« C’est au journaliste de continuer le combat »

Entretien de Anne Bocandé avec Ifrikia Kengué

Lire hors-ligne :

Elle exerce le métier de journaliste à Brazzaville au Congo. Un métier qu’elle a choisi, auquel elle croit malgré des conditions d’exercice particulièrement difficile. Dans un pays où la liberté de la presse est remise en cause, où les journalistes ont peu de supports de diffusion, et où vivre de leur profession est un challenge permanent, Ifrikia Kengué, 26 ans, se bat pour faire exister son pays dans les médias internationaux. Rencontre.

Ifrikia Kengué, quel est votre parcours professionnel ?
Je suis titulaire d’une licence en science et technique de la communication, option journalisme depuis 2007, que j’ai décrochée à Brazzaville, au sein de l’unique université du pays. Bien avant déjà, je faisais des stages de vacances à la radio, dans une chaîne locale à Dolisie, la troisième ville du Congo. J’ai également animé des journaux parlers locaux. Cela fait 6 ans que j’exerce le métier de journaliste. En 2009, j’ai fait une rencontre décisive. J’ai fait la connaissance de l’ancien rédacteur en chef d’Afrik.com qui venait couvrir un festival de musique. J’ai travaillé avec lui. Il m’a ensuite proposé de me coacher à distance. Pendant plusieurs années, j’écrivais des articles, il me corrigeait. Petit à petit, j’ai pris confiance en moi. Parallèlement j’ai commencé à piger pour un magazine de société et de culture. C’était assez précaire parce que la publication n’était pas toujours assurée. J’ai accompagné plusieurs projets culturels, des festivals notamment celui des Sept quartiers : un festival itinérant de cinéma dans les quartiers de Brazzaville. Je tenais un blog au jour le jour. J’ai alors rencontré le directeur de l’ancien Centre culturel français qui aimait mon style d’écriture. Il m’a dirigé vers l’Ambassade de France qui pouvait potentiellement m’aider à décrocher des bourses pour une formation à l’étranger. En juillet 2011, j’ai été formé au Centre de formation de journalisme de Paris.
C’était la première fois que je sortais de mon pays. Tout le monde avait peur que je reste en France. Je suis très au fait de l’actualité. Même avant la période de la crise, je sentais bien que l’Europe n’allait pas très bien. Je ne me voyais pas vivre dans cette société, où tout va trop vite. C’est une société de consommation. Et puis si j’étais restée là-bas, qu’est-ce que j’aurais fait ? Je n’ai pas de papiers. Il n’y avait pas de débouchés pour moi.
Quels sont les débouchés au Congo, dans le journalisme ?
Ici tout est à faire ! Je me suis alors dit que ce serait intéressant pour moi de me positionner à partir du Congo et de couvrir le Congo pour l’extérieur. Il n’y a pas beaucoup de gens qui connaissent vraiment les réalités d’ici.
Mais quand on regarde les conditions d’exercice de ce métier au Congo, il semble difficile de pouvoir en vivre, de pouvoir s’exprimer librement. Comment fais-tu au quotidien ?
C’est un challenge. Je suis convaincue qu’on peut toujours s’en sortir. La question qui se pose aujourd’hui au Congo est que les journalistes eux-mêmes se complaisent dans cette situation. Ils n’arrachent pas leur liberté d’expression alors qu’ils pourraient le faire. Économiquement, administrativement, le journaliste est censé être un cadre supérieur. Mais dans les faits, il ne gagne pas assez sa vie donc il est obligé de mendier et de se soumettre. On ne doit pas attendre que notre liberté vienne de l’État. L’État a fait un pas, en dépénalisant le délit de presse. Maintenant c’est au journaliste de continuer le combat.
Existe-t-il un syndicat de journalistes au Congo ?
Au Congo les professionnels des médias qui sont attachés à la fonction publique sont syndiqués à Fetrasseic (Fédération des travailleurs de la science, des sports, de l’enseignement, de l’information et de la culture). Il existe quelques associations de journalistes, mais il n’existe pas de syndicat de journalistes comme on peut le voir ailleurs. La corporation n’est pas très solidaire. La preuve : les free-lances n’ont pas beaucoup de légitimité parce qu’ils n’ont pas de carte de presse. Le Conseil supérieur de la liberté de communication qui est censé les délivrer, en laisse la responsabilité à chaque organe. Ce qui est pénible surtout quand il faut avoir accès aux sources d’information.
Que fais-tu actuellement ?
J’ai envie de parler librement. Je ne veux pas qu’on m’oriente ou qu’on me censure. C’est la raison pour laquelle je me suis orientée vers les sujets de culture et de société. C’est une manière intéressante de dire les choses tout en les enrobant un peu. Il n’y a pas de conditions réelles pour exercer librement un journalisme politique. Il n’y a pas ou peu de sources d’information. Et puis on est des citoyens du monde. Il faut faire entendre sa voix ailleurs. Par exemple j’ai fait quelques papiers pour le site web de Jeune Afrique.
Quelle est la place de la culture dans le traitement de l’information au sein des rédactions ? Est-ce une rubrique mineure ou qui se développe ?

