Cinémas du Maghreb

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Les cinémas du Maghreb rassemblent trois cinématographies nationales, les cinémas marocain, algérien et tunisien, parfois cinq si on y ajoute les cinémas mauritanien et libyen. Ces cinémas ont déjà fait l’objet de réflexions et de recherches conséquentes, ancrées le plus souvent dans des analyses qui privilégient les contenus. Ces travaux sont le fait de critiques, d’animateurs culturels ou d’universitaires dans le cadre de recherches en lettres et cultures…

Cependant, il nous a paru important de redéfinir un tel objet de recherche dont l’évidence pourrait se révéler trompeuse. Un survol de l’histoire, de la politique, de l’organisation de l’industrie, des cultures du cinéma de chacun de ces pays laisse entrevoir rapidement que les différences entre ces cinémas pourraient être bien plus nombreuses que les points communs. Si les années fastes d’une industrie nationalisée du cinéma algérien repose sur des comédies populaires et des films politiques, pour un public national dans les années soixante-dix et au début des années quatre-vingt, celles-ci ne peuvent être comparées avec les grandes années d’un cinéma critique d’auteur en Tunisie d’une décennie allant de 1985 et 1995. L’explosion du cinéma marocain ces dix dernières années tranche singulièrement avec le déclin du cinéma tunisien moins subventionné et la quasi-absence du cinéma algérien. Quels sont donc les éléments communs qui rassemblent ces cinémas en une dénomination régionale et quel sens lui donne-t-on ? Pour répondre à ces questions, il nous fallait réfléchir non seulement aux films considérés comme faisant partie des cinémas du Maghreb dans les espaces dans lesquels ils sont produits, mais également aux espaces dans lesquels ces films circulent, à ceux dans lesquels les patrimoines sont constitués, à ceux dans lesquels les savoirs sur ces films sont produits.
Ces questions nous semblaient d’autant plus pertinentes que les mutations technologiques, économiques et culturelles en cours ont radicalement transformé l’objet cinéma qui n’est plus celui de la rencontre entre des spectateurs payants et des films en 35 mm dans des infrastructures largement nationales de salles de cinéma. Aujourd’hui, les films ont au Maghreb une exploitation déliquescente, voire inexistante pour l’Algérie. Il devient urgent de repenser l’objet-cinéma : en amont afin de réintégrer les cinémas des indépendances dans une période plus vaste de production et de circulation des films à travers ces territoires ; en aval, avec les transformations du paysage audiovisuel, l’arrivée du numérique, les DVD, Internet, la transformation des pratiques et usages des films, voire leur chargement sur des téléphones portables.
Ces recherches sur les productions du Maghreb signalent la nécessité de réintégrer l’analyse des productions culturelles dans une conscience aiguë de leurs espaces de production et de réception, de leurs publics et des lieux dans lesquels s’élaborent la valorisation et la patrimonialisation des films. Quelles images viennent à l’esprit des personnes présentes à un débat du Maghreb des films au Cinéma Toboggan à Décines dans la région lyonnaise quand on parle du « cinéma tunisien » ou du « cinéma maghrébin » après la projection de Laïcité Inch’Allah (2011) de Nadia El Fani ? Quelles images viennent à l’esprit d’un étudiant dans un cours de licence dans une université américaine qui regarde Rachida (2002) de Yamina Bachir-Chouikh en DVD à la médiathèque du campus ? Dans une conversation à la fin d’une projection du court-métrage Goulili (2008) de Sabrina Draoui aux rencontres de Bejaïa en Algérie ou après le visionnage du même film trouvé par hasard sur YouTube ? Quelle image du « cinéma marocain » ou du « cinéma maghrébin » une téléspectatrice à Rabat a-t-elle à l’esprit après la diffusion de Wake up Morocco (2006) de Narjiss Nejjar à la télévision ?

