Comment l’Afrique en est arrivée là

Entretien de Boniface Mongo-Mboussa avec Axelle Kabou

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Comment l’Afrique en est arrivée là le nouvel ouvrage d’Axelle Kabou, apporte un éclairage incisif à la problématique de la place de l’Afrique dans le monde, posée il y a vingt ans déjà dans son célèbre Et si l’Afrique refusait le développement?
Les questions de Boniface Mongo-Mboussa suscitent ici les réponses crues, passionnantes d’Axelle Kabou.

Vos écrits sont très documentés, cela suppose du temps pour les écrire. Mais tout de même, il y a entre vos deux essais dix ans pourquoi ?
Vingt années, et non dix, séparent mes deux livres, et cela pour une demi-douzaine de raisons faciles à exposer :
– Je suis pour qu’on se taise quand on n’a rien d’important à dire. Plus sérieusement, je n’ai pas eu le sentiment que mon premier livre était obsolète. Il m’a semblé, au contraire, être d’une formidable actualité, bien que l’Afrique vive depuis quelques années, ce qu’il est convenu d’appeler « sa grande transformation », pour des raisons démographiques, de peuplement, d’émigration et d’immigration.
Bien sûr, cette idéologie de domination politique qu’a été le refus du développement ne peut plus exister sous sa forme originelle, ne serait-ce que parce que les Africains sont aujourd’hui noyés sous un flot d’informations planétaires ; en ont assez de se faire tondre et rêvent depuis longtemps d’aller crapahuter ailleurs à tout prix. On ne peut plus diriger le ministère de la culture, de l’éducation, du développement social sur la base d’un négrisme obscur qui postule une correspondance non démontrée entre la couleur de la peau des gens et leurs valeurs culturelles ; expliquer que les enfants Africains ont besoin de s’enraciner dans leur culture tout en envoyant ses propres enfants faire leurs études à l’étranger, leur réserver des postes juteux. Mais on peut continuer de se fiche complètement et impunément du sort de la jeunesse africaine. Or celle-ci représente près de la moitié de la population du continent. Ben Ali, trahi par certains de ses sbires, vient de le découvrir à ses dépens.
– Je ne suis ni une intellectuelle ni une écrivaine : ma parole ne repose pas sur une trame conceptuelle, théorique, épistémologique susceptible d’être validée ou invalidée à l’aide d’outils scientifiques. Elle n’a pas pour fonction de proposer une vision fondée sur des observations scientifiques. Je n’ai donc pas la prétention de produire un discours savant sur l’Afrique. Rien ne justifie que je sois pressée de prendre la parole. Je suis, à tout prendre, une polémiste capable de colère, de dérision et dotée d’une grande capacité de travail. Je crois qu’il y a, entre la posture du savant et celle du béotien, de la place pour des débats de qualité, de haut niveau, de bonne tenue sur le thème de « la place de l’Afrique dans le monde » qui m’obsède. Or, ceux-ci sont rares. J’essaie de me donner les moyens financiers et intellectuels de participer de manière pertinente à ce débat ; de partager mes connaissances et mes convictions. Cette question, qui est, pour le savant, éculée, reste, en effet, pour moi, d’une incomparable actualité.
– Mes livres sont très documentés, c’est vrai. Chacun d’eux a, effectivement, exigé de moi que je retourne littéralement à l’école. Je lis énormément. J’ai dévoré The Cambridge History of Africa et l’Histoire générale de l’Afrique éditée par l’Unesco. J’en ai les yeux abîmés. Je crois avoir un solide esprit de synthèse et une solide formation de base. J’essaie d’avancer à l’aide de ces outils. Ainsi, lorsque j’ai tenté de voir ce que dit la littérature courante sur la marginalisation de l’Afrique, j’ai eu le choix entre des rapports de colloques internationaux qui véhiculent un ramassis de clichés ; des ouvrages académiques hérissés de statistiques et des rapports économiques internationaux, du même type, qui considèrent la colonisation et les indépendances comme des points de départ pertinents pour comprendre comment l’Afrique en est arrivée à occuper sa place actuelle dans les échanges mondiaux et comment elle devrait procéder pour en sortir. Cela m’a paru fruste et frustrant de voir une question aussi capitale réduite à deux ou trois tendances et deux ou trois statistiques. J’ai donc tenté de constituer un « champ d’investigation » plus vaste, plus diversifié, transdisciplinaire en somme.
