“Cet avenir d’éducation sans école est déjà un présent”

Entretien de Anne Bocandé avec François Durpaire

Spécialiste des questions d’éducation, vous avez publié en 2002 Nos ancêtres ne sont pas les Gaulois pour remettre en cause l’enseignement de l’histoire en France avec des pistes de réflexion sur la manière d’enseigner les questions d’immigration, d’esclavage etc.
Aujourd’hui vous publiez La fin de l’école. Qu’est ce qui a motivé cette remise en cause de l’école ?

Dans son livre, Stéphane Hull (1) évoque un peuple qui n’est éduqué que par des écouteurs sur une planète sans école. En lisant cet ouvrage je me suis dit “on y est” ! 80 % de mes étudiants sont à distance. Certains enfants handicapés ont déjà des robots pour avoir accès à leurs cours. Et j’ai vu ma nièce apprendre à lire et à écrire sur une tablette. Dans ce contexte numérique, combien de temps va perdurer cette idée de mettre une génération dans des classes, posée sur des chaises pour apprendre ? Au départ, nous travaillions sur la mondialisation éducative. Qu’est ce qui évolue dans l’école dans le monde ? La réponse qui est apparue : peut-être qu’à terme l’objet école va disparaître. Paradoxalement, – et c’est peut-être un chant du cygne- c’est à l’époque où l’on crée le plus d’écoles sur la planète que nous entrons déjà dans l’ère de l’éducation post-école. N’est-ce pas alors le moment où les divisions Nord- Sud peuvent aussi voler en éclat ?
Le savoir tombe partout. Facebook rachète l’entreprise de drones car l’Afrique doit être connectée. On parle de digital natives avant même de faire en sorte que les gens soient électrical natives. J’ai parfois des étudiants notamment ivoiriens ou camerounais qui me disent que ce n’est pas leur connexion qui plante mais des coupures d’électricité.

Malgré la diffusion massive du numérique, les risques de domination sur les contenus diffusés sont un réel danger. Comment y répondre ?
En effet, la massification de l’enseignement supérieur entraîne déjà une marchandisation de l’enseignement avec des pays exportateurs de cours (États-Unis, Nouvelle Zélande, Australie) et des pays récepteurs. Sauf que rien n’est universel, toute connaissance a une racine. Il faut être vigilant à ne pas avoir une recolonisation éducative via ce système qui apparaît comme gagnant-gagnant. Cela permet aux pays récepteurs d’éviter de construire des universités, de former des profs… Comment transmettre une éducation qui ne soit pas une acculturation ? Qu’est ce qui relève du local, du national, du global ?

Comment avez-vous enquêté ?
Il s’agissait de faire de la prospective sur l’ensemble du système éducatif. Cet avenir d’éducation sans école est déjà un présent : aujourd’hui, un enfant riche américain peut être en train d’apprendre sur un smartphone en homeschooling (2). Et un enfant angolais peut disposer des programmes Unesco d’apprentissage sur tablette. Il s’agissait d’abord de sortir du cadre de pensée de l’éducation nationale. Puis de faire de la prospective. Les historiens de l’éducation s’intéressent au passé de l’éducation, les sociologues de l’éducation au présent, mais ce qui peut parfois manquer ce sont des outils pour penser l’avenir de l’éducation. On peut être accusé d’être moins scientifiques, de tracer des plans sur la comète ou de faire de la politique, mais notre idée c’est qu’il est important que les chercheurs, au risque de se tromper, puissent offrir des éléments de prospectives. Que sera l’école demain ?

Dans un monde globalisé, vous mettez en avant la crise de cette éducation nationale qui ne sait plus quoi enseigner, comment enseigner, et surtout quel citoyen former.
Partout, la constitution de l’école et de l’État nation sont concomitants. L’école de Ferry diffuse un sentiment national fort. Le Sénégal se crée comme État nation en 1960 en africanisant ses programmes. Sous la IIIe République il y avait une continuité entre l’école, la famille et la Nation. Nous ne sommes plus dans ces récits nationaux.

Vous montrez qu’en France l’école n’arrive pas à faire du collectif et à faire face à la diversification de ces élèves,. Vous prenez l’exemple notamment d’un traitement de l’islam qui ne prend pas en compte une pratique française. Comment passer du “pluriel comme problème” au “pluriel comme opportunité” ?
Nous avons montré en étudiant de manière systématique les programmes, mais également les manuels de lycée en histoire en en géographie, que le traitement de l’islam à l’école française était un puissant transmetteur de préjugés. D’une part, la part de l’islam français est largement minorée (l’islam est vu comme une religion étrangère) et d’autre part lorsque l’islam est abordé (comme le montre nos nuages de mots) c’est à travers le prisme des mots “terrorisme”, “islamisme”, “laïcité”.
Passer du pluriel comme problème au pluriel comme opportunité, c’est au lieu de nier les différences entre les élèves, s’en servir pour construire des débats éduquant les enfants à l’échange démocratique, au respect de la diversité des opinions, à la réflexion sur ses propres convictions. C’est construire, par l’éducation, une société capable de profiter de la diversité de ses atouts.