Les départements de littératures dites francophones ont sans doute été les premiers dans l’institution universitaire en France, comme dans les pays anglophones, à accorder une place aux cinémas du Maghreb qui, à l’instar des productions littéraires, arabophones et francophones, constituent des marqueurs et agents identitaires majeurs. Ainsi, comme l’analyse des œuvres littéraires, l’analyse de ces cinémas a souvent mis l’accent sur la construction identitaire nationale ou régionale (maghrébine, arabe ou méditerranéenne) qu’ils cimentaient ou véhiculaient dans les ciné-clubs et salles de cinéma qui émaillaient le paysage maghrébin et au-delà. Si les analyses des représentations véhiculées par les films ont mis en lumière certains pans des filmographies méconnues des trois pays du Maghreb et des diasporas, il n’en demeure pas moins que ces savoirs se sont élaborés sur des corpus fragmentaires, et dans une connaissance partielle des conditions de circulation des films et des publics.
Un groupe d’universitaires et de critiques des pays du Maghreb, de France, des États-Unis et du Royaume-Uni, avec la participation de responsables d’associations, a travaillé ensemble pendant deux ans autour de ces questions dans le cadre du projet « Maghreb et cinémas : circulation des films, productions des savoirs et constitution d’un patrimoine » soutenu par l’Agence universitaire de la Francophonie, les Journées cinématographiques de Carthage, le Panorama des cinémas du Maghreb. Ce projet a ainsi donné lieu à deux événements sous la forme de journées d’études organisées dans le cadre de festivals consacrés entièrement ou en partie aux cinémas du Maghreb, l’objectif étant de rassembler des universitaires, des critiques et des professionnels œuvrant dans différents espaces géographiques et institutionnels et qui se rencontrent peu.
Les premières journées intitulées Maghreb, des réalisatrices et leurs films, eurent lieu les 9 et 10 mai 2010, au Panorama des cinémas du Maghreb à Saint-Denis. Les films traitant de la « condition des femmes », ont rencontré un vif succès dans les pays du Maghreb, en France et en Europe. Enjeu commercial important, ils représentent une thématique partagée, en quelque sorte constitutive des cinémas du Maghreb. La majorité de ces films est réalisée par des hommes. Nous avions donc le désir d’écouter les réalisatrices parler du rapport qu’elles ont au cinéma, à la production, à leurs films et à leurs publics. La journée fut un échange entre des réalisatrices, des critiques, des professionnels (producteurs, distributeurs), des représentants des institutions et des universitaires.
Les secondes rencontres, Les Cinémas du Maghreb et leurs publics dans un contexte arabo-africain firent l’objet du colloque des Journées cinématographiques de Carthage, et se déroulèrent au Tunisia Palace, du 27 au 29 octobre 2010, à Tunis. L’objectif était d’explorer les lieux et les formes de la distribution, de la diffusion et de la réception des « cinémas du Maghreb ».
Les films ayant un accès réduit aux réseaux des salles commerciales, certaines institutions, tels les festivals et les centres culturels, constituent les lieux publics privilégiés de la rencontre entre ces films et des publics. Mais l’expérience des films prend également d’autres formes, les films circulant dans différents médias et sur différents supports.
Les textes rassemblés dans ce dossier se veulent la trace de ces échanges. Ils représentent un ensemble de perspectives, de questionnements et de démarches différents afin de comprendre quand, où, par qui et comment les cinémas du Maghreb se construisent comme d’autres dénominations régionales (les cinémas arabes ou africains), géographiquement (ou géopolitiquement) entre les pays du Maghreb, la France/Europe, les universités anglo-américaines, institutionnellement par des universitaires, des critiques, des responsables associatifs, etc.
Ce recueil d’articles, développés à partir des présentations données lors des deux événements cités plus haut, s’ouvre sur la conférence inaugurale de Nour-Eddine Sail, directeur du Centre cinématographique marocain à Rabat, dont les questionnements éclairants sur le présent et l’avenir des cinémas du Maghreb mettent l’accent sur la production et le rôle que l’état peut jouer en amont et en aval de la création d’un film, que ce dernier soit numérique ou non.
La suite s’articule selon quatre grands axes :
– Une première partie, qui alterne travaux universitaires et textes écrits par des réalisatrices, est ainsi consacrée au cinéma fait par des femmes.
– La deuxième partie, qui privilégie des travaux plus universitaires, fait des cinémas du Maghreb un objet de recherche aujourd’hui dans différentes disciplines. Elle pose à partir de questionnements inédits quelques jalons pour le développement de nouvelles recherches interrogeant les politiques publiques, la circulation des films, l’exploitation, la réception.
– La troisième partie explore la diffusion et la valorisation des films par les acteurs. Elle offre ainsi un ensemble de points de vue et autant de conceptions du cinéma qui président à l’organisation d’événements, qu’ils soient dévolus aux cinémas du Maghreb, aux cinémas arabes ou africains. Elle offre aussi un ensemble de réflexions sur les enjeux de la critique, dans un paysage des médias, lui aussi, en pleine mutation.
– Une dernière partie offre une perspective sur les enjeux de la valorisation de ces cinémas par le biais des nouvelles technologies.

