Journées cinématographiques de Carthage 2010 :

Allocution d'ouverture du colloque

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Je vais livrer quelques pistes sur le procès de fabrication et de consommation des films de cinéma, du point de vue de quelqu’un qui pratique la réflexion sur le cinéma et l’action, puisque depuis quelques années, j’ai tenté de développer ce qui ressemble de plus en plus à un cinéma, le cinéma d’une nation. Ce qui nous unit vraiment aujourd’hui, c’est? : « quoi, face à la grande mutation, qui se profile aujourd’hui devant nous, à savoir la numérisation ». Je pense qu’il est important pour nous tous, de savoir non pas seulement « qui parle » mais aussi « d’où est-ce qu’on parle » Nous sommes en train de parler d’ici.
Quand je dis ici, c’est Tunis.

Il me souvient d’avoir assisté, en cette ville, à l’occasion de ce festival, au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix… à ce même colloque. Les thématiques changent mais, sur le fond, nous ne sommes pas sortis de la même interrogation itérative, parfois redondante, « Quoi de nos cinémas ». Il y a ici des gens qui ont certainement accompagné cette réflexion depuis les années soixante-dix. Il y a aussi des absents qui ont d’autres choses à faire, qui ont changé, qui sont morts. La problématique qui nous a toujours rassemblés à Carthage (c’est la spécialité de Carthage) a toujours été « Où en sommes-nous ? Que faisons-nous ? ». Je dois constater que nous sommes, peu ou prou, au même point.
Cela ne veut pas dire que nous n’avons pas de volonté. Cela ne veut pas dire que nous n’avons pas d’idées. Cela ne veut pas dire que nous appartenons à des pays condamnés à ne jamais s’exprimer. Cela veut dire que si nous ne nous intéressons pas à ces problèmes, personne ne viendra nous aider. Personne ! Le cinéma est un acte créateur majeur et endogène. Si un peuple, si un pays n’a pas envie de s’exprimer par le cinéma, il n’y aura pas de cinéma et on se passera de lui. Avant, on nous a fait comprendre, à nous Arabes-Africains, que nous étions le sel de la terre et qu’on attendait tout de nous. On a gobé ça, et finalement on n’attendait rien de nous, et nous ne sommes pas le sel de la terre.

Ici se détermine depuis des années par le fait que nous avons un très grave problème : nous ne produisons pas. Qu’est-ce que cette réflexion de riches qui consiste à se poser le problème de la numérisation en sachant de toutes les façons que notre production vit des problèmes qui sont très graves ? Ces problèmes sont autant d’ordre financier, voire économique : parfois, qu’idéologique. Ils sont quelquefois d’ordre plus primaire ? la liberté d’expression (vitale), la liberté de réflexion, la liberté de dire tout ce qu’on a envie de dire sans entraves. Toutes ces problématiques font qu’il est très difficile pour nous de réfléchir sur le numérique comme n’importe quel auteur ou producteur anglais, américain ou français… Il ne faut pas rêver, c’est bien de réfléchir sur le numérique, encore faut-il que le numérique soit une vraie interrogation dans une vraie réalité. À partir du moment où vous produisez – et c’est l’acte majeur au cinéma – alors la réflexion se légitime.
Nous sommes des consommateurs comme les autres, mais nous pourrions être des locuteurs comme les autres aussi. Nous avons raté des opportunités. La Tunisie produisait des films et a même constitué une embellie pour le monde arabe, au milieu des années quatre-vingt. Que s’est-il passé ?
L’Algérie des années soixante-dix constituait un pôle majeur de la production arabe et africaine. Que s’est-il passé ? On ne répond pas à ces questions. Même l’Égypte, à un certain moment, atteignait ses cinquante à soixante films par an et, avec un secteur public à l’époque très intelligemment organisé, avait réussi à produire la même année douze ou quatorze films majeurs. Mais aujourd’hui, avec ses trente à trente-cinq films, elle n’arrive plus à trouver le rythme et surtout la pertinence. Que s’est-il passé ?