Paradoxalement au Congo, pays au formidable foisonnement culturel, la culture est sous traitée. À part quelques publications comme La Semaine Africaine et Les Dépêches de Brazza (qui consacrent désormais leur parution du samedi à la culture) qui tiennent régulièrement des rubriques culture, ce sujet est bien souvent négligé. Les journalistes lui préférant la politique ou les sujets de société souvent axés sur les innombrables ateliers ou séminaires, où les 5 000 F de déplacements » sont garantis » ; ce qui n’est pas le cas lorsqu’il s’agit de couvrir une actualité culturelle.
Et en tant que femme dans le milieu journalistique, comment ça se passe ?
C’est un monde très macho. Si tu n’as pas un sens de l’humour développé pour détourner un peu ça, c’est dur. Les hommes te traitent vraiment mal, te font ressentir inférieure à eux. Tu n’as pas le droit de prendre la parole. Mais plus tu t’affirmes, et plus les gens vont finir par te respecter. Et puis ils vont te respecter aussi parce que tu écris.
Quel est le paysage médiatique actuel au Congo ?
Il y a beaucoup de non-dits. Tout le monde sait très bien qu’il n’y a que la presse d’État qui se fait entendre. Et quand on regarde la télévision, on ne voit que les déplacements de personnalités politiques. C’est comme si le public était réduit aux ministres. Malgré tout je ne me sens pas censurée du tout. Je me sens libre.
Comment travailles-tu concrètement en termes de matériels, de financements etc. ?
Ce n’est pas évident pour moi. Mais j’avoue que j’ai beaucoup de chances. Mon premier ordinateur, c’est une amie qui me l’a offert et mon dictaphone numérique je l’ai reçu également d’un ami. J’ai la chance d’être bien entourée et de bénéficier des faveurs de mes proches. Sinon ce sont des piges couplées à certaines activités souvent liées à la culture comme des productions cinématographiques qui me permettent de vivre. J’avoue que pour mon cas, on ne pourrait pas parler de vivre, mais plutôt de vivoter ; même si j’ai conscience que j’ai de la chance d’avoir du matériel que la plupart de mes collègues n’ont pas. Je planifie sur mes revenus assez irréguliers pour tenir. Par exemple, si deux piges me rapportent 300 euros, j’essaie de tenir avec sur une petite période, en attendant d’avoir d’autres entrées, parce que ça prend parfois du temps pour arriver. En cumulant des activités, c’est possible que je me retrouve avec un peu plus, alors j’essaie d’investir dans le matériel. C’est comme ça que j’ai acheté mon netbook quand mon ordinateur avait lâché. Avant j’investissais quelques lieux pour écrire avec des ordinateurs ; mais ce n’est pas évident. Parfois j’étais obligée de plier bagage parce que c’était la fermeture des bureaux. C’est autant plus c’est stressant parce qu’il faut tenir les délais.
Comment vois-tu ton avenir dans le milieu journalistique ?
À vrai dire je ne sais… Je le fais parce que j’aime ce métier ; il me fait me sentir vivante, libre, indépendante… Mais j’avoue qu’il faut bien en vivre économiquement. J’espère arriver à concrétiser ce rêve qui est de monter mon propre média. Parfois quand je me lève, je n’y crois plus qu’à moitié, je doute… Ensuite il y a toute la pression sociale : pourquoi ne pas intégrer la fonction publique ? Ce serait plus facile. En même temps je me coulerai dans le moule, dans le système ; mais après quand je regarde autour de moi, j’ai envie de dire, d’écrire, de garder cette indépendance, et alors, je crois que j’y arriverai, que je m’en sortirai…
Peux-tu t’emparer de thématiques liées à la guerre civile, très présente même si on en parle peu au Congo ?
Peut-être indirectement. Mais pas encore directement. Ce qu’il faut comprendre, c’est que personnellement, comme tout le monde au Congo, j’ai vécu ces événements tragiques et traumatisants. La guerre civile notamment (ndrl : de 1997 à 1998). Même personnellement, il y a des non-dits. On n’ose pas réveiller soi-même ces blessures assez récentes. Par exemple, lors de la rébellion dans le sud-est, nous sommes retournés au village chez une cousine et son beau-frère. On a passé la nuit au village. Juste à côté, des hommes ont violé notre voisine toute la nuit. J’avais 12 ans. Je me souviens aussi du marché bombardé où tout d’un coup tu dois te mettre à courir. J’avais 12 ans quand j’ai vu deux hélicoptères, un camouflé et un avec les insignes de l’ONU, bombarder mon village. Il y a eu 14 morts ce jour-là. Et puis après la guerre, voir tous les couples qui se sont déchirés, qui n’avaient plus rien pour manger, ces filles, mes amies, qui ont dû se prostituer pour 80 centimes…
