Combien de solitudes…

(extrait)

Lire hors-ligne :

Cette nuit est descendue avec un sac d’étoiles sur son dos, un sac rempli à ras bord. Cling, cliiing. Ça a fait des cling et des cliiing en tombant à terre. Des cling et des cliiing qui se sont posés en Oh-oui sur les petites lèvres des femmes J’ai pris, aussi, ma part de cliiing, toute seule.
Au moment de la passation de pouvoir entre le noir et le blanc, dans une étrange chorégraphie, nous étions quatre cent mille à nous baisser en même temps, à ramasser dans un même geste la dernière étoile. Je crois que j’ai rêvé.

Les rêves sont des hommes au sexe fendu.
Les rêves sont des docteurs qui disent : Tiens, bois.
Les rêves sont des lettres jaunes. Ils déteignent sur les corps. Tout le monde a des jaunes accrochés à un porte-manteau. Jaune-ciel, jaune-brut, jaune-serré.
Tout le monde est fait d’un corps jaune. Corps à constellations. Corps qui brille longtemps après que les mondes se sont écroulés, renversés. Corps qui crie jaune et accompagne les hommes au-delà du seuil, jusqu’au grand dehors.
Héler les rêves, les appeler, les râler, les marrer, ne pas les laisser sortir de la maison. Il y avait une vieille femme, plutôt très vieille. Elle marchait avec un souffle au coeur qui la faisait marcher tout bas. Elle avait une peau fripée toute fripée sur elle et un jeune homme solaire dans sa tête. Elle mettait du rouge fripé sur ses lèvres, du rose fripé sur ses joues et du violet écaillé sur ses paupières et elle allait dehors, dans la rue, sur le marché… avec son jeune homme au bras. Les gens ricanaient en lui disant : Man Né ! Comment vas-tu ?
C’est dangereux de marcher au bras de son rêve. Ça vous fait passer pour fou.
Ou terroriste. On vous agresse. On vous vole. On vous viole votre rêve. On vous montre du doigt, comme ça. Ça peut vous pousser au suicide, certaines fois.

J’ai rêvé une révolution.
Ne pas y croire. Ne pas y croire. Ne surtout pas y croire. Ne pas trop y croire.
Ne croire qu’un tout petit peu. Pas beaucoup. Pas trop. La porte tremble. Le rêve pousse. La porte raidit ses muscles, grince. Ne pas croire ne pas croire ne pas croire.
Les gonds cèdent un à un, tous. La porte vacille. Je suis dehors avec mon rêve de révolution au bras. Je crois sans à-quoi-bon, sans oui-mais-non, sans peur du qu’en-dira-t-on. Je crois en oubliant combien c’est dangereux et fou de croire au grand jour. Je crois que demain.
Je crois je rêve je crois je rêve les yeux rieurs de ce jaune qui m’a habitée toute la nuit depuis mille ans. C’est bon de croire un rêve, de lui dire oui. Oui je veux. Et de marcher à son bras.

J’ai rêvé une révolution.
Il y avait un jaune couleur sang, couleur nègre. Il y avait la lune, avec une peau tendue, marquée par les échos des tambours de rue. Il y avait des mots fers à souder : Sé pou la viktwa nou ka alé ! Il y avait non pas un, mais tous les hommes.
Non plus tête basse, résignée, lasse, fatalité. Il y avait des corps, partout, décloués, vertébraux à la lune et qui allaient pour la victoire.
Le pays avait dix-sept ans, un regard insolemment haut : Bondamanmanw ! Le pays partait à la noce, riait à grande gorge, faisait miroir. Je suis foule. Je suis lune.
J’ai dix-sept ans et plus peur de rien.

Au lever, le soleil est bouillant. La radio annonce : Avis de grève générale illimitée ! À bas la profitation ! Non à mes quatre cent mille solitudes ! Rends-nous ma terre et casse toi, pauv’ Yo ! Tomates trop chères, électricité trop chère, l’école trop chère, le bateau trop cher, demain est trop cher payé ! Brûlons Hayotland ! Ouvrez le camp de concentration ! Et puis : Réparez-moi ! Que tu veuilles, que tu ne veuilles pas, l’école est fermée. Que tu veuilles, que tu ne veuilles pas, la banque est fermée. Que tu veuilles, que tu ne veuilles pas, le magasin est fermé, le Chinois de Ducos, la poste. Ce n’est pas le moment de tomber malade, le médecin est fermé. Ce n’est pas le moment d’aller à la plage, la mer est fermée. Que tu veuilles, que tu ne veuilles pas, le port est fermé, la banane, l’école, l’essence, les oreilles.
Dans le désordre, le merveilleux advient. Et c‘est ainsi que l’île me bande. Les prix, je m’en fiche. La vie chère vendue n‘est qu’un prétexte, un mot d’excuse pour que l’île quitte le banc des damnés aux yeux bandés et lance le seul mot d’ordre qui vaille : Nous ! C’est debout que nous sommes debout ! Répondez !
Répondons : Nous ! Sé doubout nou yé !

