Ces ombres

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Nout tèt i fé lèr in kal bato dann tan zésklav. Nout tèt i fé lèr in kal bato dann
tan zangazé. Nout tèt lé tètanba si lam la mèr. Nout tèt lé in koudvan.
La vi i pass kal partou. La vi i bat kalou dann pilon nout tèt. La po tomat dann
koin, koulèr le san, san gou san santiman.
Ayé aya
Ayé
Ayé anin
Ayé
Ayo aya
Ayo
Ayo anin
Ayo
Inya
Arien arien
Et l’île. Ce 32 Dumas qui s’ébrèche à découper la mer.
Et l’île. Ce basalte qui s’effrite à barrer la mer.
Et l’île. Ce nageur immobile qui rate sans cesse la septième lame.
Et l’île. Cette immersion où s’accrochent les noyés.
Que dire du temps qui passe du soleil à la pluie en suivant les voies subtiles du vent ? La mer fabrique des nuées comme s’il en pleuvait. Les mornes et les collines apprêtent les pas d’un narlgon derrière le fragile télé des nuages. Ce ne sont pas les frondaisons de la nuit ni les ombres à venir du jour. Si l’épique fils du soleil peut être abandonné au fil des rivières, que dire des autres ? Et des mères fragiles ? Et des pères frivoles ? Nous sauveront peut-être la très silencieuse et très secrète tendresse des héroïnes pour les asura, leur amour pour Ravnin et leurs larmes cachées pour Karna. Ces vaincus magnifiques qui ne savent pas reprendre la parole donnée et qui meurent dans le silence du vacarme infini de leurs vainqueurs. Je suis d’un lazaret multiple et malodorant où s’entassent et se frôlent des milliers de corps qui s’efforcent d’oublier l’océan. Qui se préparent à devenir terre. Qui s’apprêtent à la fatigue. Je suis d’un lazaret bruyant où les langues se tâtonnent et s’écarquillent. Je suis d’un lazaret brûlant de toutes les folies du monde. Je suis d’un lazaret où l’océan s’escale, s’enferme dans les plis des montagnes et dépose ses cargaisons d’ombres à venir. Je suis un lazaret. Le seul trou noir d’où sont parties des étoiles. Une cataphore. Ceux qui y sont passés m’ont laissé leurs chagrins en mémoire. Ils reviennent parfois an misouk : papang ou fouké. Ou sourisod. Ou timize. Le temps de dérouler des sézi de toile sur les grèves désertées. Le temps d’improviser des rites en lisière de mer, sous les arbres, au bord du ruisseau.
Tout bann bondié péi la
Madanm aou, zène fiy aou, bononm aou,marmay aou
I grène, i grène, i grène minm zot saplé la pli
Ti grin gro grin ti grin gro grin ti grin gro grin
Sétaki va fé oir lé zot ki koté zot brinzèl i sarz
Sétaki va mèt anlèr son kapab an dékalkomani, son valér pou la.
Se méfier des langues. Elles mentent. Ou font la belle. Ou deviennent boueuses
en l’absence même de pluie.
Se méfier des mots. Les mots sont incertains, encore plus incertains que les
choses et que les vies multiples que nous croyons vivre.
Les ombres s’en emparent et leur font dire tout autre chose. Ces ombres. Ces
ombres nous édifient. Elles nous aimhaïssent. Nous désirejettent. Nous consdétruisent.
Je suis d’une langue où des mots ressemblent à des mots qui existent dans d’autres langues. Mais le long parcours sur les océans et la courbure progressive de l’horizon leur ont donné d’autres sens où veillent, cependant, cryptés, les sens d’avant le départ. Amis si proches et si faux, ennemis si intimes. Dans les lézardes du temps, les ombres attendent et déroutent les paroles.
Je suis d’un pays où chaque chose fait penser à une autre chose venue d’ailleurs. Derrière cette fausse semblance, les ombres se promènent.
Je suis d’une histoire où chaque histoire – les histoires d’amour même
– renvoie à une autre histoire, qui n’est pas la même. Et, dans l’intervalle, les ombres célèbrent d’étranges cérémonies.
Le crépuscule, fugace, aux couleurs de lave, barre le jour. L’océan doudoule.
Les montagnes au parfum d’acacia fleurissent de jacarandas. Les rivières à longoses fredonnent d’oiseaux blancs et d’oiseaux la vierge. Sous les arbres les granmèrkal des origines revêtent leur tenue de bal.
On n’a même plus besoin de brûler les archives dans les cours des prisons.
Leur adresse a été égarée pour l’immense majorité d’entre nous.
S’imaginer alors pour ne pas mourir tout de suite ; ne pas mourir tout simplement.
S’imaginer que.
Que.
Safran i fé sèk boubou, ziska boubou lo kèr ; li arpass in karo pardsi.
Que.
Certaines îles guident la terre dans son tour d’univers, comme les remorqueurs le font des bateaux pour les conduire en eau sûre.
Que.
Lorsque l’après-midi s’étire dans le jardin, les pluies tombent des arcs-en-ciel comme des cordes.
Que.
Certains peuvent y grimper pour accéder à ces ponts qui mènent vers des ailleurs.
Que.
Tu as souvent accompagné le vol d’oiseaux qui ont ensuite emprunté des voies connues d’eux seuls.
Que.
Ils te saluaient d’un battement d’ailes pour dire le revoir.
Que.
Il t’en est resté au coeur une légèreté de duvets et de plumes.
Et comme un pépiement de jasmin face à la douceur des choses.
Mais.
Des institutrices sortent le mardi soir, et de nouveau le vendredi puis le samedi. Elles vont vérifier, dans les bars et les boîtes à la mode, la parlure qu’elles imposent à leurs élèves ébahis toute la semaine. Elles se rassurent en voyant qu’elles assurent auprès de sémillants cavaliers dont la langue est fluide, sans aspérités, sans mélange, sans ombres. Les cadres branchés des cabinets de communication et des officines chargées du divertissement de masse font la même chose. Ils y testent les formules qui s’étaleront ensuite sur les panneaux, dans les journaux, seront diffusées sur les fréquences de radio, les chaînes de télévision, sur le réseau cyniquement appelé social et que reprendront en choeur les adolescents greffés à leurs machines digitales.
Le chagrin n’est peut-être que l’autre mot incertain de nos impuissances ou de nos lâchetés. Qui sait ? Qui sait ? La nostalgie poste élégamment nos fuites pour le désespoir des spectres et transfigure les souvenirs qu’ils ont semés pour nous.
Réussite. Nos paysages sont devenus aussi lamentables que la façon dont on nous voit.
Ici les passés comme les avenirs s’oublient.
Ici le présent s’est oublié.
Krouté, krouté.

///Article N° : 12750

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