Il faut arrêter de jouer avec les mots. Un État qui ne fait pas l’effort de dire « Nous voulons nos images, et nous sommes prêts à aller jusqu’au bout, pour les aider, les tenir debout, et leur garantir une viabilité réelle, dont celle de s’exprimer en toute liberté », c’est un État qui ne devrait pas parler de ces choses-là, qui ne devrait pas s’intéresser à la numérisation.
Numériser quoi ? Numériser suppose déjà que nous ayons quelque chose à numériser, il suppose d’abord que nous ayons une volonté de nous exprimer, que nous soyons capables de faire quatre, cinq, six, sept, vingt, trente films par an, de façon régulière. Vous ne produisez véritablement qu’à partir du moment où vous produisez de façon régulière, puis en crescendo, et que vous garantissez une ouverture à ceux qui ont envie de s’exprimer, les jeunes, que vous garantissez la possibilité pour ces jeunes de travailler sur des courts-métrages, de les financer.
Produire implique nécessairement et logiquement la question de la « monstration » de ces films. Se pose alors le problème des salles, se pose alors le problème de la consommation, individuelle ou pas. Mais tant que vous ne produisez pas, cette question n’existe pas. Quand un pays décide, « je veux mes images », alors il faut réfléchir à quoi montrer et comment montrer. Que vous voyiez un film américain en DVD de votre propre initiative, piraté ou pas, c’est du pareil au même et ça n’a aucun intérêt. On considère alors la numérisation comme le DVD dans un strict rapport de consommation avec des produits fabriqués par d’autres. C’est quoi, la numérisation ? C’est un mode comme un autre de « monstration » et de consommation, rien de plus ! Les cinéastes ne sont pas plus talentueux ou plus intelligents parce qu’ils tournent en numérique. Les spectateurs ne sont ni plus ni moins spectateurs lorsqu’ils consomment chez eux ou ailleurs. Mais il est important qu’ils apprennent à consommer ailleurs parce que le cinéma est un art collectif, est un acte de prise de conscience de l’individu en tant que consommateur de ce qu’il consomme. C’est à ce titre-là que la salle de cinéma est immortelle. Il est très difficile de penser aujourd’hui que parce qu’il y a l’acte numérique, que parce qu’il y a le DVD, alors nous n’avons plus besoin de salles de cinéma. C’est faux, c’est ce qu’on essaie de nous vendre ! C’est ce qu’on essaie de vendre aux pays du Sud, que nous pouvons nous passer de salles de cinéma. C’est une décision qui est idéologique, et qui n’est ni scientifique, ni technique. C’est très simple, on nous dit il y a du streaming, de l’ADSL, des films qu’on voit, on télécharge, OK !

