Chirundu

D'Es'kia Mphahlele

Phase critique 4 - Le continent sud-africain / 1
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 » Un de ces jours tu vas rire à la figure du soleil et il va te rendre aveugle « .
Es’kia Mphahlele

Les hasards de l’édition mettent sous mes yeux deux auteurs de la partie de l’Afrique qui nous a donné deux Prix Nobel de littérature (Nadine Gordimer et J.M. Coetzee). J’ai nommé Chirundu et L’homme qui marchait vers le soleil levant, romans respectivement signés par Es’kia Mphahlele et Thomas Mofolo, le très renommé auteur de Chaka. C’était en 1926, souvenez-vous (la traduction française est de 1940, à la NRF, en pleine Guerre mondiale). Les non-initiés – au nombre desquels je suis – ignoraient sans doute que Mofolo avait écrit son premier roman en 1907, roman resté inédit pour le public francophone à ce jour. La lacune est désormais comblée grâce à l’action conjuguée d’Alain Ricard (pour l’introduction à L’homme qui marchait vers le soleil levant), Paul Ellenberger (traducteur) et les remarquables éditions Confluences installées à Bordeaux. Je ne traiterai ici que de Chirundu, réservant le roman de Thomas Mofolo pour ma prochaine chronique.
Il est à noter que depuis la Guerre des Boers (1902) jusqu’à la mise en place de l’apartheid (la Loi foncière de 1913, rappelle Alain Ricard dans L’homme qui marchait vers le soleil levant, en est le premier jalon), les Bantous des régions australes ont connu un commerce singulier avec les Européens. De ce commerce est né une forme d’altérité qui, en dépit des abominations historiques, a rendu possible une percée – notamment en littérature – que Joal, au Sénégal, Léopoldville ou Lubumbashi (en Ex-Zaïre), ne connaîtront qu’assez tardivement. La Bible et les institutions scolaires protestantes sont à l’origine du phénomène. On peut dire sans exagérer que la littérature africaine est née, au vrai sens du terme, sur des fonds baptismaux.
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Lorsque Es’kia Mphahlele publie Chirundu en 1969, il a cinquante ans. L’ouvrage est donc celui d’un écrivain arrivé à l’âge mûr. Né en 1919 à Pretoria, cette grande figure de la lutte anti-apartheid a mis dans son roman la somme des expériences accumulées en exil (en Afrique aussi bien que dans le reste du monde). Le pays dont Chirundu est le ministre des Transports est une synthèse des pays voisins (le Mozambique, la Namibie et même le Lesotho). Le titre indique clairement qu’il va s’agir du portrait d’un homme, détail que ne met pas en relief la quatrième de couverture. Elle insiste un peu trop sur les mésaventures d’un polygame. La fresque socio-politique que peint Mphahlele en même temps qu’il relate la vie de son antihéros relève d’un enjeu tout autre. Il lui importe avant tout de révéler la genèse d’un pays moderne, genèse ou composition orchestrée au cœur de vieilles et vivaces traditions. L’auteur mène son récit avec une rare maestria. Il restitue très scrupuleusement l’Afrique des années soixante-dix. J’y ai lu des faits et débats au sein desquels avait baigné mon adolescence. Ce tour de force est le fruit d’une construction sensible.
Entrons à présent dans la structure du roman. Celui-ci, contre toute attente, commence par une  » Chanson enfantine pour sauter à la corde «  et débouche sur des dialogues de prisonniers. Les propos échangés par ces derniers, on s’en doute, concernent la chiasse et la merde. La santé, en milieu carcéral, relève de l’hygiène la plus intime.  » Faut toujours faire le vide dans les tripes. C’est là que tous les problèmes commencent « , conseille tous les matins Chieza à Pitso, son codétenu. On reste bouche bée devant la singulière façon qu’a trouvé le romancier pour relater, dès l’ouverture, la vie d’un ministre de Transports !