Au lever, la peau de mon coeur est lune, tendue. Ma peau bat fort. La pagaille est chaussée. La pagaille qui fait bruit, qui fait masse, qui fait corps, qui me tient, qui me retient dans un couloir étroit où je n’ai d’autre choix que de me cogner à ses parois. Et dans chacun des éclats, voici que tous les malades de la salle d’attente, voici que je, voici qu’ils, voici que nous. Scandant nos tripes, arrimant nos esprits, battant tambour, demandant réponse. Répondez !
Répondons : Nous ! Sé doubout nou yé !
Nous ne voulons plus marcher dans la combine. Répondez !
Répondons : Nous ! Sé doubout nou yé !
Nous, les mal-vivants, les mal-vécus du Vauclin à Sainte-Marie, des errances sous-marines jusqu’aux rives de l’Anse Madame. Répondez !
Répondons : Nous ! Sé doubout nou yé !
Répondez !
Je réponds : Nous savons quel jour nous sommes. Nous sommes le premier jour au bout de mes mille ans. Nous chasserons, cuirons, mangerons, défèquerons l‘ennemi venu du dedans : l’architecte aux yeux bleus, lui-même qui a tété Manman Négresse, lui-même derrière les postes à commandement, lui que nous avons copié, dupliqué, que nous nous sommes plu à devenir, lui qui est maintenant nous, bouffons-le !

Au lever, tout ce qui restait d’indompté en nous, tout ce qui n’avait pas fait affaire avec le démon était debout sous le soleil. Bouts de bras, morceaux d’yeux restés ouverts, bouts de ventres vides, bouts de crânes rescapés du fer chaud… tout l’insoumis oublié de nos corps était là érigeant un seul grand nègre.

J’ai rêvé cette grève depuis tant de mille ans !
J‘ai quitté la couche de mes lendemains serviles, j’ai allumé le feu sous les cocottes- minutes et je suis descendue de mes oui-monsieur, j’ai oublié mes problèmes de fillette à gros poil pour répondre qu’il est mien ce pays.
Et j’ai les joues en feu.
Je prends une caméra pour regarder le monde se faire. D’où sortons-nous ?
D’où sort ce Nous ? Nous qui n’étions que fragments, ruines d’histoires sans envergure ? Nous qui n’étions que désolation, suite de mots sans verbes ? D’où sortons-nous ?

Le nouveau Monde s’est fabriqué dans des pelées solitaires. Le peuple a changé de tricot, il a mis un tricot rouge, il a posé un bakoua sur sa tête, du baume commandeur sur ses bobos, il a mis des plastiques dans (à ?) ses pieds, une phrase de Fanon sur la (sa ?) langue. Le peuple s’est dévêtu de la partie la plus noire de son âme, la zone hachurée d’où monte ce désir d’être tout à coup blanc.
J’ai entendu une implosion. C’est mon coeur qui se ressoude. Mon nouveau monde à moi a surgi à mon insu. J’ai mis un tricot rouge, un bakoua sur ma tête, des plastiques à mes pieds et sur ma langue, j’ai tatoué un désir matinino. J’y crois. Manman Né avait dit : Tiens, bois. Elle m’avait dit de fermer un oeil à double tour pendant tout ça de temps et si je pouvais : pendant tout le temps. Et crâne, ma fille, crâne puisque tu es jeune ; crâne entre les impuissances masquées. Manman Négresse a raison. L’oeil que je ferme pendant que je filme masque les impuissances et rend cette terre probable.

Maintenant que les capitaines sont ligotés, maintenant que l’utopie tient la barre, quel cri fera monde ? Le cri forgé de bégaiements, de euuuh… nos propres euh, de nos poings suspendus à l’exclamation ? Le cri malfini de la déchirure d’une aile ? Le cri du dernier numéro de la dernière salle d’attente ? Euh… Le cri-madras marré qui dit takpitakpitak, n‘a plus rien à dire après l’ultime tak et s’échappe dans un yékrak pour le style ? Un cri d’amour ? Le cri de l’an-mwé, en nous ? Quel cri fera ronde ?

Je crie un cri et j’attends. J’espère que l’on m’entend.

Je crie un cri et je respire, en l’air, l’air d’une île crasse qui jeûne, qui élimine ses toxines par gros bouts. Ça prendra du temps, peut-être encore mille ans. J’ai tout mon temps, je peux attendre encore mille ans, en marchant tous les jours dans
Fort-de-France jusqu’à l’abolition de l’esclavage. Occuper la ville pour lui donner une âme. Après Foyal, il faudra marcher sur Schoelcher. Après Chèlchè, il faudra aller à Case Pilote. Après Kazpilot, Belle Fontaine. Après Belfontèn, Carbet, enterrer le Colomb et filer au Morne Vert. Après Mownvè, Fond Saint-Denis. Après la porte de l’enfer, marcher dans Saint-Pierre. Après les ruines, le Prêcheur. Après ce côté d’île, un jaune de plus en plus vif.

Le Nouveau Monde inventera le nouveau monde.
D’ici, nous referons peau neuve.
Nous dirons aux peaux berbères, sioux, palenques, corses.
Nous dirons aux peaux usées
aux peaux recyclées en produits
aux peaux mofwasées en outils
aux peaux devenues jetables
aux peaux lourdes, couvertes de costumes pour singes
aux peaux décharnées
aux peaux des Indes colonisées
aux petites peaux qui espèrent
aux peaux mortes, aux armées sans armes et sans soldats
aux peaux qui n’osent se regarder en face de peur d’y voir le déchu, le déchet
que chacune est devenue
aux peaux usées, nous dirons :
Soyons des hommes.

Après ce côté d’île, nous marcherons sur l’autre côte. Après la Martinique, nous marcherons dans le monde des peaux qui attendent le signal.

Ai-je tort de rêver ?

///Article N° : 12763

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire