Comores : l’avènement du théâtre

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Plus de quarante années de pratique amateur n’ont pas permis d’asseoir un art populaire pourtant longtemps instrumentalisé par le monde politique. Les années 2000 ont cependant vu apparaître des talents pleins de promesses.

L’histoire du théâtre dans l’Archipel des Comores est loin d’être écrite à ce jour. Il s’agit d’un art d’instruction récente dans le pays. D’aucuns se souviennent de la manière dont il a été utilisé par les colons pour imposer le français dans les écoles au début de la seconde moitié du siècle passé, bien que cela relève encore du domaine de l’anecdote et du loisir imposé. Les années 70 ont vu cependant fleurir des formes théâtrales d’un genre nouveau. L’idée que le spectacle vivant pouvait servir, non seulement d’avant-garde culturelle, mais aussi et surtout d’espace d’expression pour les causes progressistes. Ainsi du mouvement dit du msomo wa gnumeni (1) qui instrumentalise le théâtre pour asseoir un combat anti-colonialiste. Leur expérience qui entremêlait les danses issues du patrimoine aux textes de combat politique dédiés à la lutte contre l’impérialisme a longtemps fait le bonheur d’une certaine jeunesse portée par l’idéologie marxisante ou maoïste. Durant la période dite soilihiste (1975-1978), le théâtre comme forme d’art populaire est également mis au service d’un discours révolutionnaire, pour réveiller les masses.
Une décennie d’instrumentalisation politique du spectacle vivant dont il ne reste pas grand trace de nos jours. Mais d’où proviennent trois textes d’importance égale, salués par nombre de structures associatives comme étant les œuvres fondatrices d’un nouveau théâtre comorien. Ce sont pour ainsi dire les premières œuvres dramaturgies d’auteur connues de la place. Msafumu de l’historien Damir Ben Ali, pièce consacrée à la défaite d’un des sultans de l’Archipel, qui interroge l’histoire récente de l’Archipel. Nous étions alors dans un pays en quête de mémoire immédiate. Msahazi, la seconde pièce, signée par l’anthropologue Sultan Chouzour, s’occupait, elle, de rappeler la vie impossible faite aux ouvriers dans une exploitation coloniale. Quant au dernier texte, Radjadji Boto de Moussa Said Ahmed, lycéen à l’époque, il racontait les années folles de la jeunesse comorienne, les sixties. Des pièces devenues populaires grâce à leur interprétation en milieu scolaire et à leur diffusion par voie radiophonique, mais qui n’ont jamais été publiées à ce jour, l’histoire du théâtre étant encore à écrire.
Les Comoriens se rappellent néanmoins qu’au milieu des années 80 est apparu un nouveau théâtre dit de sensibilisation, soutenu par les organismes de développement. Un théâtre social, qui parle de santé publique, d’enfance blessée et d’éducation. Un théâtre brut de décoffrage, principalement basé sur l’improvisation, animé par des armées de comédiens amateurs pour qui l’enjeu du spectacle vivant n’était que pur hobby. A la radio nationale comme dans le milieu associatif, on s’en empare dans l’espoir de glaner de rares subventions d’aide au développement ou pour séduire un plus large public lors de collectes de soutien pour la réalisation d’un projet à caractère communautaire. Peu de révolution au niveau des formes. Ce théâtre se contente de réchauffer quelque peu les mises en espace d’une parole directe et politique héritée des seventies, avec de temps à autre l’émergence d’un burlesque porté par le langage. Les Comoriens, il est vrai, se réclament d’une tradition d’oralité assez riche, où les joutes oratoires peuvent parfois adopter un ton à la fois jouissif et péremptoire. Ce théâtre ne se posera aucune question sur le jeu d’acteur, encore sur les réalités d’une profession, dont les Comoriens se montrent friands. Car le théâtre, lorsqu’il parle la langue du pays, attise la curiosité d’un certain public. Une élite urbaine, certes peu nombreuse, mais qui apprécie de s’afficher en bonne compagnie dans les spectacles et qui envoie ses enfants apprendre à parler en public dans des ateliers de théâtre improvisés.
A la fin des années 80 n’existe ni compagnie, ni salle dédiée au théâtre dans le pays. Mais il faut croire que la question du théâtre se pose de plus en plus en milieu scolaire, à Mayotte, île comorienne restée française depuis 1975, et dans la partie indépendante de l’Archipel. A Mamoudzou, le CMAC (centre d’action culturelle/ typique des territoires français d’Outre-mer) et à Moroni à l’Alliance des acteurs locaux et expatriés essaient alors d’inventer des alternatives malgré un contexte de vie culturelle peu intéressé par le devenir des arts vivants. En même temps s’expriment des envies de la part d’auteurs contemporains d’expression française pour l’écriture théâtrale. Nassur Attoumani écrit alors La fille du polygame (2), la première pièce comorienne à connaître une publication. Il faudra quand même attendre dix années, avant qu’il n’y en ait d’autres. Mais les années 90 ont été de manière générale de belles années pour le théâtre aux Comores. Avec l’émergence de talents nouveaux, reconnus comme tels par le public local.
Le travail mené en Grande Comore, Anjouan et Mohéli par la « Troupe des Enfants du Théâtre » de l’Alliance française a suscité des vocations de comédiens, regroupés depuis dans différentes structures. Ainsi de Dada, artiste débauché à Moroni par la compagnie Talipot de la Réunion, avant d’être recruté par Zingaro en France. La politique des autorités culturelles à Mayotte a elle aussi contribué au développement de compagnies telles que « Istanbul » du dramaturge Alain Kamal Martial. Le même Alain Kamal qui est aujourd’hui nommé à la tête du service culturel du Conseil Régional de Mayotte. La multiplication des collaborations extérieures durant ces sept dernières années a aussi aidé à l’existence de nombre de jeunes auteurs, comédiens et metteurs en scène en dehors de l’Archipel. Ainsi de Hamza Hamada Mounir, connu pour sa collaboration avec Ahmed Madani et Thierry Bedard au Centre Dramatique Régional de L’Océan Indien à Saint-Denis de la Réunion. La mise en place depuis un an d’un programme dédié au théâtre à l’Université des Comores, « pour rappeler à tous que l’avenir des Comores est aussi dans la culture » (3), avec un laboratoire de recherche en spectacle vivant (« Laboresvi »), est enfin l’une des dernières avancées sur ce front. Reste que ce milieu théâtral aux Comores ressemble comme une goutte d’eau au pays lui-même, rattrapé qu’il est par les divisions et les querelles de toutes sortes. Une situation qui empêche probablement l’épanouissement d’un art théâtral longtemps instrumentalisé, et dont l’enjeu le plus important semble être la fabrique d’un public attentif et attentionné localement.

1. Mouvement de gauche révolutionnaire des années 70/80. Nombre d’artistes comoriens consacrés dans les années 90 sont issus de ces rangs.
2. « Théâtre mahorais », L’Harmattan, 1992.
3. Extrait de la plaquette d’information du festival O Mcezo* de l’Université des Comores, festival accompagnant le travail du laboratoire de recherche en spectacle vivant (laboresvi) de l’université.
///Article N° : 7539

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Les images de l'article
Séance de travail du laboratoire de recherche en spectacle vivant de l'Université des Comores en juin 2007 © Soeuf Elbadawi




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