Congo Jazz band ou la conjugaison glaçante de la farce et du boniment.

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La 37e édition du festival des Francophonies de Limoges s’est déroulée du 23 septembre au 4 octobre 2020. Un des spectacles les plus attendu était le Congo Jazz Band, mis en scène par Hassane Kassi Kouyaté et écrit par Mohamed Kacimi. Un siècle d’histoire coloniale du Congo est illustré en deux heures de show qui auront marqué les esprits. 

Dans le contexte sanitaire actuel, la moindre réunion publique est un défi organisationnel majeur. Autant dire que faire le choix de maintenir un festival pendant deux semaines relève de la gageure ou, si l’on préfère, de la résistance. Il est difficile de ne pas voir dans cette édition des Zébrures d’automne une approche militante, de cette douce militance qui fait adhérer à un projet, qui convainc les sceptiques et qui pousse à grossir l’avenir de nos rêves d’aujourd’hui, dans lesquels chaque spectacle est une expérience ou plus précisément l’occasion de renouer avec une expérience. Difficile également de ne pas voir dans cette trente cinquième édition un retour au fondamental : être en pointe des créations francophones. Pour y parvenir, rien de mieux qu’un directeur capable de se muer, quand il le faut, en créateur lui-même. Hassan Kassi Kouyaté et son équipe ont retroussé leurs manches et ont plongé les mains dans les eaux boueuses et nauséabondes de l’une des pires histoires coloniales du continent africain, la colonisation belge du Congo.

Congo Jazz Band, l’histoire d’une promesse

Nous avions rencontré Hassan Kouyaté lors de la prise de ses fonctions. Dans son projet, il entendait utiliser le théâtre pour parler de l’Histoire de l’Afrique. Dans une interview il disait vouloir investir encore plus avant le passé de l’Afrique de manière générale et tout particulièrement la période des guerres. Avec ce Congo Jazz, c’est incontestablement une manière de mettre sa patte sur le festival et lui donner une nouvelle orientation. Ce spectacle est aussi une expression d’un courage et d’une détermination. Si le projet initial faisait état d’une adaptation d’un récit existant (rappelons que le metteur en scène s’est déjà plusieurs illustré plusieurs fois sur ce terrain), des complications qu’il serait long de rappeler ici ont mené vers ce texte de Mohamed Kacimi, qui, sans être d’une grande rigueur, convient bien au dispositif imaginé pour faire passer la pilule coloniale.

C’est devant l’impossibilité qu’affleure l’histoire.

Situons les évènements à leur niveau : ils n’étaient que de simples membres d’un groupe de musique en tournée qui chantaient des morceaux de Rumba congolaise. Très vite une question surgit, que peut la Rumba toute seule, orpheline de son Fleuve et de sa forêt ou les arbres portent et transmettent en échos des siècles de cris ? Voici alors que ce qui ne devait être qu’un concert se transforme peu à peu : d’abord un essai de mise en place, puis une distribution. Émergent des ombres crochus fantasmagoriques, suspendus dans les airs, obscurcissant tout de leurs funestes pensées. La première, celle d’un souverain, qui résiste si peu à la caricature, dépeint en enfant gâté, gâté et mal aimé à la fois, engourdi dans ses rêves de grandeur ; Ensuite celle d’un escroc, déguisé en journaliste ou en aventurier (au sens kinois du terme), un raté trainant une vie d’étincelants échecs, trafiquant de tout, même de sa propre identité. Deux éclopés, assoiffés de tout ce qu’ils ne sont pas, associés pour exploiter une terre inconnue. Ce scénario est tellement gros, tellement capillotracté qu’on a peine à croire que les choses se sont déroulées ainsi. Un des membres du Congo-Jazz, bonimenteur pour l’occasion, entrevoit à travers les feux de la rampe, le doute dans les yeux du public. Il arrête tout, appelle chacun par son prénom, il précise « c’est ainsi que les choses se sont passées ». Nous ne sommes qu’au début de ce qui, avec ces prémisses, ne saurait être rien d’autre qu’un drame. Lui a trouvé une terre, un espace privé en attente d’exploitation, l’autre un terrain pour exercer une revanche.

Avec la furie et la désespérance de ceux qui n’ont connu que revers, et humiliations, Léopold II et son suppôt Stanley, vont, à coup de fouets, de meurtres, d’amputations et de massacre, creuser des sillons de sang la chair vive des autochtones. Que vaut pour un souverain si lointain la vie de sujets indigènes, sans âme ? Porté en mode de gouvernance colonial, le broiement des êtres définissait à tout jamais le schéma des interactions entre dominants et dominés. Dès lors, mutiler un cadavre, exhiber des restes, se targuer d’avoir tranché des mains tout ceci n’est que l’hideux visage d’un des tandems les plus meurtrier de l’histoire. Mais n’oublions pas, avant tout il s’agit d’une histoire d’un concert de Rumba, qui traine un peu à commencer, et avant le concert, il y a un peu de bavardages, de vilaines histoires qui glacent le sang.

Autour d’Hassan Kouyaté, une formidable équipe d’interprètes, six femmes et hommes à tout faire pour pousser des douze mains et pieds les jougs d’une histoire qui gagne à être connue et partagée. L’alchimie au plateau et en dehors permet au public d’assister de l’intérieur à une farce qui fait grincer les dents. Avec ce Congo-Jazz band, Hassane Kouyaté signe une pièce majeure qui fera date dans l’histoire du festival, et qui est soumis à un bel avenir. Après un succès mérité à Limoges, le spectacle est déjà en tournée en Martinique.

Ramcy Kabuya

 

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