Celles qui attendent

De Fatou Diome

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Quatre ans après la parution du Ventre de l’Atlantique, l’auteur sénégalaise Fatou Diome publie son quatrième roman, Celles qui attendent. Elle y aborde de nouveau le thème de la migration, du point de vue, exclusivement cette fois, de celles qui restent au pays et qui attendent un signe, des nouvelles, le retour.

Sur une île au large du Sénégal, le temps coule doucement, insignifiant, pour Arame et Bougna, deux femmes qui luttent vaillamment contre une amère misère. Arame, mal mariée à un homme acariâtre qui pourrait être son père, se débat avec la marmaille que lui a laissé son défunt fils, et s’inquiète du sort du fils qui lui reste, errant et rongé par l’absence de perspective d’avenir. Bougna vit dans une misère identique et dans l’ombre d’une co-épouse dont les fils, boursiers de pays européens, la renvoient à l’indigence toujours plus dure qui l’attend si ses enfants ne rapportent pas plus d’argent. C’est en réaction à ces pressions et à cette misère que les deux mères, au mépris du risque insensé qu’implique cette entreprise, décident de payer à leurs deux fils le voyage clandestin en pirogue censé les mener au pays de Caucagne : l’Europe. Suivra l’attente, l’interminable attente, celle de ces deux femmes mais aussi de leurs héroïques brus, Daba et Coumba, mariées en catastrophe et par calcul. « Les saisons, qu’elle ne comptait plus, se succédaient, lentes, semblables à de lourds bateaux qui bouchaient l’horizon de leurs immenses voiles noires ».
L’auteur pose un regard doux et pourtant dénué de complaisance sur cette île hors du temps, perdue dans la détresse du désœuvrement, du découragement, sur ces femmes de deux générations aux prises avec les souffrances causées par l’absence et l’attente. Elle révèle notamment comment le manque d’espoir conduit à des sacrifices terriblement douloureux, à des choix motivés par un certain égoïsme aussi, celui de mères inquiètes tenaillées par la pauvreté, l’aigreur, la frustration, qui choisiront d’envoyer leurs fils dans le tumulte de l’Atlantique en espérant que leur exil en Europe leur offrira des vieux jours enfin calmes et fastueux. L’Europe, ce malentendu, ce continent dont on est censé revenir riche. Ce continent dans lequel on traîne souvent dans une misère bien plus violente que celle connue au pays. Fatou Diome jette ici l’opprobre sur une Europe opportuniste qui depuis des siècles instrumentalise l’Afrique, en fait aujourd’hui un vivier de main-d’œuvre à bas coût. Elle condamne la pérennité de ce mythe absurde qui pousse tant de jeunes gens à se jeter à la mer, renonçant à toute foi en leur propre pays. C’est également le sort indigne réservé aux femmes que dénonce l’auteur. Des femmes soumises absolument aux hommes, aux règles de la polygamie, dont les envies sont niées, méprisées, qu’un traditionalisme délétère condamne à un travail de bête jamais gratifié, à la crainte des co-épouses, à la solitude. D’une plume riche et précise, qui parfois s’emporte sous le poids de l’indignation, sous laquelle fleurissent ça et là les images d’une nature indifférente, belle et calme, Fatou Diome dessine ces destins tragiques mais combatifs et livre un hymne aux femmes, un roman prenant, doux et dur à la fois, où l’égoïsme côtoie la solidarité et la douleur la joie.

///Article N° : 9720

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