Cheick Lô

Panafrican patchwork

En septembre, Cheikh Lô était à Paris pour présenter Balbalou, son dernier opus, paru chez Wagram. L’occasion pour nous d’échanger quelques mots avec celui que la 21ème édition du Womex à Budapest a consacré par un award du meilleur artiste, en octobre dernier.

L’homme est doux, paisible, assis sur un nuage. Dreadlocks, visage émacié, voix gracile. Il parle presque comme il chante. Il est surtout égal à sa carrière, menée sans bruit, dans les mers pourtant agitées d’une scène world souvent malmenée. Issu des orchestres de l’Afrique des seventies, Cheikh Lô, qui a traversé bien des eaux depuis les débuts de sa carrière, il y a 40 ans, pense bientôt rassembler ses vieux amis, dont Moustapha Maïga, son chef d’orchestre, à l’époque du Volta Jazz pour célébrer ses 60 ans. Il n’en reste pas moins humble, en digne Baye Fall qu’il est. Autrement dit, un disciple de Cheikh Ibrahim Fall (1858-1930), saint soufi, qui, à ses moments de vérité humaniste, suggéra à ses mourides de travailler comme si jamais ils ne devaient mourir et de prier Dieu comme s’ils devaient mourir le lendemain. Cheikh Lô prie, lui, en musique, en bon fils sénégalais, qui a cependant vu le jour au pays des hommes intègres. Le Burkina d’avant le Burkina, là où il a fait ses premiers pas aux percus, à la guitare et au chant, avant de se rendre au pays des parents, en passant par la Côte d’Ivoire.
Trois pays, une traversée et un amour de la vie, qui vous tracent à jamais un chemin de néo troubadour aux accents cosmopolites, sachant offrir une pop raffinée, parfois teintée de nostalgie et de mélancolie joyeuse, tout en n’oubliant pas d’écorcher la perfidie des hommes, au passage. Balbalou, son dernier album, à moitié enregistré en Suède et réalisé par Andreas Unge, s’attaque ainsi aux hommes de pouvoir (Doyal Nanou, chanté avec Oumou Sangaré), distille des vérités de principe (sur Degg Gui, interprétée avec Fixi et Flavia Coelho), rend hommage à Sankara, tout en appelant à baisser les armes, avec cette volonté de réaffirmer son panafricanisme, taillé dans le patchwork mystique des Baye Fall. Cheik Lô n’a qu’une seule nationalité : « Je suis africain. J’aurais aimé que tous les Africains arrivent un jour à tenir ce langage. D’être ensemble, c’est ce qu’il nous faut ». Pour preuve, Cheikh Lô ne chante qu’en vrai polyglotte des sentes africaines. Wolof, dioula, bambara, français, anglais, pidgin, glané ici ou là, son univers de westaf aux accents post modernistes reste ensoleillé par le pluriel de la vie. Cheik Lô nous l’a dit et redit. Il reste et demeure un vrai panafricain, qui court après l’utopie d’un monde meilleur.
A Paris, où nous l’avons rencontré, il était notamment venu assister à un rendez-vous de têtes pensantes dans le cadre d’un sommet pour l’évolution de la conscience. La quatrième édition d’une utopie en construction, qui s’interroge plus que jamais sur le climat. Dans la salle, où il était convié, il y avait une foule de gens comme il le dit, sans forcer le trait. François Hollande, Koffi Annan, pour ne citer que ces deux-là. « Pas mal de dirigeants, qui sont venus de partout dans le monde. Ils étaient là pour parler de politique positive. Comment soigner cette planète ? Ils parlaient par exemple de nos grands-pères qui nous ont légué cette terre en héritage. Qu’est-ce que nous avons fait à leur suite ? » Cette question exige une réponse selon Cheikh. « Il y a une alerte générale, maintenant. Qu’est-ce que nous pouvons faire, aujourd’hui, pour que nos enfants et nos petits-enfants héritent à leur tour d’une terre, comme nous l’ont légué nos grands-pères ? ».
Humaniste, l’artiste se défend de jouer aux militants d’un jour. Il essaie juste d’être fidèle à l’enseignement des Baye Fall, dont il se réclame. « Si tu as de grands maîtres, ils te montrent le chemin. C’est le cas pour nous qui suivons les principes de Cheikh Ibrahima Fall ». Un islam soufi qu’il pratique en esprit dans son rapport au monde, loin de la surenchère actuelle. « Un bon musulman ne tue pas son prochain. Un bon chrétien, non plus ». C’était avant les événements du 13 novembre 2015. Il allait quitter Paris le jour de notre rencontre, sans imaginer qu’à quelques semaines de là se produirait un carnage. Mais la chose paraissait claire dans sa tête : « Il faut sortir la pomme pourrie du sac. Ces terroristes qui prétendent être musulmans. Faut pas qu’ils nous pourrissent ». Il refuse ceux qui produisent des amalgames. Mais pour lui, religion, climat, solidarité, ramènent à une même problématique. Dans quel monde a-t-on envie de vivre, et avec qui ? Son humanisme se veut sans concessions. « Pour changer ce monde, il nous faut changer nous-mêmes. Nos habitudes, d’abord. La suite, après… »
