Dak’art 2004 : effet de mise en abîme

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La 6ème édition de la biennale de Dakar – Dak’art – s’est déroulée dans la capitale sénégalaise du 7 mai au 7 juin 2004. Confrontée à ses propres questionnements et limites, elle n’en reste pas moins un événement nécessaire et incontournable pour la promotion artistique de l’Afrique contemporaine.

Dak’art en question
« Les arts plastiques au Sénégal, la danse contemporaine à Madagascar, la photographie au Mali, les arts de la scène en Côte d’Ivoire, le cinéma au Burkina Faso !… Nous assistons, comme à l’époque coloniale, à une spécialisation des régions d’Afrique, les Occidentaux restant les producteurs du spectacle. Nous n’arrivons pas à mettre en place une manifestation avec nos propres financements dont les critères soient définis par nous-mêmes ! » Ce cri du cœur de Pierre Hamet Bâ, animateur culturel sénégalais, ne fut pas – loin s’en faut – le seul. Le thème de cette 6ème édition avait beau porter sur la mondialisation (« l’Art contemporain africain à l’épreuve de la mondialisation : problèmes, enjeux et perspectives »), les discussions finissaient toujours par se recentrer sur la Biennale elle-même.
Bien que née il y a 12 ans, Dak’art suscite encore bien des questionnements – certes inhérents à toute manifestation du même acabit mais censés se résoudre au fur et à mesure que celle-ci s’inscrit dans la durée. Organisée par le Sénégal (avec un budget total de 650 millions de FCFA) conjointement avec des partenaires étrangers tels que l’Union Européenne, l’Agence Intergouvernementale de la Francophonie, l’AFFA et autres institutions publiques et privées, la biennale de Dakar tourne encore autour de problématiques liées à son identité, son positionnement et sa portée.
Quel est son sens ? Par qui et pour qui est-elle faite? N’étant pas financièrement « indépendante », quelle est son autonomie ? Quel impact laisse-t-elle sur le marché de l’art international et au niveau local ? Autant de questions aux impossibles réponses immédiates, soulevées tout au long de la manifestation, qui devront trouver des réponses concrètes dans l’organisation même des prochaines éditions.
Un nécessaire travail de mémoire
Un certain flou freine Dak’art dans son affirmation en tant que biennale d’art contemporain qui fonctionne à la fois comme telle sans pour autant avoir les moyens de se hisser au même niveau que les autres biennales internationales. Il est vrai qu’une biennale présentant 33 artistes là où d’autres les comptent par centaines reste modeste. La question ne réside pourtant pas dans le nombre d’artistes sélectionnés mais dans les objectifs d’une manifestation qui peine à trouver un positionnement réel et qui, selon certains participants, « n’est pas à la hauteur de ses ambitions ». Le problème « d’une biennale sans mémoire » a également fait l’objet de nombreuses discussions suscitant des interventions tranchées comme celle du très en verve muséologue et critique d’art Ery Camara, d’origine sénégalaise, reprochant à certains critiques occidentaux de « venir faire la leçon » aux Africains à coup d’a priori baignés de culture coloniale et sans connaissance véritable des cultures africaines. Mais, comme le soulignait la costaricaine Virginia Perez Raton (1) : « il faut dépasser le traumatisme colonial et les considérations idéologiques et revenir à des questions concrètes pour faire avancer les choses. La biennale de Dakar n’est pas obligée d’adopter le modèle occidental. Il faut définir les fonctions que nous lui attribuons et le faire scientifiquement ». Et des réalisations concrètes, faisant suite à la manifestation, sont unes des fonctions essentielles qui ne pourraient que renforcer son impact et la faire évoluer pour qu’elle devienne une véritable passerelle de l’art africain contemporain. Ousseynou Wade, secrétaire général de la Biennale, conscient de cette nécessaire évolution, étudie différents projets dont l’un consisterait à publier périodiquement un bulletin critique et d’actualité sur l’évolution de l’art contemporain du continent et de ses artistes. Car qu’est-ce qui fait suite à Dak’art ? Même si elle met en avant les artistes primés et permet – avec tous les effets pervers que cela peut comporter – aux « marchands de remplir leur panier » tant dans le « In » que dans le « Off », sa portée reste limitée et l’indiscutable émulation qu’elle génère éphémère.
La question reste entière quant au manque cruel de critiques d’art issus du continent alors qu’il est vital que le discours sur l’art africain soit aussi produit par les Africains eux-mêmes. Non coupés de leur base, eux seuls sont en mesure d’apporter un éclairage « intérieur » sur la production artistique locale et sur la manière dont elle s’intègre ou non au sein de sa propre société où elle a besoin, comme le précise Jacques Leenhardt, (2) « d’être légitimée par un processus de diffusion interne à chaque culture ». Ce nécessaire travail de fond documentaire sur les œuvres ne pourrait que contribuer à mettre en avant l’évolution de l’esthétique d’un continent à l’indéniable créativité. Les artistes eux-mêmes sont en demande, regrettant l’absence de documentation et la non-production des actes des colloques : « On assiste à une présentation intéressante mais il n’y a rien pour remplir notre mémoire ». D’où cette diffuse impression de flou entre les différentes éditions de Dak’art semblant isolées les unes des autres, quand le lien entre chaque manifestation est primordial pour son évolution.
A chacun sa manière
A qui la faute »? Si certains disfonctionnements organisationnels ne facilitent pas le travail de chacun, les responsabilités ne peuvent se limiter au seul comité d’organisation. Leur pluralité est d’ailleurs révélatrice des freins qui peuvent entraver le bon fonctionnement de certains projets à l’échelle panafricaine et bien entendu pas seulement dans le domaine culturel. Invitant « les Africains à travailler à une rencontre purement africaine » et à « prendre leurs dispositions pour promouvoir l’art sur le continent », l’artiste et galeriste béninois Franck Dossa lance : « peut-être que nos intellectuels, nos historiens, nos critiques, ne font pas leur boulot ! » Liste à laquelle s’ajoutent naturellement les responsables politiques peu intéressés par l’événement. Il en ressort un manque de volonté politique de travailler pour une cause commune à une rencontre que beaucoup voudraient « purement africaine ». Nous sommes loin du discours officiel de la Biennale affichant une « volonté politique de se placer en droite ligne du projet panafricain qu’est le Nepad (Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique) », lorsqu’un journaliste culturel camerounais regrette le silence de son ambassade après que l’un de ses ressortissants, le designer Jules Bertrand Wokam, ait remporté le Prix de l’Union Européenne. Tout aussi révélateur, cet artiste nigérian doutant que son ministre de la Culture connaisse l’existence de Dak’art. Et de souligner au passage la confusion du président de la République sénégalaise Abdoulaye Wade, lors de l’inauguration, annonçant la création du 2ème festival mondial des arts nègres pour 2006 faisant fi du second, organisé au Nigeria en 1977.
Tandis qu’au cours des débats, le commissaire Okui Enwezor invitait ses collègues à « plus d’humilité », les artistes, majoritairement absents, laissaient entendre qu’ils ne se sentaient pas concernés par des « discours qui ne changent rien à leur réalité ». « Si nous y étions, quel rôle pourrions-nous jouer, il n’y pas de forum prévu pour les artistes. Une fois la biennale terminée, notre sort n’intéresse plus personne. Nous sommes livrés à nous-mêmes » précisent Samba Fall et Ibrahima Niang, membres d’un collectif de jeunes artistes sénégalais. Absents des débats « officiels », les artistes n’en sont pas pour autant indifférents débattant ailleurs et autrement dans des espaces qui n’attirent guère les invités officiels. C’est ainsi que fut projeté un soir, donnant lieu à d’intéressants débats, sous une bâche remplie de jeunes Sénégalais, des films d’animation et documentaires réalisés avec les moyens du bord, par des artistes non dénués de sens politique, civique et… critique. Pour Arfang Sarr réalisateur du documentaire Art manifeste sur la situation des arts plastiques au Sénégal, « les artistes ont le devoir de produire leurs propres images. Ils doivent proposer quelque chose à partir de là où ils vivent et tout faire pour que leur œuvre se socialise (…). L’enjeu est important, l’art est un moyen extraordinaire d’éduquer, d’éveiller les consciences ce qui n’arrange pas forcément les pouvoirs publics de ce continent ».
