Corpos d’Hubert Petit-Phar et Augusto Soledade

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Comment le corps, le corps noir en particulier, traduit-il les épreuves qui le perturbent et le questionnent ? Avec Corpos, les chorégraphes Hubert Petit-Phar et Augusto Soledade traitent de la corporéité et de la masculinité noire. Mettant en scène, quatre danseurs afro-descendants, la danse sert, plus qu’un geste chorégraphique, un geste politique dans la volonté de sortir des tabous et des non-dits, pour exprimer différentes manières d’être et d’aimer.

Corpos, corps en portugais, vient en conclusion d’un diptyque, avec Ustium, pièce dans laquelle le chorégraphe guadeloupéen Hubert Petit-Phar traite, dans un huit clos de trois hommes, de la question du genre et de l’homosexualité, afin d’aborder l’homophobie sur son territoire. Dans la poursuite de son travail autour du corps masculin noir, il a souhaité créer une pièce en collaboration avec un chorégraphe issu de la diaspora africaine. Son choix s’est tourné vers le Brésil, dans la volonté d’explorer la région du Nordeste, riche de son histoire et de ses danses afro-brésiliennes. Avec Augusto Soledade, ils ont donc pensé, dans une écriture commune, une pièce qui les reliait par une thématique qui tous deux les intéressait : le corps noir. 

Présenté au Centre National de la Danse à Pantin, Corpos, met en scène trois danseurs brésiliens et un danseur guadeloupéen qui ensemble évoquent les rapports humains que peuvent avoir les gens entre eux, du support, au rejet, à l’amitié, à l’amour. 

Dans des sociétés où le corps noir est encore entravé, empêché d’exister pleinement dans sa multiplicité et sa complexité, Corpos, nous amène à penser une autre manière d’être au monde qui ne soit pas défini que par le phénotype noir. La pièce questionne la masculinité et les attentes face à la perception d’un homme. Pour Hubert Petit-Phar et Augusto Soledade, tendresse, touché et support sont aussi des possibilités dans les relations masculines. 

Corpos (c) Deicy Sanches

Sur un plateau quasiment nu, habillé de deux chaises, la parole vient compléter la danse pour exprimer, selon Hubert Petit-Phar, non pas ce que le corps ne peut pas dire, mais aller au-delà. La parole est aussi un des outils du danseur, où l’important ce ne sont pas les mots ou la compréhension d’un texte, mais la sonorité, la manière dont il est énoncé et la rythmicité de la parole. Corpos est un travail sur la tolérance, sur la différence des choix et des orientations sexuelles, en particulier du corps noir, dont la perception s’arrête souvent à sa couleur de peau, et ne va pas chercher dans sa diversité. 

Le Brésil et la Guadeloupe sont des pays riches en danses traditionnelles, héritées des danses de résistance des esclaves, mais dans la pièce, les chorégraphes n’ont pas cherché une écriture qui soit connotée ethnique, mais plutôt une écriture au niveau des corps. Selon eux, les danseurs portent déjà en eux leur culture qui se dévoile dans différentes techniques : « Si j’aurais fait ce travail avec d’autres corps, qui ne soit pas afro-descendant, ça n’aurait pas été la même chose, même avec la même gestuelle. On sent qu’il y a une énergie, on sent le Brésil, on sent la Caraïbe, je ne voulais pas surligner ». La technique contemporaine vient compléter des danses inscrites dans les corps qui surgissent naturellement dans les mouvements. 

Corpos (c) Deicy Sanches

La première date de Corpos, en France, a eu lieu au CCN de Tours, qui fut pour l’équipe une merveilleuse expérience, avec de bons retours au niveau du public. Mais cette première a aussi révélé des avis mitigés, souvent faits par des hommes, selon Hubert Petit-Phar, d’un certain âge et d’une certaine éducation. Nombre de personnes ont encore du mal à concevoir les différences, et les différentes manières d’être. Pour les chorégraphes, la danse est donc autant sociale que politique, mettre quatre corps noirs sur scène, quatre hommes qui traversent des rapports différents est un acte politique. 

Dans Corpos, l’art est une manière de revendiquer des choses et de réclamer certains droits. La pièce interroge une vision du monde et de l’être qui n’est pas un, mais multiple, et soulève l’imaginaire du spectateur vers d’autres possibles. 

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