– Pour parler de la marginalisation de l’Afrique de manière pertinente, de manière systémique, il m’a fallu, aller voir à côté de l’économie pour comprendre l’économie (un peu comme Jacques Giri l’a fait avec sa célèbre histoire économique du Sahel mais sans son immense culture) ; montrer que cette question, monopolisée par les économistes, a été traitée de manière très approfondie, en tout cas, de manière plus convaincante, par d’autres disciplines. Pour ce faire, il m‘a fallu comprendre ce que disent les historiens de l’économie, les géographes, les démographes, les chercheurs en sciences politiques, les linguistes, etc. et comprendre comment leurs propos font système. J’ai ainsi pu produire un livre qui est, à la fois, assez complet et facile à lire sur la question : une espèce de guide, d’introduction. Bref, j’ai produit le livre que j’aurais voulu trouver sur la marginalisation de l’Afrique. Cela ne s’improvise pas, croyez-moi !
– Enfin, l’écriture n’est pas ma priorité. Elle n’est pas ma raison de vivre. Elle ne me nourrit pas. Ce n’est qu’un moyen de participer à un débat qui me passionne. J’ai une famille. Je dois travailler pour gagner ma vie, courir après des contrats de plus en plus rares et « assurer », comme tout le monde.
Dans votre premier essai, Et si l’Afrique refusait le développement ?, vous décriviez l’Afrique contemporaine. Dans Comment l’Afrique en est arrivée là, vous vous inscrivez dans ce que les historiens de l’Ecole des Annales appellent la longue durée. Qu’est-ce qui justifie ce changement de démarche ?
Ma démarche est née de la nécessité de mettre les choses en perspective, face à certaines carences : de partir de la très longue durée passée pour éclairer le présent et peut-être les futurs possibles de l’Afrique subsaharienne : « Il n’y a pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va » dit le célèbre adage, mais il n’y en a pas davantage pour celui qui ne sait pas comment il est parvenu là où il est. L’Afrique est coincée dans la même figure d’historicité depuis longtemps. On se condamne à ne rien comprendre aux processus par lesquels l’Afrique subsaharienne est arrivée à occuper la place qui est la sienne actuellement dans les échanges mondiaux si l’on se contente de partir de la colonisation et des indépendances : c’est une escroquerie. Or, c’est l’approche la plus courante, pour ne pas dire l’approche dominante. Pour avoir participé à bien des débats onusiens consacrés à l’Afrique et pour en avoir dirigé et coordonné un petit nombre, je peux vous assurer que l’Afrique subsaharienne est considérée, par bon nombre d’Africains cultivés et par les institutions chargées de réfléchir à l’insertion de ses économies dans le monde, comme une région à peu près dépourvue d’histoire économique et politique. J’ai voulu montrer que l’Afrique actuelle est héritière d’une histoire économique, politique et sociale qu’on ne peut plus se permettre d’occulter simplement parce qu’elle embarrasse la conscience de l’humanité.
Plus spécifiquement, ce changement de démarche part d’un étonnement face à une tendance bien établie, à divers niveaux, à considérer l’Afrique, à la fois, comme le premier ou le principal foyer du processus d’hominisation et comme une région née de la colonisation, après avoir souffert de « la traite » : c’est un peu court. L’Afrique est une très vieille dame : ce n’est pas seulement le continent où l’homme, jusqu’à nouvel ordre, est né. C’est aussi un continent d’où l’homme, inventant la pratique de l’assistance technique, est parti pour diffuser des bifaces et des hachereaux que l’on retrouve aussi bien en Inde qu’en Angleterre méridionales ; c’est aussi le continent où l’art de rester en vie a dû être inventé à une époque où, pour des raisons climatiques, l’espèce humaine a failli disparaître de la surface de la terre. Enfin, l’Afrique, singulièrement l’Afrique soudanaise et sub-soudanaise, coupée des autres blocs tropicaux, a dû inventer ses systèmes de production alimentaire de manière totalement autonome, contrairement à ce qui s’est passé ailleurs. Cela a un prix dans la course à la domination mondiale. Les Africains ont réussi à créer des systèmes de production alimentaire dans des environnements peu propices à l’épanouissement de communautés agricoles et à rester en vie, en dépit de tout. Pour qui considère, avec Braudel, que nos civilisations actuelles sont, par leurs assises, plus proches du Néolithique qu’on ne le croit généralement, il y a là matière à réflexion. Pourquoi restons-nous, nous Africains, plus prompts à cueillir qu’à produire ?
On ne peut plus continuer de réfléchir aux économies africaines en occultant les six grandes phases de leur histoire ; en faisant l’impasse sur l’histoire des partenariats qu’ont noué les couches dominantes des sociétés africaines avec l’extérieur pour parvenir au pouvoir et y rester. Nous y avons contracté des habitudes, des réflexes, des tics qui refusent de partir et qu’on s’obstine à attribuer à la colonisation et aux indépendances.
Pour se donner des chances de comprendre, non pas ce qu’on devrait faire, mais bien ce qui devrait se produire en Afrique pour que ce continent puisse changer de rôle et de rang dans le monde, il faut impérativement et rapidement sortir de ces discours ténébreux qui partent, on ne sait comment, du premier homme Africain, à la traite-la-colonisation-le-néocolonialisme, en passant par de grands empires médiévaux édéniques. Il faut redonner à nos économies leurs racines historiques, comprendre que les traites négrières et non pas la traite négrière, les crimes de l’économie coloniale et post-coloniale, constituent, davantage que la plongée actuelle de nos économies dans les ténèbres de la mondialisation (Bayart), la sève, les fibres dont notre histoire économique est tissée ; que le basculement de pans entiers de nos économies dans le souterrain (Mbembé) est une vieille pratique mise au point par les populations africaines pour échapper à l’arbitraire d’Etats africains répulsifs et prédateurs.
Il est temps de reconnaître les legs de ces séquences historiques car ils sont nombreux, prégnants. On ne sort pas impunément de mille ans de traites négrières diverses qui ont mis en berne des systèmes de production et d’innovation plus que rudimentaires au départ. Il est urgent de dire haut et fort que les traites négrières sont d’abord des histoires de partenariats commerciaux et politiques entre des entrepreneurs politiques Noirs, Blancs et métis ; que le commerce « licite » qui a succédé à l’abolition des traites négrières vers l’extérieur ; le commerce colonial et post-colonial sont des versions remaniées de vieux partenariats négriers dont les effets continuent de plomber l’histoire politique, économique et sociale de l’Afrique.
Les legs de l’Afrique négrière sont colossaux : l’Afrique doit à ce commerce, un héritage auquel on ne réfléchit pas assez. Ainsi de : ses élites politiques actuelles (souvent issues des groupes qui ont vendu des Noirs, ainsi des Fang et des Téké, des Bobangui, des Wolofs, des créoles et des métis côtiers portugais ou non, etc ; ses modes de peuplement violents ; ses frontières prétendument héritées de la colonisation mais issues, en réalité des guerres de capture des esclaves et des migrations de cette époque (Sortir de la grande nuit, A. Mbembé). L’Afrique a hérité, des traites négrières, bon nombre de ses guerres actuelles, bon nombre de ses groupes ethniques actuels ; le problème de l’hétérogénéité des populations à gouverner. Son rôle de recycleuse d’armes légères issues de conflits européens a été inauguré par le Bornou après la bataille de Lépante et a explosé dans les traites négrières d’Afrique centrale, au XIXe siècle, après les guerres napoléoniennes. Il faut cesser de nous présenter la prolifération des armes en Afrique comme un problème nouveau. L’Afrique doit aux traites négrières et au commerce « licite » son goût prononcé pour l’économie de rente et d’extraction au détriment de la production ; son répertoire diplomatique, politique, commercial et religieux actuel ; la faible institutionnalisation des règles de conduite des affaires et de gouvernement ; son style de gouvernement qui est caractérisé un divorce abyssal entre les gouvernants et les gouvernés, qui lui-même s’explique par une extrême autonomie des premiers par rapport aux derniers.
Les « dirigeants » africains, c’est dramatique, n’ont jamais eu besoin du travail de leurs populations pour vivre. Les milliards de dollars générés notamment par le commerce mondialisé de diverses drogues les mettent à l’abri de cette nécessité pour des siècles et garantit la pérennité de la succession filiale au pouvoir : la crise actuelle reflète pleinement la très longue incapacité historique des sociétés africaines à secréter et multiplier des formes d’organisation sociales axées sur l’amélioration des conditions de vie d’un nombre croissant d’individus par le travail, et cela dans un contexte marqué par une explosion sans précédent d’ambitions à la consommation : inutile de dire que ça n’a pas fini de camphrer ! Le nombre horrible de 6 millions de morts des conflits de l’Afrique orientale (Carnages, Pierre Péan) risque d’être dépassé bientôt.
En résumé, mon nouveau livre donnera aux lecteurs la possibilité d’aller au-delà de « la traite » et la colonisation pour réfléchir à ce que l’Afrique peut devenir compte tenu de la prégnance de son histoire économique, et tout cela, sans statistiques !
Cet essai est axé sur l’histoire de la marginalisation de l’Afrique et celle de l’apparition de ce débat sur la scène internationale. Si on vous demandait de faire une prospective (je sais que c’est délicat), quelle sera, selon vous, la place de l’Afrique dans le monde, mettons dans vingt ans ?
D’abord, pour avoir eu le privilège de faire un peu de prospective dans une équipe composée d’Africains de haut niveau et voir des prospectivistes chevronnés travailler, je me garderais de produire des scénarios sur un coin de table : vingt cerveaux valent mieux qu’un pour chausser les lunettes de la longue vue. La place de l’Afrique dans le monde d’ici à vingt ans dépendra simultanément de l’évolution du basculement actuel des relations nord-sud en faveur des stars émergentes du Sud tels que le Brésil, la Chine et l’Inde ; de la capacité des sociétés africaines à : répartir sans trop de pogroms, une population en croissance « foudroyante » dans l’espace africain ; secréter et multiplier, par des négociations civilisées, des formes d’organisations sociales résolument axées sur l’amélioration des conditions de vie des gens par le travail ; produire des mécanismes de répartition équitable des richesses nationales ou régionales générées par le travail. Il y a trop de chômage dans nos pays, trop de jeunes qui, en dehors de leur vie, n’ont rien à perdre ; trop de précarité chez les adultes : il n’est pas normal que 20% de la population se partage 60% de l’immense richesse de l’Angola ! La grande inconnue est ce qui pourrait contraindre nos « dirigeants » à utiliser, sur place, une main-d’œuvre qu’ils ne peuvent plus, pour la première fois de leur histoire, expédier Outre-Sahara et Outre-Atlantique. Or cette question occupe une place centrale dans toute réflexion prospective sur la place de l’Afrique dans le monde.
Ces futurs seront, on le sait, contrastés. Mais en résumé, le syndrome du naufrage à Gibraltar ira croissant en Afrique : il semble que les Africains qui auront quitté l’Afrique d’ici à vingt ans se donneront les chances de réussir leur vie et celle de leurs enfants. Ceux qui resteront en Afrique connaîtront des pogroms et des génocides et la précarité perpétuelle, si rien n’est fait d’ici là pour rendre l’Afrique politiquement, économiquement et physiquement habitable. En résumé, il se peut que la place de l’Afrique dans le monde d’ici à vingt ans, soit d’avantage celle d’Africains ayant réussi à s’insérer harmonieusement dans le monde que celle d’une Afrique qui aura suffisamment réussi à juguler ses contraintes internes pour changer de rôle et de rang dans le monde. Avec deux milliards d’habitants d’ici à 2050, la réflexion prospective concernant l’Afrique devra être plus audacieuse qu’ailleurs, plus encline qu’ailleurs à identifier de véritables ruptures systémiques: elle devra se méfier autant de l’optimisme mercantile, des avenirs écrits à l’encre rose, du « démographisme » commercial ambiant que du pessimisme installé. La prospective appliquée à l’Afrique reste trop normative pour mon goût et passe trop souvent à côté d’événements tout à fait prévisibles.
