Cotonou

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Des écrivains africains nous écrivent : une lettre à un ami adressée à tous pour rendre compte des débats et des coups de cœur. Réactions personnelles et engagées. Ce mois-ci, Camille Amouro, écrivain béninois.

Cher ami,
Ces deux derniers mois, l’activité artistique à Cotonou a été intense et régulière. La diffusion d’événements et de pratiques diverses s’est décentralisée au grand bonheur du public. Chose rare et louable, chaque événement a choisi un lieu de diffusion idéal pour atteindre le public cible. On peut citer pêle-mêle l’exposition de peinture  » Rencontre  » à l’Hôtel de Port, la conférence sur  » La Place de l’Afrique dans l’Interculturel  » de Issa Kpara à l’occasion du lancement du Centre international Basile Kossou et celle du lancement de l’ouvrage  » Une élection libre en Afrique. La présidentielle de 1996 au Bénin  » de Emmanuel V. Adjovi, à la salle de l’ISBA, les deuxièmes rencontres polyphoniques sous la direction de Félix Nassi, la représentation du spectacle de Ousmane Alédji  » Et les nègres se taisaient  » et l’exposition de sculptures de Koffi Gahou au Centre culturel français de Cotonou, l’exposition de Gérard Quenum au Maquis Dunya, le concert de jazz de Gilles Louèkê à La Place du Québec, les deux concerts  » post-kora  » au stade de l’Amitié, l’exposition de livres béninois à La Médiathèque des Diasporas, etc.
Pour une ville déserte de manifestations artistiques, on peut dire que toute cette explosion et cette diversité dans les pratiques et les lieux est une première. En tout cas, dans la ville, on parle déjà de l’explosion des espaces culturels. Une telle vision renferme deux erreurs.
La première est prendre le contenu pour le contenant. Il est évident que certains de ces centres sont nouveaux. Mais la plupart existaient déjà. Ce qui a véritablement changé est l’ouverture d’esprit sur la scénographie qui, dans le cas d’espèce, peut se définir comme la possibilité de donner une âme à n’importe quel lieu en complétant son architecture pour les besoins de l’expression. Ce pas signifie la reconnaissance de la qualité marchande d’un certain art. Ainsi, on remarquera que les expositions d’arts plastiques ont été faites dans des lieux traditionnellement destinés aux touristes et expatriés supposés riches ou à une bourgeoisie locale ; les conférences ont été données à l’université, le concert de jazz sur une scène intimiste et les deux concerts de musique tradi-modeme au stade pour le tout public. La recherche de la proximité dans l’expression pour la vente est la seule chose qui a véritablement changé, favorisée sans doute par la désertion du Centre culturel français justement due au manque d’innovation des artistes, les mêmes, et à l’absence d’intégration de la direction de cette noble institution dans le public.
La seconde erreur est de confondre lieux de diffusion artistique avec espace culturel. Normalement, tout espace habité est culturel. On le savait en France jusqu’à l’interdiction, par le roi, du carnaval de Paris et la nécessité capitaliste de parquer les ouvriers dans des espèces de réserves qui ont modifié considérablement les rapports sociaux en leur conférant une dualité exprimée à travers le populaire et l’élitiste, la rue et les salons, les fêtes de la plèbe et les divertissements de cour. On le sait toujours un peu en Allemagne où c’est seulement maintenant que le gouvernement va se doter d’un ministère de la culture, les activités artistiques ayant relevé, jusque là, de la compétence des localités, ce qui explique certainement tant de vivacité et d’initiatives dans une culture de discipline et d’ouverture artistique marquée par une large participation populaire aux événements les plus marginaux, par exemple le festival des musiques du monde au Tempodrome de Berlin… On pourrait multiplier les exemples.
Au Bénin où les arts de la rue, sacrés ou ludiques, sont encore, heureusement, les plus aboutis, les plus culturels, c’est-à-dire, les plus intégrés et les plus révélateurs des sociétés d’ici, les médiateurs culturels doivent avancer le pas conséquent à l’explosion évoquée, et comprendre, d’une part, que les arts ainsi établis par la bourgeoisie occidentale sont seulement un aspect de la culture. Les lieux de diffusion sont une nécessité historique. Ils ne totalisent pas l’art.
En ce qui concerne le contenu de toute cette explosion, je remarque, malgré mes réticences actuelles à une certaine ouverture, une finesse et un épanouissement encourageant. La conférence de monsieur Issa Kpara est un vrai régal. Le  » jeudi bleu  » de l’exposition de littérature et développement au Bénin était devenu un combat de ping pong entre auteurs et critiques. Malgré l’absence de recherche scénographique et une idéologie négrologique folklorisante, la pièce d’Ousmane Alédji apparaît comme un travail abouti au milieu du ouya ouya ambiant. La compagnie Kpanlingan n’a pas fait moins avec la pièce de Sony Labou Tansi Une chouette petite vie bien osée, magistralement interprétée par de jeunes acteurs qui sont, contrairement à la plupart des autres de la place, au courant de ce qu’est le théâtre. Enfin, les rencontres polyphoniques ont été un moment de communion immense.
Le problème reste dans les arts plastiques. Sincèrement, je ne ressens rien dans tout ce qui a été exposé ou reste exposé en ce moment à Cotonou. Exceptées les oeuvres de Ludovic Fadaïro qui sont accrochées à La Médiathèque des Diasporas depuis le mois de mai et qui vont y rester jusqu’en février prochain, et les photographies de nu d’En’ck Ahounou. Le peu d’intérêt que le public accorde d’ailleurs à la plupart de ces expositions est révélateur. De même, les artifices bon enfant et le ridicule plaquage décoratif qui servent de réalisation scénographique au mépris des pièces aux diverses représentations théâtrales, sont la preuve de l’ignorance barbare des copistes mal inspirés que sont les artistes plasticiens.
Voilà en gros, cher ami, ce qui se passe autour de moi en attendant les trois grands événements littéraires et cinématographiques prochains.
A toi,

///Article N° : 658

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