En France, il y a 600 000 téléchargements de films par jour. En 2009, il y avait 200 000 000 spectateurs dans les salles. Quand il y a volonté délibérée d’empêcher les salles d’exister, quand il n’y a pas de politique politicienne, sociale, volontariste d’aider les salles à exister, c’est qu’il y a anguille sous roche. Pourquoi les États-Unis d’Amérique depuis vingt à vingt-cinq ans, comptent-ils 1 450 000 000 ou 1 500 000 000 spectateurs par an ? Pourtant, vous connaissez très bien les taux de consommation du DVD et de toutes les formes du numérique aux États-Unis. Pourquoi cette puissance demeure-t-elle la première au monde ? Il va falloir revenir au b-a ba, aux axiomes, à l’essentiel. La question n’est pas qui veut ? mais qui ne veut pas qu’il y ait de cinéma chez nous ? Ce n’est pas qui veut.
Tous les cinéastes le veulent, mais qui ne veut pas ? La place publique, c’est l’idée de ces réflexions. Il était courant dans l’Algérie des années soixante-dix, dans la Tunisie des années soixante-dix et quatre-vingt au Maroc, en Égypte, et dans tout le mouvement du jeune cinéma égyptien de poser des vrais problèmes parce que le cinéma était un acte volontaire, pensé par les cinéastes, comme devant être une nécessité et cette nécessité de produire crée la nécessité de consommer. Ça a toujours fonctionné comme ça, numérique ou pas. Alors aujourd’hui, beaucoup de bonnes âmes nous disent avec le numérique, vous aller faire l’économie de… Si nous, on doit faire l’économie de quelque chose, des salles de cinéma, tout ce qui représente le social et le lien de la cinématographie dans la salle, expliquez-nous pourquoi en France et ailleurs, aux États-Unis, on n’en fait pas l’économie ?
Le cinéma est beau, parce qu’il met en rapport les créateurs et des spectateurs et des spectateurs entre eux. Il établit un rapport qui est direct vis-à-vis des spectateurs, mais aussi un rapport latéral. Et ça, c’est irremplaçable, totalement irremplaçable. Ce n’est pas un acte de communion. C’est un acte de consommation intelligente d’un produit de l’esprit qui permet à des gens ensemble de partager quelque chose. Et Dieu sait si nous avons besoin de ces partages qui donnent à l’individu social une existence individuelle et qui le confortent dans son individualité, sachant que les autres éprouvent, peu ou prou, la même chose.
Ça permet des accords, ça permet des désaccords. Et ça permet dans un lien social très puissant de partager des choses. Nous priver de cela, c’est faisable. N’importe quel État peut ainsi décider d’amputer l’individu d’une socialité qui lui est nécessaire. Et le cinéma, art majeur du XXe et du XXIe siècle, est un art qui est fait justement pour dire à l’individu qu’il est d’abord un individu. Le DVD consommé chez soi, c’est le contraire absolu de cet art, c’est un art fascisant qui consiste à séparer des gens pour leur permettre d’avoir leur petit plaisir quasi onaniste chez eux, mais sans aucune possibilité d’avoir ce rapport latéral que le cinéma permet. Le défendre ne relève pas de la nécessité morale, c’est une nécessité industrielle. Priver le cinéma de la salle, c’est réduire le cinéma à un acte totalement individuel, ce qui économiquement n’est plus viable. C’est ce qu’il faut comprendre. Alors numérique ou pas, produire, c’est la nécessité absolue.
Bien sûr, on peut nous dire que le numérique en amont permet maintenant plus de possibilités d’écriture qui peuvent faire travailler autrement. Certes, mais ça ne garantit aucun talent supplémentaire, ça ne simplifie rien au niveau du dispositif cinéma. Ça ne complique ni ne facilite, c’est un mode de production qu’il faut assumer en tant que tel. Et d’ailleurs preuve en a été faite brillamment en 1999 lorsque Lars Von Trier est arrivé à avoir la Palme d’Or avec un film complètement tourné en numérique et transféré en 35 mm. C’est déjà une vieille histoire. Mais quel est le talent de Lars Von Trier qui a fait que ce film tourné en numérique est passé dans la grande salle de Cannes et a eu la Palme ? C’est Lars Von Trier, ce n’est pas le matériel Sony. On a un peu trop tendance à l’oublier en disant aujourd’hui que le cinéma est à la portée de tout le monde. Vous prenez un pays absolument dictatorial, vous lui donnez le matériel Sony, il n’y aura pas plus de films intéressants parce qu’on ne permettra pas aux gens de s’exprimer. Si ça doit nous faciliter des choses, c’est que derrière ces choses, nous avons à faire à un tempérament, à un auteur en 35 ou en 16 mm, en numérique hyper développé ou moins développé. Il faudra toujours ce qui relève de l’essentiel du cinéma : la vision. Sans vouloir faire de parenthèses, quoi faire des films ? Qu’écrire au cinéma ?