Vous soulignez le fait que l’Afrique a raté ses rapports avec elle-même, avec la Méditerranée, le Moyen-Orient et l’Europe. Est-ce qu’il est trop tard pour réinvestir cette histoire ratée, de relire par exemple l’esclavage sous bénéfice d’inventaire ?
Il n’est jamais trop tard pour tenter de tirer des leçons de son passé, pour regarder son passé en face. Les Africains ne sont pas les seuls à être hantés par la tentation de l’innocence, de l’oubli, de l’amnésie. Il n’y a qu’à voir ce qui se passe à l’heure actuelle en France pour s’en rendre compte. Les historiens, les chercheurs en sciences politiques, africains et non africains, ont un énorme travail de vulgarisation devant eux. Il s’agit là d’une tâche exaltante. L’Afrique a mal à son histoire. Pour être utile, il leur faudra renoncer à écrire dans une langue savante ou à faire de l’histoire militante. Les traites négrières que je me garderais de canoniser, ont été un formidable laboratoire économique, politique et social en Afrique. Il est, donc, hors de question de continuer de se contenter de les instrumentaliser pour de sombres histoires de réparations ; de continuer à en parler sous un angle uniquement doloriste. Il nous faut apprendre à tirer les leçons de cette très longue histoire sans pour autant se faire des illusions : les sociétés ne changent pas leurs formes d’organisations, leurs modes de consommation, leur rapport à la connaissance et l’orientation de ces activités parce qu’elles ont réussi à tirer des leçons de leur passé mais bien parce qu’elles sont parvenues, à secréter, par le conflit, la guerre, et autres formes viriles de confrontation, d’autres façons de faire, travailler, accumuler, produire et répartir la richesse ; d’autres façons de percevoir leur place dans le monde.
L’écriture de votre premier essai était incisive, celle du second est davantage analytique, plus élaborée et du coup moins dynamique : avez-vous constaté ce changement.
Il n’y a pas à proprement parler de changement mais deux ouvrages relevant de deux genres littéraires différents, mus par des énergies différentes, centrés cependant sur une même problématique : celle de la place de l’Afrique dans le monde, abordée du point de vue de stratégies, de choix, d’options historiques internes. Mon premier livre, Et si l’Afrique refusait le développement, est un pamphlet, un grand coup de gueule, un grand coup-de-poing sur une table aux tiroirs remplis de crapuleries. Il peut être lu en une journée. Le second, plus riche, plus enrichissant, dirais-je, se déguste, s’apprécie plus lentement. Comment l’Afrique en est arrivée là est, en effet, un essai au sens littéral du terme : un effort d’exploration et de restitution. Il fait le double de mon premier livre ; part de la fin de la préhistoire à nos jours, insiste sur des processus et non sur ces unités de styles que sont les mentalités ou sur des masques idéologiques. Il donne la parole à des spécialistes de diverses disciplines ; il tente de relier leurs propos sous une forme systémique : une telle approche a des avantages et des inconvénients. Dans le cas d’espèce, le lecteur disposera d’une espèce de compilation d’analyses présentées dans un langage clair et simple. L’approche systémique que j’ai adoptée pour aborder cette question se prête mal au ton incisif et sarcastique du pamphlet. Le lecteur gagne cependant en connaissances ce qu’il perd en occasions de se fendre la poire. Le jeu en vaut la chandelle, croyez-moi ! On sort de ce livre averti au sens de aware (conscient, prévenu) !
Ce livre est dominé par l’économie et l’histoire, pensez-vous que la littérature n’a pas sa place dans ce type d’essai ?
Je crois que ce livre est davantage dominé par une approche synthétique de l’histoire de l’économie de l’Afrique que par l’économie. Il met en évidence des contraintes historiques ; insiste sur les stratégies d’ouverture à l’extérieur qui ont été (et restent) mises en œuvre par les couches dominantes des sociétés africaines pour tenter de les juguler afin de parvenir ou se maintenir au pouvoir. Sauf à mal interpréter votre question, il me semble que ce thème se prête à merveille à l’écriture de romans : notre histoire économique a secrété de nombreux types sociaux (guerriers, seigneurs de la guerre, bandits, brigands, aventuriers de toutes sortes) qui ont une envergure romanesque évidente. On nous a proposé Chaka ou Samory mais je vois d’un assez bon œil des romans mettant en scène un Idriss Aloma, un Msiri, un Mirambo, Affonso ler, les chefs de maison de pirogues du delta du Niger, l’horrible reine Nziga ou sa consoeur Ta Bompey de Sierra Leone. L’histoire économique de l’Afrique regorge de personnages hauts en couleurs, croyez-moi !
