« Comment voulez-vous qu’on s’en sorte ? »

Entretien d'Ayoko Mensah avec Djibril Diallo (Sénégal)

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A 28 ans, Djibril Diallo a déjà écrit trois pièces de théâtre et développe sur scène des spectacles à mi-chemin entre le théâtre et la danse. Ancien étudiant en philosophie, il a finalement embrassé la danse après avoir commencé le théâtre au lycée. Membre de la compagnie Jant-Bi, créée par Germaine Acogny, Djibril Diallo a fondé à Dakar sa propre structure en janvier 2000 :  Kakhat’art.

Quelle est votre conception de la danse?
En Afrique, la danse représente l’essence de nos valeurs, de notre patrimoine, de notre histoire. Contrairement à l’Occident, on ne la sépare pas de la musique, du théâtre, de la vie. Nous devons transmettre ces valeurs dans une dynamique de renforcement et de revalorisation de la mentalité populaire. L’Afrique a une tradition culturelle d’une richesse inépuisable. Pour que cette dernière soit présente au banquet de l’universel, elle doit, à l’image du caméléon, chercher une base tout en s’ouvrant vers l’extérieur. Pour nous, le monde évolue, la mentalité des hommes change, le monde vit des métamorphoses réelles. Nous devons partir du milieu africain, de la richesse de son énergie, de la vigueur de son patrimoine pour découvrir et proposer aux Africains d’aujourd’hui, et par-delà au monde entier, une oeuvre d’art qui se saisit des témoignages du passé sans en rester prisonnière. Pour moi, l’artiste doit se forger dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. L’art pour l’artiste et l’art pour le développement, voilà mon credo. C’est pourquoi je ne ferme la porte à personne.
C’est pourquoi vous avez créé votre compagnie ?
Kakhat’art signifie « caméléon » en wolof. C’est une référence à la diversité culturelle de l’Afrique. Hampâté Bâ faisait souvent allusion au caméléon. Je m’en suis inspiré. C’est l’animal totem de l’Afrique : il a sa propre couleur mais sait prendre la teinte de son environnement. Le propre de l’artiste est d’exprimer ce caméléonage ! Je crois que chaque homme est un artiste potentiel, car le germe de la création est en chacun quand il marche, exprime, crée. Un simple pas dessine quelque chose, sa posture, le balancement des bras, tout est expression. La parole aussi bien sûr. Si bien que je ne recrute pas que les artistes patentés. Je n’aime pas les artistes conventionnels. Rien n’est figé. Kakhat’art, c’est l’école du caméléonage. C’est aussi « la danse des yeux » : je ne regarde pas la couleur de la peau mais ce que chacun a dans les yeux. Car les yeux sont les fenêtres de l’âme. A partir des yeux, je vois si l’homme est plein (d’esprit) ou un tonneau vide !
De quoi parle votre dernière création « Pur Sang » ?
Les gens nobles qui ont des idéaux dans la société sont à mi-chemin entre la société et la marginalité. Ils s’obligent à vivre ainsi pour atteindre leurs objectifs. Le pur sang est l’animal noble par excellence. Je l’ai choisi pour symboliser mon refus d’être considéré comme un marginal. « Pur sang » fait aussi référence aux chevaux qui, quand ils galopent, ne voient que leur but, donc à la détermination. Pour moi, les vrais hommes sont ceux qui s’efforcent de comprendre les autres plutôt que de les juger. La pièce comporte sept tableaux représentant le cheminement du pur sang : 1) l’arrivée de l’esprit qui donne naissance aux purs sangs. 2) la naissance et l’errance (on se cherche). 3) la découverte de soi et des autres. 4) l’amour : chacun veut être aimé et défend ses intérêts, ce qui engendre l’hypocrisie et la bataille. 5) la guerre. 6) le lever du jour. 7) la paix : le moment où les hommes se regardent en face.
Comment faites-vous vivre votre compagnie ?
Nous sommes actuellement quatorze dans la compagnie : huit membres attitrés et six qui se forment. Pour le moment, je me débrouille seul. J’ai investi l’intégralité de mon cachet (soit un million de francs cfa) dans la tournée du spectacle « Le Coq est mort »* et dans la création de Kakhat’art. J’ai tout payé : les instruments, les costumes, etc. Mais mes moyens restent limités. Je n’ai jamais attendu d’argent pour créer. Pour moi, il faut savoir s’investir avant de recueillir le fruit d’un travail. Mais je ne peux pas continuer à demander aux autres de travailler bénévolement. On a tous besoin de manger. C’est pourquoi il faut absolument que nos dirigeants aident les jeunes artistes. Sinon, comment voulez-vous qu’on s’en sorte ?
Qu’est-ce que vous a apporté le stage avec Germaine Acogny ?
Le stage est arrivé à point nommé. Les jeunes artistes avaient besoin d’un endroit où s’exprimer. Jusque-là, je faisais du théâtre et la danse m’était inconnue. Germaine m’a ouvert des portes qui m’ont donné confiance en moi.
« Le Coq est mort » a tourné en France, au Canada, en Allemagne et aux Etats-Unis durant deux ans…
Durant cette tournée, j’ai découvert l’incroyable diversité culturelle qui colore le monde. Même si le spectacle a souvent choqué, il propose une lecture universelle et non pas raciale ou ethnique. Il m’a permis d’avoir un regard neuf sur les différentes formes artistiques.
Avec Kakath’art, vous avez participé à la première édition du festival de danse international Kaay fecc** à Dakar?
Ce fut une réussite, un festival non pas élitiste mais populaire. C’est très important car il a permis aux jeunes compagnies de montrer leur travail. Cela nous a beaucoup encouragé. Le public était au rendez-vous. J’ai été très marqué par les handicapés qui y ont dansé. Je voudrais que des handicapés et des albinos rejoignent ma compagnie. J’ai pour projet une création de 15 minutes où seraient rassemblés des sourd-muets, des aveugles, des handicapés et des gens normaux. J’ai déjà fait une création avec des sourds-muets dans le cadre du rassemblement des sourds-muets du Sénégal en 2000. Actuellement, je répète à l’Assea (association sénégalaise pour la sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence), un centre social pour l’intégration des enfants délinquants, et nous faisons du bon travail.
Que comptez-vous faire dans l’avenir?
Je veux continuer à me former, à suivre des ateliers, notamment à l’étranger, mais ce sera toujours pour revenir au Sénégal. Pas question de me couper de mes racines. En tant qu’artiste, je me considère comme un messager pour mon peuple. Les choses doivent avancer ici.

* « Le Coq est mort » : pièce créée en 1999 à la suite du premier workshop international dirigé par Germaine Acogny dans son centre de Toubad Dialaw. Chorégraphiée par l’allemande Susanne Linke et l’Israélien Avi Kaiser, cette pièce marque aussi la naissance de la compagnie Jant-bi rassemblant plusieurs stagiaires de Toubab Dialaw.
** le festival de danse international Kaay fecc s’est déroulé à Dakar du 31 mai au 4 juin 2001, à l’initiative de jeunes chorégraphes sénégalais. 17 spectacles en provenance du Sénégal, du Burkina Faso, du Togo, du Bénin, du Cameroun, de la Belgique et d’Israel y ont été présentés.
///Article N° : 12

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