J’aurais aimé qu’on se penche réellement sur ces sempiternelles questions. Vous pourriez nous dire quand on est dans un rapport d’échange, c’est quoi l’écriture cinématographique ? Parler de l’écriture cinématographique réelle très précise, ça nous ferait d’énormes économies, ça nous permettrait de voir la place exacte dans laquelle on doit laisser la quincaillerie, parce que ce n’est que ça. Une fois la place de la quincaillerie définie, alors on peut parler cinéma. Mais aujourd’hui on ne va parler que de quincaillerie et de ce qui l’entoure, l’économie.
J’aurais aimé vous expliquer ce qui fait que, pour moi, le cinéma m’a sauvé de la vie, de la réalité pour me donner le vrai réel. Le film – pas le cinéma – ordonne la vie. Cette façon dont l’auteur, quand il me regarde dans la salle, ordonne mon regard, le met en adéquation avec le sien, quand il s’appelle Rossellini, Eisenstein, Buñuel, Renoir. Cette possibilité qu’il a d’ordonner mon regard par rapport au sien, je trouve qu’il n’y aucun art capable de faire ça, que je sois en salle, ou même tout seul face à un appareil de télévision avec un DVD. Cette puissance… J’aurais aimé parler de la façon dont un film quand je le regarde, me donne aussi le point de distance parfait, entre le regard de l’auteur et le mien. J’aurais aimé entrer dans cette discussion-là pour vous dire à quel point le problème de la quincaillerie est un problème qui est complément nécessaire mais n’est pas l’essentiel ; pour vous dire : numérisez autant que vous voulez, dans n’importe quel pays, si vous n’arrivez pas à produire un seul film par an, cette question ne vous regarde pas. Elle n’est pas nécessaire.

Donc, revenons à l’essentiel : produire d’abord. On a l’impression que produire est un acte qui, dans notre monde africain, arabe, méditerranéen, sud en général, renvoie à une malédiction, qu’il s’agit de quelque chose de terrible. C’est faux. Et nous savons que c’est faux, que tous nos pays ont une histoire réelle de production et que cette histoire continue d’exister un peu comme un rhizome. Ça va se faire, se défaire, ça remonte, et puis brusquement, on va se dire, mais oui, qu’on a toujours fait ça.
Comment se fait-il qu’un pays comme l’Algérie ne fasse pas aujourd’hui, à Alger, à Tlemcen, quinze à vingt films de longs-métrages par an ? En Tunisie, c’est pareil. Comment se fait-il qu’en Libye, il n’y ait pas un seul film par an ? C’est un pays, il y a des gens. Qu’est ce qui fait qu’en Syrie, avec ses magnifiques talents, on fait péniblement deux films toutes les années bissextiles ? Qu’est ce qui se passe ? Ne parlons pas de l’Afrique, continuons à oublier ce continent sinistré ! L’ensemble des pays africains si l’on excepte l’Égypte, le Maroc, l’Afrique du Sud, c’est huit films par an et vingt-quatre salles de cinéma, avec une grosse concentration au Burkina : six salles… Que voulez-vous faire avec ça ? Parler de Woody Allen ? Le problème demeure : en quels termes est-on en train de raisonner, en art, en industrie, en économie ? Ou bien est-on en train de jouer les infirmières ? On ne sait plus et on trouve tout cela normal. Il est totalement anormal qu’un grand pays de cinéma comme le Sénégal produise un film tous les quatre ans. Et ça ne choque personne ! Il n’y a plus aucune salle de cinéma au Sénégal. La salle Daniel Sorrano, qui est polyvalente – elle fait théâtre, elle fait cinéma de temps en temps – est la seule dans tout le Sénégal. Pays phare des années soixante-dix, il me souvient que, jeunes dans les ciné-clubs, on allait là-bas rendre visite à la cinématographie sénégalaise et à Ousmane Sembène comme on irait rendre visite à un marabout. Il n’y a plus rien. Les acteurs et les actrices sénégalais ne savent plus quoi faire. Je ne parle pas de la Côte d’Ivoire, du Bénin, ni du Burkina Faso qui, à un certain moment, avait présenté sa moyenne de trois ou quatre films par an. On réfléchit à Ouagadougou sur le numérique : on meurt de rire !
Ce qui me choque, c’est que cela ne choque personne !