En vous lisant on sent une colère froide et un désir de lucidité. D’où vous vient cette force ?
Je suis guidée par l’idée que mes enfants pourront vivre de leur travail dans une Afrique raisonnablement fraternelle, large, forte, digne et prospère. Je crois que, pour ce qui me concerne, c’est râpé. Etre africaine est un immense honneur, pour les raisons que j’ai exposées plus haut. Nous sommes, au même titre que le reste de l’humanité mais pas davantage que le reste de l’humanité, héritiers de ces véritables pionniers qui, en Afrique, ont inventé l’art de rester en vie, rien de moins ! J’ai cependant des problèmes avec la vie quotidienne dans les trois villes africaines où j’aurais de bonnes raisons de vivre. La vie y relève tout simplement du parcours du combattant : pas d’eau, pas d’électricité, ces deux « denrées » sont tout simplement hors de prix et de mauvaise qualité quand on peut en disposer. Les appareils électroménagers des particuliers sont grillés, sans compensation aucune, par les sociétés chargées de la distribution de l’électricité. On est racketté à tous les coins de rue. L’accès à la culture demande des fortunes. Sans électricité, moi, je ne peux pas travailler. S’il faut rafistoler tous les matins le plancher de la vie pour pouvoir tenir debout, on meurt…jeune ! Je n’ai aucun goût pour le martyr. On a, me semble t-il tort, de souhaiter l’avènement d’Etats forts en Afrique : ils bastonnent et tuent déjà bien assez. Nous avons besoin d’Etats attrayants, glamour. Nos Etats actuels sont proprement répulsifs ! Ils sont, depuis fort longtemps déjà, incapables de fédérer les Africains autour d’un rêve actif de prospérité et de coprospérité. Ce qui est inquiétant, c’est que les énormes revenus générés par la mondialisation des trafics maffieux renforcent la propension historique de nos dominants à vivre de leurs relations extérieures. Les possibilités de diversification des partenaires extérieurs sont une autre source de rente. Ces gens sont exonérés, pour l’éternité, de la nécessité de vivre du travail de leurs populations. Leurs revenus se chiffrent en milliards d’euros ! Ils les engrangent sans même avoir à se baisser, tout en luttant pour que leur pays figure dans les pays pauvres très endettés. Vous vous rendez compte ! Les Africains vont, pendant longtemps encore, avoir le loisir de crever la gueule ouverte, grâce à leurs « dirigeants » et grâce à leur incapacité de les obliger à leur rendre des comptes ! On n’est pas sortis de cette vieille auberge !
Qu’est-ce qui vous nourrit, vous guide ? Avez-vous des auteurs de référence ? Il me semble que peu d’intellectuels et élites africains bénéficient de votre estime.
Je suis guidée par ma force intérieure. Pour le reste, je crois que les intellectuels africains n’ont que faire de mon estime : ceux qui me tolèrent me prennent pour la femme de ménage de littérature africaine ; pour une intruse, une usurpatrice sortie d’on ne sait quelle obscurité, ou tout simplement pour un objet érotique colonial. Cela ne me chagrine pas : bien d’autres Africains, ont, avant et après moi, pris la plume pour dire quelque chose ne tourne pas rond en Afrique même depuis longtemps ; qu’il nous faut regarder ce quelque chose en face, assumer la totalité de notre histoire, sans exclusive, parce que la responsabilité est consubstantielle à l’homme et la culpabilité une histoire de tribunaux et de confessionnal. C’est un langage qu’on n’aime pas beaucoup entendre en Afrique. Mais, l’idée fait tranquillement son chemin, je crois.