Notre recueil se veut, depuis sa gestation, le fruit d’une discussion non cloisonnée par les disciplines et les murs qui enserrent souvent l’université, la critique, le milieu des praticiens du cinéma dans des boîtes étanches séparées. C’est pourquoi des voix qui souvent ne se croisent pas, ne s’écoutent pas sur le même canal, se rencontrent ici. Les écrits des critiques de cinéma, universitaires, réalisatrices, organisateurs de festivals de cinéma maghrébin, alternent donc dans ces pages pour déployer toutes les dimensions de la question posée par cette appellation non contrôlée de « cinémas du Maghreb » à l’ère des salles de cinéma maghrébines fermées et de la numérisation. C’est dans cet esprit d’échange transnational et transdisciplinaire que se juxtaposent, se répondent voire s’opposent les textes suivants.
Bien sûr, la réception diffère au nord et au sud de la Méditerranée et bien sûr, la numérisation comporte des enjeux à court, moyen et long termes qui s’inscrivent de façon spécifique selon le pays, la région où elle se fait – ou ne se fait pas. (Qui va, par exemple, numériser les salles de cinéma au Maghreb ? demande Nour-Eddine Saïl. Et dans quel(s) but(s) plus ou moins avouables ?) Au-delà de ce premier distinguo, rappelons que s’il s’agit d’inscrire les cinémas du Maghreb dans un corpus mondial, la réception a aussi lieu ailleurs – en milieu anglophone, par exemple – et que dès lors d’autres questions se posent.
Ainsi, comment les cinémas des femmes sont-ils reçus au Maghreb, en Europe et, par exemple, en Amérique du Nord ? À partir de cette question d’autres réflexions s’imposent : celle de la monstration des films (dans quels espaces), de la critique dont les films de femmes bénéficient ou non, de la place qui leur est faite dans la thématique d’un cinéma émanant d’une région où parler des femmes à l’écran est presque un cliché obligé.
Se pose enfin et de façon urgente la question des lieux de diffusion des cinémas du Maghreb à l’extérieur du Maghreb sous forme de festivals, par exemple, à Angers, Saint-Denis, Paris, Marseille… Se pose aussi la question des lieux de diffusion des cinémas au Maghreb lui-même. Comment donc partager avec un public maghrébin un cinéma culturellement idoine quand aucune structure n’est établie (sauf au Maroc) pour le montrer en salle ? C’est à une vision du cinéma ample et généreuse que nous convie Noureddine Saïl dans son beau texte dans lequel il nous rappelle que dans le couple maintenant solitaire film (sur DVD) – spectateur, il manque, de façon cruciale, cette troisième dimension latérale qui invite le spectateur à une vision partagée, communautaire de la discussion entre spectateurs. C’est à ce partage que nous vous invitons ici, pour quelques pages du moins.

///Article N° : 11071

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