Pourtant les manuels n’ont jamais été aussi denses. Mais vous suggérez le passage d'”apprendre un savoir” à “apprendre à savoir”.
L’enseignant ne détient plus le monopole d’un savoir. On a un trop plein de connaissances et/ou une absence de hiérarchisation. Et une grande part du savoir est livrée hors de l’école. C’est pour cela que nous parlons de “Savoir relation” qui dit à la fois la relation (libre circulation) des savoirs mais également le savoir de la relation. Les savoirs bruts sont aujourd’hui délivrés partout, et notamment dans un flux continu sur internet. Apprendre à savoir, c’est comment on trie le vrai du faux, comment hiérarchiser les informations disponibles et y poser un regard critique. On parle alors du passage de l’enseignant-professeur à l’enseignant- initiateur, dans le sens “accompagner”. Pour nous, c’est une opportunité que cette école soit aujourd’hui bousculée par le numérique et le monde globalisé. On n’a rien contre le lieu école. Encore faut-il savoir pour quoi on se réunit dans un lieu, pour y apprendre quoi. On apprend tout le temps, en continu et de différentes manières.
L’école n’est pas l’éducation, c’est un temps de l’éducation, c’est le moment où l’État décide de prendre en main toute une génération. Avant les enfants étaient éduqués par leurs parents. Au début du XIXe siècle la majorité des Français n’allaient pas l’école mais étaient éduqués. Aujourd’hui tout se fond dans la forme scolaire.
On reprend l’allégorie de la caverne on la revisite : ce n’est plus l’obscurité avec un professeur qui montre la lumière. Aujourd’hui nous sommes dans une transparence, dans un éblouissement, on a accès à des millions de documents dans l’instant. D’ailleurs, quand le comité sénatorial a voulu enquêter sur les pratiques de la CIA, au lieu de leur refuser l’accès à leurs documents, la CIA leur a donné les millions de documents. Tout savoir c’est parfois ne rien comprendre.

Pour valoriser ce savoir diffus, redonner une place aux enseignants face à des élèves citoyens du monde, vous envisagez un corps mondial d’enseignants dans une éducation transnationale.
Si de l’Unesco à la Banque mondiale, l’éducation est une priorité, nous pensons que ce n’est pas du fait des organisations internationales que viendra le salut mais du terrain, du local, et de réseaux d’écoles connectées à l’international. Il s’agit de prôner une formation internationale pour les enseignants, afin qu’ils puissent voir une variété de systèmes éducatifs. Il ne s’agit pas de dire que les enseignants vont se déplacer partout tout le temps. L’important, on le sait, c’est la stabilité et la pérennité des équipes.
Avec les moyens technologiques dont on dispose, on peut accéder à l’autre via la téléprésence. L’idée c’est que les enseignants et élèves puissent être incorporés dans un établissement relié en permanence à d’autres espaces d’apprentissage dans d’autres lieux. Pas nécessairement très loin. Il n’y aurait plus d’établissements nationaux mais transnationaux.
Pour moi l’essentiel c’est la formation. Le système est souvent invoqué, comme prétexte pour ne pas s’amender et évoluer sois même. Le système éducatif français a des marges de manoeuvre considérables quand on regarde de près. L’enseignant est un fonctionnaire la catégorie A il n’est pas un exécutant. Ses marges de manœuvre dans la conception de son enseignement, dans les décisions qu’il y prend sont énormes. Or quand on les interroge ils invoquent la lourdeur des programmes, et tout un lot de contraintes qui les empêchent de faire ce qu’ils voudraient faire. Moi-même j’ai été 10 ans prof du secondaire j’avais l’impression de devoir me battre contre un système. La question que je me pose et qui me parait alors fondamental : pourquoi les individus, dans ce système, ne prennent pas les marges les manœuvres qu’ils ont ? Pourquoi ne sentent-ils pas libres dans leurs pratiques ? Et que faudrait-il faire ? C’est là que pour moi la formation est au cœur. Leur dire ce qui est possible.
C’est d’ailleurs pourquoi de plus en plus de professeurs s’emparent de méthodes comme celles de montessori, dans leurs enseignements. Les méthodes actives sont plutôt encouragées par les circulaires et les rapports. Souvent ce sont les profs qui ne veulent pas les utiliser notamment en pensant que ce n’est possible qu’avec de “supers élèves”. L’idée n’est pas d’être sévère avec les profs, je suis moi-même formateur. Ma préoccupation est de savoir ce qu’il faut transmettre en formation initiale et continue.
Il faut mettre de la confiance dans tous les rouages, partout entre les enseignants, les élèves, les parents, l’administration alors que pour le moment c’est l’inverse qui se passe.

Vous positionnez-vous pour des réformes du système éducatif ?
Nous, on n’est pas pour les réformes. On est contre la rhétorique du changement. Nous, on décrit des changements en train de se faire.

Vous parlez tout de même d’une nouvelle gouvernance publique ?
Il s’agit de savoir ce qu’on veut enseigner, de quelle manière on les fait, vers où on va. Cela devrait être le fruit d’une discussion collective et de perspective d’un cap qui serait défini de manière courte qui prend en compte les évolutions en cours. C’est faire des choix en fait, trier, faire des choix. Hiérarchiser sur ce qu’on veut mettre en avant. Ce n’est pas du tout de lancer des énièmes lois.

En conclusion vous suggérez alors une diversité des formes d’éducation mais une unicité du projet éducatif. Qu’est-ce que cela veut dire ?
La diversité des formes d’éducation c’est la créolisation éducative qui fera que l’enfant apprendra dans un lieu fermé ou ouvert (nommé école) mais aussi à distance (derrière sa tablette ou son ordinateur) ou par des écouteurs (balladodiffusion, m-learning). En revanche, l’unicité du projet éducatif, c’est que toutes les sociétés humaines, face au progrès technologiques, devront être capables de répondre simplement à la question : quel apprentissage veut-on pour quelle société demain ? Quel citoyen voulons-nous former ? Nous répondons, pour notre part, que le cœur du projet, c’est la compréhension d’un savoir globalisé et immédiat. Être capable de distinguer le vrai du faux, de hiérarchiser, de se servir des erreurs, d’avancer collectivement vers la résolution des problèmes.

///Article N° : 12412

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