Je reste émue par la générosité de ces intellectuels sénégalais qui ont porté mon premier livre sur les fonts baptismaux, à Dakar, bien que certains d’entre eux l’aient renié après coup. Pour ce qui concerne les auteurs qui m’inspirent, j’avoue ne pas avoir l’âme d’une groupie. Je lis énormément d’essais, de revues spécialisées mais pas de romans, hélas. J’ai une admiration sans bornes pour la verve d’un Césaire « le nègre fondamental » qui recommandait de se décider à « voir clair et entendre dangereusement ». Les écrits d’Achille Mbembé et Jean-François Bayart m’ont précisément aidée à voir plus clair dans mes préoccupations, bien que je les trouve parfois abscons. Toutefois, n’étant ni une intellectuelle ni une écrivaine, mais un être humain chaleureux, je souscris volontiers à cette phrase de Soni Labou Tansi : « A ceux qui cherchent un auteur engagé, je propose un homme engageant ». Kapahacheu, etc. Des hommes engageants, je n’en connais pas beaucoup dans le paysage intellectuel africain : Trop d’égo, trop de double langage, pas assez de cœur, pas assez de hauteur de vue, pas assez d’humour !
Peut-on connaître vos projets d’écriture ?
Je travaille très mollement, sur un projet de recherche dont je ne peux pas parler pour l’instant car je n’en suis qu’au premier stade : rassembler la documentation afin de constituer un objet. Je ne suis pas sûre de pouvoir ou même vouloir écrire un troisième livre. L’écriture est un exercice musculaire et monastique que je n’aime pas trop. Le processus est pénible. Seul le résultat me plaît ! Le thème qui m’intéresse est, cependant, trop tentant pour que je lui résiste longtemps.
Je suis natif du Congo-Brazzaville. Dans votre essai, il y a des passages roboratifs sur l’ancien royaume du Kongo, précisément de sa relation avec la Cour du Portugal et le regard que vous portez sur le mimétisme de la Cour du Kongo n’est pas glorieux. Et peut-on tirer un parallèle (il semble que vous le faites) entre cette attitude et ce qu’on appelle pudiquement la Françafrique. Pouvez-vous, s.v.p., nous éclairer là-dessus ?
La côte atlantique africaine est entrée dans la modernité par la traite négrière. Le Kongo a été, dans ce cadre, plus que ses voisins, et peut-être plus que l’Ashanti, un formidable laboratoire de métissage, de créolité, d’extraversion, de formation de l’Etat, d’utilisation des ressources générées par le commerce avec l’extérieur à des fins de différenciation sociale (les couches dominantes du Kongo ont créé le culte de la sape et de l’ambiance pour se distinguer du commun). Le Kongo est un bel exemple d’essor d’économie précoloniale en relation avec des Portugais qui a été suivi par l’explosion de son économie négrière. Je « reproche » au Kongo non pas son mimétisme, mais le fait d’avoir fait payer aux Africains un prix humain très élevé pour passer en quelques siècles de la chefferie élargie, au royaume, puis du royaume… au village : quel gâchis ! Le modèle de coopération économique qui sera mis en œuvre dans les ex-colonies après les indépendances, avec des assistants techniques installés à demeure, a été expérimenté pour la première, en pleine ère négrière au Kongo, et dans une moindre mesure, pour ce qui concerne le Sahara central, au Bornou, où des Turcs ont servi d’assistants techniques militaires. Ce modèle de coopération ne se limite cependant pas au Kongo. Toute l’Afrique centrale, assise sur la culture du manioc et du maïs, a tenté, au XIXe siècle, d’échapper à l’étroitesse des bases locales d’accumulation économique grâce à la traite négrière : il en est ainsi des Lunda et des Luba, des Chokwe et de bien d’autres peuples de la région. Ils ont tous échoué, tous été laminés par leurs systèmes de domination foireux ! Ils sciaient les branches démographiques sur lesquelles ils auraient pu s’asseoir pour prospérer !
Pour ce qui concerne le défunt Etat franco-africain et la défunte Françafrique, je vous recommande vivement Voyage en post-colonie de Stephen Smith que je viens de terminer : c’est à la fois tragique et tordant.

///Article N° : 9916

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Axelle Kabou




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