Le dispositif narratif qu’inaugure le deuxième chapitre est une sorte de journal intime où le protagoniste se raconte à la première personne. Les deux premiers chapitres (ils constituent la moitié du roman sur un total de six) sont articulés autour de la confession de Chirundu, une confession en deux parties,  » Le 1er avril au matin «  et  » Le 1er avril au soir « . (En aparté, il ironise :  » Avocats au barreau, singes au barreau pour un poisson d’avril !  » C’est dire que Chirundu ne se sent coupable de rien, son acte lui paraissant des plus normaux !) L’un inaugure et l’autre clôt, comme le crépuscule succède à l’aube ou la chute à l’ascension. La première séquence est la relation du procès où Chirundu comparaît pour s’être rendu coupable de deux mariages contractés légalement. On y apprend que le justiciable veut revoir Tirenje, l’épouse, la première du nom, qui l’a traîné devant les tribunaux. Il lui a fait deux enfants et l’a laissée à la campagne, où il la rejoint à chaque fin de mois. Elle est l’épouse des plaisirs campagnards. Vient ensuite un flash-back qui nous renseigne sur la genèse de leur ménage et l’arrière-plan socio-politique des années cinquante, années des luttes pour l’indépendance. Avec  » Le 1er avril le soir « , nous voyons l’ascension fulgurante de Chirundu. De professeur renvoyé par les autorités protestantes (notamment à cause de Tirenje, son ex-élève, et qui attend maintenant un bébé), au militantisme qui fait de lui une figure de proue et, bientôt, ministre de l’Intérieur, puis, pour finir, le ci-devant ministre des Transports où nous le découvrons au moment de sa chute, il y a eu cette autre fille, Monde, une citadine au charme de laquelle il a succombé. Secrétaire formée à Londres, elle connaît le protocole et les manières mondaines. De quoi rassurer le tout frais haut serviteur d’un État lui aussi fraîchement né. Nous nous penchons là sur la physiologie de la polygamie. Chirundu confesse :  » Je les aimais beaucoup, l’une et l’autre. Chacune comblait une part de moi-même « . De la sorte, le lecteur entre dans le cercle où les enfants font rouler leur corde à sauter.
Tout le talent d’Es’kia Mphahlele, sans avoir l’air d’y toucher, consiste à nous introduire dans l’arène de jeu puis celui du tribunal où Chirundu va se faire griller. Quand il a décrit un cercle, il en ouvre d’autres, et cela sans jamais le faire remarquer. Le récit paraît naturel. Naturel est aussi Chirundu, naturel et pathétique. Dès le deuxième chapitre, il ne cesse de nous rebattre les oreilles par ce leitmotiv :  » J’étais promis à de grandes choses… « . Réflexion faite, on se demande si son entêtement ne traduit pas plutôt une volonté de se délivrer de la prophétie qu’un sien d’aïeul a prononcé à sa naissance, le destinant à une grandeur dont il sera la victime consentante. Car tant d’entêtement à dire non pour le simple plaisir de contredire aux opinions des autres dessine de Chirundu une volonté à la fois enfantine et téméraire. Celle-ci confine à la bêtise. On comprend alors que des prisonniers (ce sont douze réfugiés sud-africains qu’il avait jetés en taule du temps qu’il dirigeait le ministère de l’Intérieur) puissent le plaindre. Du fond de leur trou, ils se délectent, en lisant le Capricorn, des déboires conjugaux de ce haut fonctionnaire, ainsi que le fait là-bas la jeune nation sur toute place publique.