Le cerveau ne veut pas aborder cela. Quand vous essayez d’en parler, les gens changent tout de suite de sujet. Il n’y a pas eu de travail, de suivi psychologique. Alors, le cerveau sélectionne. J’ai davantage de souvenirs de mon enfance, de la période avant la guerre, que pendant et après. Mon cerveau censure. Même en famille on n’ose pas en parler.
Donc en tant que journaliste c’est délicat car cela me concerne aussi. J’ai peur de perdre toute objectivité.
Est-ce que tu penses qu’il faudrait en parler ? Que les gens écouteraient ?
Aujourd’hui quand il y a des élections politiques et que l’homme politique principal brandit le slogan : « si vous voulez la paix, votez pour moi », c’est une violence psychologique. Surtout quand la personne qui promet cela est un des protagonistes de la guerre civile. Les gens ne veulent plus de la guerre. Ils ont vécu des choses atroces. Les blessures sont toujours là. Comment peut-on passer l’éponge ? Il faut que déjà socialement et économiquement, ça aille. Les gens sont asphyxiés aujourd’hui. Il n’y a pas de redistribution de la soi-disant croissance à 5 % du pays. Quand les salaires des fonctionnaires sont augmentés, ce sont les prix au marché qui augmentent et toute la vie qui augmente pour les gens.
Mais quel est l’avenir du pays selon toi ? Est-ce que tu penses que des mouvements de révolte issus de la jeunesse pourraient émerger ?
Non, ici les stigmates de la guerre sont encore trop présents. Ce qui manque au Congo, ce sont des leaders ; des personnes qui peuvent incarner des envies d’agir. Mais pour l’instant ce qui importe pour la majorité c’est la paix et avoir l’électricité un jour sur deux.
Quel regard portes-tu sur le festival Étonnants Voyageurs, qui s’est déroulé à Brazzaville du 13 au 17 février ?
J’ai été agréablement surprise surtout par rapport aux contributions des élèves. C’était l’occasion pour eux de voir de grands auteurs. Ils ont lu des livres. Ils ont été dans les bibliothèques. Avec la jeunesse, qui est connectée avec le monde, qui n’a pas vécu la guerre, on va peut-être pouvoir changer les choses. On sent qu’ils ont besoin de liberté.
Et puis le festival a permis d’offrir une tribune aux gens d’ici, aux artistes. Ils n’ont pas beaucoup l’occasion de pouvoir s’exprimer, sauf entre eux. Il y a une vraie peur de la surveillance et de la dénonciation, héritée du régime soviétique. On me dit souvent : « on a une fiche sur toi, attention ».
Mais les gens veulent s’exprimer. Ils veulent interpeller les politiques. France inter par exemple, qui a réalisé beaucoup d’émissions en direct de Brazzaville, a été une immense tribune pour ça. Et puis la littérature a été l’occasion de parler de choses dont on ne parle pas non plus.
Il n’y a pas de centres culturels congolais. Il n’y a que l’institut français. C’est une honte pour un pays !
Quel est ton rapport à la littérature et aux livres ?
Les livres m’ont sauvé. Pendant la guerre, quand on fuyait, mon père prenait toujours plein de livres. Cela m’a beaucoup aidé. Je me mettais dans une espèce de bulle qui me protégeait de ce qui se passait. J’avais 13 ans quand j’ai lu Cent ans de solitude, quand j’ai lu Racine, quand j’ai lu Ségou, quand j’ai lu Au plus noir de la nuit… J’adore la lecture. Quand j’étais petite, je rêvais d’être enfermée dans le centre culturel français pour pouvoir lire toutes les BD et tous les livres. J’encourage les gens à lire. C’est une porte ouverte sur le monde. Quand je suis allée en France pour la première fois, il y avait des images que j’avais déjà lues. J’ai lu Zola, Hugo…

///Article N° : 11408

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire