se censurer ou diriger notre écriture pour certains publics ? Des fois on me dit “je n’ai rien compris”. Mais ce n’est pas grave de ne pas comprendre, l’idée c’est de ressentir.

Comment s’est construit votre parcours de danseur puis de chorégraphe ?

C’est un peu un hasard. Je faisais du judo à haut niveau. On m’a détecté un souffle au cœur. Je n’ai pas pu faire de judo pendant des mois. C’était l’époque où les hip-hoppeurs se retrouvaient à la gare. J’ai commencé à danser dans la rue avec eux au début des années 2000. J’ai ensuite intégré l’école de Syhem Belkhouja à Tunis, puis sa compagnie avant de rejoindre le chorégraphe Imed Jemma. J’ai ensuite été en France à Montpellier. J’y ai créé ma compagnie. Je me sentais déjà plus chorégraphe qu’interprète. Le propos anime mon envie de créer. Aujourd’hui je sais que je suis chorégraphe. C’est un vrai métier et j’essaie de le prôner de plus en plus en Tunisie. Ce qui me pousse à écrire, c’est la société, les difficultés que je rencontre. C’est pourquoi mes pièces ne sont pas forcément toujours joyeuses. Le geste vient souvent du quotidien. Je travaille sur des gestuelles de Monsieur tout le monde amenée à l’extrême, à l’absurde, à une certaine violence.

On le sait on se l’est promis
Cette double lueur dans nos yeux
Oublie la peur viens on leur dit
Que l’art est toujours périlleux

Extrait de « Khoya » écrit par Grand Soir pour Chawchra

 

Pouvez-vous nous parler du festival Hors-Lits que vous organisez avec Al-Badil ?

L’idée de ce festival est d’aller dans des quartiers où il n’y a pas ou peu de lieux de culture, de travailler avec quelques maisons et d’y créer un parcours artistique ; avec de la danse, de la musique, du théâtre. Toujours du spectacle vivant, des formats de 20 minutes, toujours chez l’habitant. C’est un festival politique car il permet d’aller voir une population qui n’a pas forcément accès aux spectacles. Nous avons commencé en 2014 à Tunis. IL y a deux ans on a agrandi le projet grâce à des fonds européens. Nous avons ouvert à tout le pays, sur les 24 gouvernorats. Nous avons fait un appel à candidature à des jeunes au chômage de moins de 30 ans. Nous les avons formés pendant deux semaines au management culturel, avec des intervenants tunisiens et étrangers. A l’issue de la formation ils ont pu organiser le festival Hors lits dans leur ville avec les habitants, des artistes locaux et l’idée de créer une continuité dans le temps. L’idée est de créer de l’économie créative, une dynamique culturelle avec les jeunes. C’est eux qui vont transformer le pays demain. Ce n’est pas l’étranger qui doit aller sur place une fois par an, mais créer une dynamique récurrente.

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