Une saison en enfer

Tram 83 de Fiston Mwanza Mujila

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Après avoir obtenu de nombreux prix, dont la médaille d’or des Jeux de la Francophonie à Beyrouth en 2009, pour ses recueils de poèmes, ses nouvelles et ses pièces de théâtre, Fiston Mwanza Mujila nous présente un premier roman original, au style résolument novateur, Tram 83, grâce auquel il prend d’emblée une place méritée parmi la nouvelle vague des futurs grands romanciers africains.

Dans une « ville-pays » d’Afrique centrale, Lucien, un jeune « Professeur d’histoire sans passé », cherchant à faire éditer à Paris la pièce qu’il peine à écrire, vient rejoindre, un ancien ami d’université, Requiem, pour échapper à la police politique qui lui cherche des noises dans l’arrière-pays. De son côté, Requiem, surnommé également le Négus, met en pratique, à travers ses louches et juteuses affaires, un dicton de son cru qu’il ne cesse de répéter avec cynisme : « La tragédie est déjà écrite, nous, on préface ! »
Dans cette ville sans nom, dernière étape du vieux chemin de fer et fief d’un « général dissident » en lutte ouverte contre les autorités de l’arrière-pays, Requiem le Négus semble régner en Maître d’un jeu de dupes sur la clientèle déjantée de la plus importante boîte de nuit le « Tram 83 », où se bouscule chaque soir toute une faune hétéroclite assoiffée de bière et de sexe, cernée par une nuée de femmes, des plus jeunes aux plus déglinguées, venues se faire tripoter contre un verre de bière, ou se vendre au plus offrant pour quelques dollars la passe dans la puanteur des « WC mixtes » jouxtant la grande salle grouillante de monde.
« Le Tram gardait sa splendeur de nuit bâclée. Il restait le même, hier, aujourd’hui et après-demain. Les bières étaient servies avec quinze minutes de retard. Les serveuses et les aides-serveuses, soutenues par la Mère supérieure, narguaient leur monde. Les canetons, sourires avenants, accostaient les clients sans distinction aucune. Les installations mixtes étaient toujours surpeuplées. Les hommes entraient et ressortaient heureux comme jamais. Ils partageaient la même aspiration : l’argent et le sexe. Ils adoraient l’argent et les canetons. Ils avaient tous quelque chose avec les mines et le Tram. La journée, ils erraient dans les mines lorsqu’ils pouvaient excaver avec l’autorisation du Général dissident et la nuit, ils fêtaient le bonheur au Tram. Ils racolaient les canetons et les femmes-sans-âge, s’identifiaient au jazz et buvaient la bière à en vomir. Certains prétendaient qu’il leur faudrait le fleuve Zambèze pour s’enivrer définitivement… » (page 79)
Pendant ce temps, sur une estrade au fond de la salle, l’orchestre déchaîné débitait ses rumbas et ses salsas jazzifiées. Au cœur de ces nuits de soulographie et de débauche, la chanteuse fétiche du Tram 83 surnommée « la Diva des chemins de fer », une beauté étrangère venue d’un pays lointain, apparaissait soudain dans un halo de lumière pour interpréter des mélodies langoureuses et nostalgiques qui plongeaient ses admirateurs dans une volupté extatique pendant que d’autres, moins mélomanes, ingurgitaient leur bière tout en dégustant de savoureuses brochettes de chien. Dans la pénombre, certains autres préparaient à mi-voix leur prochain coup fourré au détriment des « creuseurs » qui s’échinaient dans les profondeurs obscures des mines de diamant, d’or ou de cobalt gardées par des miliciens armés de Kalashnikov…
Une nuit, après avoir suivi Requiem et sa bande lors d’une expédition foireuse dans une mine, pour récupérer du minerai Lucien ne peut échapper à la vigilance des gardiens et il est jeté en prison. Libéré grâce à l’amour d’Emilienne, qui, en tant que tenancière d’un bordel a des relations haut placées, il refuse désormais de tremper dans les sales affaires de Requiem qui va devenir son ennemi juré. Remarqué par un habitué du Tram, l’étrange éditeur suisse Ferdinand Malingeau qui exploite une mine concédée par le Général dissident, Lucien finit par accepter de modifier la première version du texte qu’il lui a fait lire contre une promesse de publication…
Il n’est pas question de raconter tout le contenu de cet étrange roman qui se joue de nos habitudes de lecture en nous plongeant dans un torrent tumultueux où les phrases défilent comme jetées en vrac sur le papier pour esquisser un décor, faire surgir des espaces intérieurs emboités dans l’imaginaire de l’auteur, imbriqués les uns dans les autres jusqu’à devenir les éléments d’un tout formant un puzzle offert au lecteur et qu’il s’agirait d’assembler, parallèlement au rythme syncopé des dialogues entre les personnages, ponctués par les demandes incessantes des jeunes « filles-canetons » à peine vêtues pour mieux exhiber leurs charmes et qui s’immiscent abruptement dans le faux sérieux des discussions alcoolisées des protagonistes : « Vous avez l’heure ? » « Tu es beau comme dans un film porno… » « Je m’aime et je t’aime » « je possède une belle carrosserie » « Je suce admirablement » « Vous avez l’heure ? » « Donne-moi de l’argent » « J’adore sucer » « Je peux te rendre heureux » « Sucer c’est ma passion » « Je suis infatigable et apte à toutes les positions » « J’ai une poitrine siliconée » « Ta bouche est comme les yeux de la tour Eiffel » « Vous avez l’heure ? »
Non sans humour, Fiston Muanza Mujila en profite pour se moquer des clichés habituels dont l’Occident affuble l’Afrique et les Africains pour les confronter à d’autres clichés, ceux que beaucoup d’Africains imaginent à leur tour en évoquant « l’Eldorado » européen ou nord-américain vers lequel ils rêvent émigrer.
Tram 83 est un roman extrêmement violent parcouru de fulgurances poétiques, une écriture de l’urgence que je qualifierais volontiers de jaculatoire, à travers le maniement d’une langue inventive, drapée dans un foisonnement de mots drôles, pathétiques, orduriers, brodant des phrases qui, malgré le sordide des situations décrites, sont des hymnes à l’incroyable vitalité dont font preuve les habitants de la Ville-pays.
Pour un coup d’essai ce roman est déjà un coup de maître… Et je ne peux qu’en recommander vivement la lecture.

///Article N° : 12410

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