Qu’est ce qui fait qu’aujourd’hui, on n’arrive plus à avoir un rapport réel avec les images ? Pourquoi est-ce que les États-Unis d’Amérique continuent à avoir la mainmise absolue sur la technique, sur la fiction et sur la narration ? Il ne s’agit pas de faire un acte de lutte, ce n’est pas du guévarisme cinématographique. C’est juste constater, être informé : un milliard et demi de tickets vendus par an, et deux millions et demi au Maroc ! Et encore, le Maroc est relativement bien doté avec ses soixante-dix écrans. En Algérie, vous rectifierez, il y a en peut-être dix ou douze.
En Tunisie, il doit y en avoir dix ou douze également. On va vers le numérique salle, le 2K. Le numérique est devenu la norme absolue : travailler en numérique, transférer en 35, mélanger les deux, c’est une nécessité absolue.
D’ailleurs, les gens qui produisaient la pellicule Kodak produiront maintenant le numérique, les vendeurs seront les mêmes, les consommateurs aussi, donc cela ne pose aucun problème industriel. Les problèmes artistiques, on l’a vu, n’ont rien à voir avec le numérique.
En revanche, ce qui va se passer lorsqu’on va passer au numérique (le 2K étant accepté comme la norme quasi universelle, avec les États-Unis qui auront le 2K et le 4K) c’est que le 2K va s’installer dans toutes les salles. Par là même, je suppose qu’il y a des salles. Donc, là où il n’y a plus de salles, il n’y a pas de réflexion sur le 2K. Comment se fait-il que des pays acceptent qu’il n’y ait plus de salles ? Ça, c’est une bataille que nous menons au Maroc. Pour cela, il a fallu, à un moment particulier de notre histoire, dire qu’il fallait produire. Passer de la production de trois à quatre films par an les meilleures années, avec trois à quatre courts-métrages les meilleures années, à quinze et maintenant vingt films de longs-métrages par an, avec soixante à quatre-vingts films de courts-métrages par an ouverts à tous ceux qui ont envie du cinéma. Croyez-moi ce n’est pas une affaire facile, car il faut lutter contre la torpeur, lutter contre les évidences, lutter contre ceux curieusement qui disent « c’est impossible ! » et donc vous rendent le travail impossible. Il faut donc lutter contre tout cela pour dire : « Si, on peut ! Yes, we can ! »À partir du moment où vous le pouvez un an, deux ans, trois ans – nous en sommes maintenant à la sixième année – on le prouve. Là se pose le problème gravissime de là où montrer nos films. Et c’est alors que le problème des salles se pose et qu’il mérite d’être résolu, mais il ne sera jamais résolu si l’État ne prend pas sur lui, par un acte volontariste de participer réellement à la construction de ces complexes de salles. Notre travail consiste à expliquer, faire de la pédagogie, remonter, et quand on vous remet à votre place, remonter encore pour dire que c’est essentiel !
Et alors là, les cinéastes comprennent, la critique comprend, la presse comprend, petit à petit les gens de l’ordinaire, les consommateurs ordinaires des salles comprennent. Je vous assure que lorsqu’en fin d’année, avec nos 3 000 000 de spectateurs, vous avez en tête de liste les quatre premiers films qui sont tous des films marocains, il se passe nécessairement quelque chose. Avec un gros blockbuster américain en sixième place et un premier film marocain avec 300 000 ou 350 000 spectateurs – ce qui est énorme pour nos soixante-dix écrans – vous avez cette sensation, non pas de plaisir, mais de confirmation d’une hypothèse. Et vous dites : il faut continuer. Le cinéma, ce n’est pas qu’une affaire d’artistes ou de technique, c’est aussi une affaire sociale majeure ! Évidemment, elle demande aussi des garanties, mais il faut y aller ! Si demain, il se décide qu’on va faire en Algérie autant de multiplexes qu’il y a de régions, si les cinéastes voient qu’il y a réellement une volonté, je suis persuadé que faire quarante films, ce n’est rien ! Que nous faut-il pour décider de faire cela et pas autre chose ? Le Maroc n’est pas un modèle, c’est une expérience en cours, un work in progress. Nous avons une conjoncture particulière, certes. Nous avons aujourd’hui un État qui, côté image, côté cinéma, dit : « on peut y aller ». Nous avons un roi qui aime le cinéma, réellement, et qui y va. Évidemment, on ne va pas remonter à lui, pour lui demander d’aider tel ou tel film. Le problème n’est pas là. Il y a cette volonté et pour qu’elle arrive à ce niveau-là, il faut du travail, de la pédagogie. Il faut que les critiques le disent, il faut que les cinéastes le disent. Pas sur le mode plaintif ni en faisant grève, on ne fait pas grève quand il n’y pas de travail.