Le tribunal, l’ellipse de la corde à sauter, la forme dialoguée des propos qu’échangent les prisonniers sont des artifices inventés par Mphahlele pour permettre aux personnages, même les plus humbles, d’occuper la place qui leur revient sous le soleil. Les chapitres 1, 3 et 5 constituent des apartés où l’auteur laisse parler l’exilé qu’il fut, lui qui, dès 1977, revient vivre en Afrique du Sud, au mépris de sa vie. Il connaît la douleur de l’exil. À juste titre, il peut faire dire à Pitso :  » Je t’ai déjà demandé ça, camarade – est-ce que ceux de chez toi te manquent jamais au point que tu as l’impression que tu te vides de ton sang ? (…) C’est comme si quelque chose à l’intérieur allait éclater, et tout ce qu’il y a à faire, c’est de retourner sur tes pas et espérer qu’on va te réparer « . Mphahlele excelle dans l’argot des zonards, il connaît toutes les strates sociales ; il a tâté de la prison, vécu mille situations invraisemblables. Il fait le portrait d’un ministre comme celui d’un syndicaliste avec brio. Il a connu le pouvoir sous toutes ses coutures : dans la clandestinité, les réseaux, les alliances et retournement d’alliances ; l’héroïsme des uns, la lâcheté des autres ne le surprennent pas.
Une dramaturgie s’efforce d’orienter les différents foyers du roman vers un centre où les personnages – surtout Chirundu et Tirenje – entendraient enfin ce qu’ils voudraient entendre l’un de l’autre. L’oreille du lecteur guette leur revirement – en vain. Non, Chirundu s’entête – avec raison, d’ailleurs. Mais face à la société, il ne suffit pas d’avoir raison : il faut savoir composer. Chirundu entreprend à lui tout seul la croisade contre le bouleversement introduit par l’Occident. Les Européens veulent faire disparaître la polygamie, eux qui ont fait du système des maîtresses la forme la plus aboutie de la vie mondaine. Tirenje (elle nous émeut jusqu’aux larmes), dans ce théâtre, s’agite pour rien. Elle ne réalise pas qu’elle est prise dans la loterie des sentiments. Le recours à la justice lui permet d’exorciser sa peur du python (symbolique) qu’est son mari. Elle a appris à dominer sa peur grâce à la condamnation qui lui est infligée. En conséquence, elle ne sait plus si elle est capable de s’assumer à l’avenir comme une femme, une amante. La catastrophe générée par leur mésentente est passée par là. Dirions-nous alors que le féminisme de Tirenje ne consiste qu’à punir les hommes, son homme ? Ce serait caricaturer la pensée de Mphahlele, car Tirenje elle-même rapporte ces propos on ne peut plus équilibrés :  » Un homme n’a que faire d’une femme qui ne pense pas par elle-même, qui ne sait pas se rendre utile là où on a besoin d’elle. (…) Un homme fort veut une femme forte – mais une femme forte n’a pas besoin de porter la culotte – il y a de meilleurs moyens pour le montrer « .
Chirundu, Tirenje, Moyo (neveu de Chirundu et syndicaliste de son état, il est devenu la bête noire de son oncle !), le Zimabwéen Chieza, le sud-africain Pitso ou le professeur Studs (un autre sud-africain) sont les greffiers d’un procès dont ils rapportent les minutes. Nous sommes en fait dans une tragédie antique. Que ce soit les enfants qui sautent à la corde, les femmes qui se disputent un mari, c’est toujours du python qu’ils se préoccupent. Le bel animal représente à la fois la force du mâle, le dieu, le destin. La société humaine est un python. Traversée par des désirs contradictoires, elle génère des passions. Tandis que les uns s’entretuent pour des fins les plus diverses, d’autres vaquent paisiblement à leurs occupations. Chirundu, lui, du fond de sa geôle (il est mis aux arrêts pour un an), rêve de prendre sa revanche. Nous sommes des acteurs qui surgissent un jour, jouent leur rôle et disparaissent pour faire place à d’autres. Le grand talent de Mphahlele se mesure à sa façon de décrire la société africaine comme étant l’espace où la solitude n’existe pas, un espace toujours saturé de paroles. C’est donc la parole qui, chez nous, impose la solitude, car on ne s’entend pas forcément quand on parle les uns aux autres. À chacun de pouvoir attirer sur soi l’attention, même par de très mauvais moyens. Ne nous en désolons pas trop. Il faut imaginer Chirundu heureux…

Es’kia Mphahlele, Chirundu, roman traduit de l’Anglais (Afrique du Sud) par Catherine Lauga du Plessis, Paris, éditions Dapper, 267 pages, 13 euros.///Article N° : 3231

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