Un homme de croyance, à qui la vie a tout donné. « Mon parent était bijoutier. Je n’ai jamais exercé ce métier. Je venais dans l’atelier regarder mon père travailler l’or et l’argent. » Un savoir-faire qui lui forge une morale d’artisan, avant l’heure. En dehors des cours, Cheikh Lô, enfant, laisse, il est vrai, son cœur gambader en rythmes, à l’époque, délaissant le foot pour la guitare du copain, dès douze ans pointés. Il ne rêve pas de reprendre l’affaire familiale. Mais il ne s’interdit pas, au fur et à mesure qu’il grandit en musique, de soigner ses compos en bon fils d’orfèvre. L’image du père, penché sur ses pièces, œuvrant pour le beau, se confond aisément avec celle du fils, soucieux d’émerveiller son public. Bon sang ne saurait mentir. « C’est vrai que je voyais le vieux travailler, et je me disais que c’était toute une science. » Le vieux père était minutieux, un travail fait main, sans machine. De quoi méditer pour un artiste qui envisage de surprendre son monde.
A Bobo Dioulasso, où il est né, la maison du père Lô était une sorte de petite ambassade du Sénégal. « Pas nommé par un Etat, non ! D’ailleurs, je ne sais pas comment c’est arrivé. Mon père était peut-être un peu aisé et gagnait beaucoup d’argent. Mais tout cet argent, il le redistribuait. On avait une grande maison, beaucoup de chambres, et tous les Sénégalais qui venaient là, qui ne savaient pas où aller à l’hôtel, se retrouvaient à la maison. Le taximan te disait « on connaît un vieux ici, il n’y a que lui qui peut t’aider ». C’était ça chez nous. « Il faut aller chez « ladji Lô ». Elhadj Lô. Les gens débarquaient comme ça. Ils étaient de nationalités différentes, même s’il y avait beaucoup plus de Sénégalais ». La générosité du père était légendaire. De quoi apprendre au petit Cheikh à négocier son rapport au monde de manière apaisée, en tenant compte de la complexité que charrient les uns et les autres dans des vies éclatées. « Rien qu’en restant à la maison, c’était déjà l’aventure. Je me réveillais, je voyais un Ghanéen, que je ne connaissais pas. Il était de passage, il allait à Abidjan. Il ne savait pas où aller. Le taximan lui avait dit de venir là ».
Le père Lô était du genre à partager son repas, tous les jours que Dieu fait. « Imagine-toi, 15 ou 20 personnes, qui débarquent dans une maison, qui ne sont ni parents proches, ni cousins, qui ne sont pas forcément des connaissances ou des relations anciennes. Tu ne sais pas si ce sont des criminels et tu les laisses vivre dans ta maison. Tu les accueilles, sans t’inquiéter, comme on le ferait, aujourd’hui, dans un aéroport. C’était la maison de tout le monde. Ça veut dire que le vieux pouvait être là, exposé au danger, avec sa famille. Mais il croyait en quelque chose ». La foi inextinguible du mouride. Ce père, en son engagement soufi, croyait en l’amour de son prochain et trouvait normal d’aider les gens, sans exclusive. Cheikh Lô parle ainsi de ce couple français, arrivant sac au dos du Ghana, détroussé par des malotrus, à qui le père offre le gîte et le couvert. « Ils ont planté leur tente dans la cour. Nous avions une grande cour. Je me réveille, je tombe sur ces petits toubabs en train de prendre leur petit-déjeuner. »
Une réalité qui vous change votre vision du monde. « On l’a vécue, cette réalité, dès notre naissance. Elle était toujours là. On a grandi avec. » C’est d’ailleurs dans cette foule de gens de passage que vont se trouver les chefs religieux, des amis du père, vers qui va se tourner l’enfant pour trouver sa voie de Baye Fall. « L’histoire d’Ibrahima Fall, c’est un peu ça. » Un monde de partage et de communion avec l’Autre, son semblable. « Quand il nourrissait ses disciples en nombre. Il faut le vouloir pour pouvoir le faire. Et pour le vouloir aussi, il faut espérer que le bon Dieu t’en donne la force. Ce n’est pas ta bravoure qui fera que. Il faut toujours associer le Créateur à ce qu’il te donne. »Une manière pour le Baye Fall de rester humble dans le propos, et de rappeler ce qu’il doit à l’Immensité. L’enfance de Cheikh Lô lui a tracé une voie en ce monde. Celle de porter un message de paix, loin de cette figure du dandy aux tuniques brodées

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© S.Elbadawi/ Fonds W.I
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