Coltrane face à l’Afrique

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The Olatunji Concert de John Coltrane (Last Live Recording Impulse / Universal) vient de sortir. Ce magnifique album inédit est une bombe volante dans le paysage du jazz actuel. Il reflète mieux que tout autre les relations complexes, occultes et même ténébreuses que les grands jazzmen « africains-américains » ont toujours entretenues avec l’Afrique. Il s’agit du dernier concert que donna John Coltrane, trois mois avant sa mort – survenue le 17 juillet 1967.

« Trane » n’a que 40 ans, mais il se sait déjà condamné par un cancer du foie que ses ultimes années d’abstinence et même d’ascèse n’auront pas suffi à lui éviter. Alcool, boulimie, héroïne ont prématurément vieilli son corps comme celui de son idole Charlie Parker (mort à 34 ans). Des trois génies du saxophone moderne, seul Sonny Rollins – disciple de Parker et ami intime de Coltrane – aura échappé à cette autodestruction…
Au bout du rouleau, Coltrane ne pense pourtant pas une seconde à repousser l’appel au secours de son ami Babatunde Olatunji : il s’agit de donner un concert bénévole au profit du « Olatunji Center of African Culture », alors au bord de la faillite. Ici l’histoire et la légende se confondent comme ce fut rarement le cas dans les relations infiniment complexes entre l’Afrique et sa diaspora…
John Coltrane est né en 1926 à Hamlet, en Caroline du Nord où accosta le premier navire négrier parti du Nigeria vers les futurs États-Unis. Babatunde Olatunji est né en 1927 dans un petit village de pécheurs yoruba à 40 km de Lagos. Et c’est sur un cargo, engagé comme mousse et traité comme un esclave, qu’il a traversé l’Atlantique en 1950 avec tout de même une bourse du Rotary Club pour étudier les sciences politiques à Atlanta. En 1954, diplôme en poche et déjà bien intégré dans la communauté du jazz, il s’installe à New York. Quatre ans plus tard, il est le premier Africain à signer un contrat avec Columbia, le label historique d’Armstrong et d’Ellington : il en résulte quatre albums formidables et méconnus – « Drums of Passion » (1958) ; « Zungo » (1959) ; « Flaming Drums » (1962) ; « High Life » (1963) – enregistrés avec le gotha du jazz et qui représentent la genèse méconnue de cet « afrobeat » que son compatriote Fela saura s’approprier. Entre-temps, Olatunji, seul avec ses tambours, représente l’Afrique lors des manifestations du Dr Martin Luther King pour les droits civiques.
John Coltrane s’est intéressé très tôt à l’Afrique. Comme Charlie Parker avant lui, il a été d’abord fasciné par la polyphonie vocale des Pygmées. Dès 1949, il se lie d’une profonde amitié avec Bill Evans – pas le pianiste mais un homonyme, un autre saxophoniste qui a fait comme lui ses débuts dans le big band de Dizzy Gillespie, avant de se convertir à l’Islam sous le nom de Yussef Lateef et de séjourner longuement au Nigeria pour y étudier la musique des Haoussa. Coltrane préfère rester loin de ça, sans doute par fidélité à son grand-père pasteur baptiste, et au « gospel » qui restera la source première de sa musique. Mais c’est dans une osmose permanente avec Lateef que Coltrane vit depuis sa jeunesse cette quête spirituelle qui élèvera sa musique au rang d’un art universel. C’est aussi Lateef qui en 1961 lui présente Olatunji. Dès lors, Coltrane dédie d’innombrables compositions à l’Afrique, et notamment « Tunji« , hommage personnel qui résume sa vision du continent de ses ancêtres dans l’album capital qu’il décide d’intituler de son propre nom : « Coltrane » (1962). Olatunji va gagner pas mal d’argent grâce à un spectacle « africain » commandé par l’Exposition Universelle de New-York, en 1964. On est en pleine guerre du Vietnam. John Kennedy et Martin Luther King ont été tués l’an dernier. Malcolm X, qui vient de créer l’Organisation de l’Unité Afro-Américaine, sera assassiné quelques mois après et les émeutes raciales se multiplient. Harlem brûle. C’est pourtant là qu’Olatunji décide d’ouvrir (sur la 125ème Rue) son « Center for African Culture ». Mais il n’en a pas tout à fait les moyens, et ce premier centre culturel africain de New York ne se développera que grâce à une contribution de 250 $ par semaine (belle somme à l’époque) que lui assure le plus grand des saxophonistes africains-américains vivants. Pendant trois ans, c’est une formidable expérience, un atelier permanent et pluridisciplinaire ouvert 24h/24, où les enfants de Harlem, pour 2$ l’heure, viennent étudier l’histoire et la culture de leurs ancêtres, enseignées par des artistes et intellectuels d’Afrique de l’Ouest, invités et payés.
En avril 1967, la situation du Center est critique. Il ne survivra pas à la mort de Coltrane, qui aura tenté de le renflouer par son dernier souffle.
« The Olatunji Concert » ne comporte que deux longs morceaux, dont les titres sont trop symboliques pour n’être pas considérés comme un vrai testament. Le premier, « Ogunde« , est évidemment dédié à l’orisha Ogun, qui chez les Yoruba-s est le dieu du fer et plus généralement du métal, donc celui du saxophone, instrument auquel John Coltrane a dédié sa vie. Le second, « My Favorite Things« , est cette fameuse valse de Broadway dont Coltrane avait fait son emblème – et son « tube » malgré lui – depuis 1960. Coltrane est ici accompagné par sa dernière épouse Alice au piano (et non à la harpe) par le fidèle contrebassiste Jimmy Garrison et par Rashied Ali, le batteur qui a remplacé Elvin Jones en 1965, et dont ce disque prouve qu’il n’a rien à lui envier en matière de « polyrythmie africaine ». Cette polyrythmie est d’ailleurs enrichie par les « bàtà », ces trois tambours horizontaux à deux peaux qui, chez les Yoruba du Bénin et du Nigeria comme chez leurs cousins brésiliens ou cubains, font « parler les ancêtres ». Ce n’est pas la première fois : dès décembre 1966, Coltrane, sentant sans doute l’odeur de sa mort, avait déjà convoqué le même énigmatique joueur de bàtà, Algie DeWitt. Doublé par son jeune disciple Pharooah Sanders, Coltrane a dédié à l’Afrique l’un de ses plus beaux concerts enregistrés. Que ce soit le dernier y ajoute un immense potentiel émotionnel. Mais il n’y a rien de superficiellement triste, de sentimentalement sombre dans ce vertige si jouissif, si joyeux, qui aspire vers le mystère de sa propre mort le plus mystique (avec Messiaen) de tous les génies musiciens du XX° siècle.
En écoutant ce concert-testament, hélas on mesure l’abîme qui sépare la musique africaine-américaine des années 1960 à son plus haut niveau de la plupart de ses misérables succédanés actuels, produits par des contractuels besogneux et esclaves de leurs maisons de disques. Coltrane, comme Hendrix, était un kamikaze pacifique. Ils n’ont jamais tué personne, mais leurs musiques visaient à réveiller en sursaut la conscience de l’humanité.

///Article N° : 115

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