Alors, le numérique ? Je pense que lorsque vous avancez ici l’idée ? que la numérisation va remettre en question le rapport tripolaire entre le producteur, le distributeur et l’exploitant, vous êtes dans une sorte de doxa qui reste vraiment à prouver. Je me demande pourquoi on fait circuler cette idée. C’est vrai que d’un point de vue primaire, on voit que le rapport au DVD à acheter et à regarder chez soi a l’air de détruire cela. Mais regardez ce qui se passe aux États-Unis, le numérique est en train d’ajouter à la rentabilité des films, des modes de consommation qui sont nouveaux. Rien de plus ! Le milliard et demi de spectateurs, lui, n’a pas changé. S’il y a de nouveaux modes, ce sont des modes qui ne sont pas comptabilisés dans les recettes cinématographiques des salles, mais dans les recettes cinématographiques des annexes.
En revanche, cela donne aux États-Unis la possibilité d’enrichir encore davantage les studios sans remettre en cause leur puissance absolue, et donc celle de ses producteurs qui ont des filières de distribution. Je m’explique : à partir du moment où un film américain, fait en amont avec du négatif et du numérique, sort dans les salles américaines sur support argentique et de plus en plus sur support numérique, tout ce qui sort des salles est un gain supplémentaire pour les salles. Le studio pousse la bonne gestion et la bonne gouvernance jusqu’à ne pas se préoccuper de la numérisation des salles, ce qui est un grave problème pour l’Europe.
Aux États-Unis, c’est un accord dit du tiers-payant entre l’exploitant et le distributeur qui va numériser la salle et prendre sur la partie producteur ce qui leur revient de droit sur dix ou quinze ans. Il n’y a que ce pays qui ait réussi à faire cela ! Ce sera le seul pays de la planète à se numériser progressivement de façon totale. Le jour où tout sera numérisé, la location d’un film par semaine ne sera plus de mise puisqu’on aura les moyens de louer un film à la salle séance par séance. Le numérique est magnifique, pour qui ? Pour celui qui a les droits, pour celui qui appuie sur le bouton. Imaginez la puissance de sélection et de censure que cela octroie, c’est extraordinaire !

L’Europe est confrontée au problème de qui va payer la numérisation des salles. La France, il y a à peine deux mois et demi, a signé un chèque de 150 000 000 euros pour aider à la numérisation des salles. L’Europe nous dit: « l’État ne doit pas intervenir », mais l’État français donne 150 000 000 euros pour commencer la numérisation. L’Angleterre l’a déjà fait et l’Espagne va suivre. Tout cela s’est fait avec l’argent de l’État, c’est-à-dire des contribuables. Mais qui va numériser nos salles ? S’il y a des salles… Il faut commencer par dire à l’État que les pays de droit, les pays les plus avancés économiquement et les plus organisés, ont décidé non seulement de maintenir leurs salles mais de les numériser. Chez nous, je pense que l’État ne sait pas encore que la numérisation est une nécessité. Chez nous, la numérisation, qui est un axe strictement technique au service du produit fini qu’est le film, n’existe même pas de façon concomitante avec les salles. Quand il n’y a pas de salles, le problème ne se pose pas. Mais quand il y a des salles… et c’est là que j’aimerais citer l’un de nos gourous, Jean-Luc Godard : « Comment imaginer qu’on fabrique de l’avance avec du retard » Je pense que le fait numérique pourrait faire du retard que nous avons, une avance, pour nous pays dit avec élégance « du Sud » plutôt que sous-développés, s’il y a une volonté collective des gens qui font le cinéma, des cinéastes, des cinéphiles, de la presse, des gens qui gouvernent. Créer la consommation numérique collective peut représenter, dans le retard où nous sommes, une avance par rapport à là où d’autres pays qui ont beaucoup de salles se trouvent aujourd’hui, si nous décidons de créer d’un seul acte et dans le même temps, la salle et le numérique. L’explication à donner, c’est que notre image est ce que nous avons de plus cher, pas à consommer mais à fabriquer et que personne ne pourra fabriquer nos propres images à notre place. On revient ici à quelque chose d’essentiel (produire) sur lequel, je vous en conjure, il ne faut jamais négocier à la baisse. Jamais.

Le 27 octobre 2010, à Tunis///Article N° : 11072

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