Ainsi, même « exclus » des débats, les jeunes artistes sénégalais restent en phase avec le thème de cette 6ème édition, utilisant les outils – en l’occurrence le numérique – du global pour construire un discours artistique au niveau local. Malgré les craintes compréhensibles de la critique d’art zimbabwéenne Barbara Muray pour laquelle « la globalisation véhicule une négation de la diversité et une volonté de promouvoir la culture des pays développés, rendant davantage le rôle de l’art déterminant dans l’affirmation de l’identité », les créateurs africains doivent relever le défi en trouvant « le moyen de fusionner le local et le global ». Les moyens, les artistes les plus inventifs les ont. Certains l’ont prouvé à travers les expositions du « In » ou du « Off ». Chacun à sa manière, combinant outils traditionnels et nouveaux outils, invente de « nouvelles significations pour déstabiliser les catégories traditionnelles ou créer de nouveaux langages « , nous invitant dans des espaces évidemment métis et résolument contemporains.
Une passerelle essentielle
A travers un large éventail de stratégies d’expressions (peintures, sculptures, vidéos, installations, performances), Dak’art 2004 reste une formidable vitrine de la production artistique du continent africain et de sa diaspora. Qu’ils interrogent l’Histoire (Michelle Magéma, France/RDC) ou la mémoire d’un continent « dévasté » (Ndary Lo, Sénégal), qu’ils soient en prise avec leur environnement immédiat (Amadou Camara Gueye et Mamady Seidy dans le « Off », Sénégal), remettant en cause les valeurs traditionnelles (Amal et Abd El Ghany El Kenawy, Egypte), honorant la femme (Samta Benyahia, Algérie) ou prenant le parti de la distanciation (Kalhed Hafez, Egypte), ils témoignent du patrimoine artistique d’un continent pluriel rattaché à des cultures fortement marquées. Pour preuve l’exposition Afrique présentée par Yacouba Konaté dans le cadre des expositions individuelles, partant d’une perspective africaine pour mettre en avant l’évolution contemporaine de la sculpture, pilier de l’art traditionnel. Trois sculpteurs appartenant à trois générations différentes étaient exposés : Christian Lattier (Côte d’Ivoire), précurseur de la sculpture moderne, Joseph Francis Sumégné (Cameroun), représentant de toute une génération d’artiste qui – à partir de la fin des années 70 – « interroge le matériau de la récupération » et Tapfuma Gusta (Zimbabwe), incarnant une nouvelle génération « qui se situe dans une logique à la fois africaine et post-moderne » (3). Anticipant sur les débats de Dak’art 2004 prônant ça et là un « retour aux sources », une « réaproppriation » par les Africains de leur propre culture, Yacouba Konaté signe une belle et pertinente exposition. Selon lui, « la question de l’art contemporain africain avait tendance à occulter son histoire. On ne peut pas construire quelque chose de durable si on ne prend pas en compte les anciens, qui ont été si brillants et qui ont été, en quelque sorte, les premiers repères de la construction de notre art ».
Autre face de Dak’art, le « Off » a été particulièrement foisonnant cette année avec plus de 100 lieux d’expositions dispersés dans toute la capitale et d’autres villes du pays (St Louis, Rufisque, Thiès, Kolda etc…). Bien qu’inégales, elles ont donné lieu à de belles rencontres avec entre autres les œuvres de Cheikhou Bâ, Bill Kouélany (également dans le « In »), Soly Cissé, Ndary Lo, Joël Mpah Dooh, Serigne Mbaye Camara, Amadou Camara Gaye, et Samba Fall. « Ame de la Biennale » pour certains, le « Off » était en tout cas souvent empreint d’une forte dimension sociale, dénonçant les difficultés de la vie quotidienne dans les milieux urbains, rendant hommage aux victimes naufragées du Joola, ou encore présentant le travail des enfants des rues (avec la très belle exposition Gent le rêve en wolof) ou celui des malades mentaux (Art-thérapie). Là est bien le défi à relever par les artistes et les organisateurs de la Biennale : favoriser avant tout l’interaction entre la création africaine et la société dont elle est issue. Ainsi, comme le souligne Jacques Leenhardt, « renforcée de l’intérieur, elle pourra se porter sur la scène des autres non pas dans l’abstraction de la globalisation mais dans le concret de ce que chacun apporte de son propre questionnement ».

1. Directrice d’une fondation privée de recherche et de diffusion de l’art sud-américain et des Caraïbes.
2. Jacques Leenhardt, philosophe et sociologue, Directeur d’Études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (Paris) et Président de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA).
3. Yacouna Konaté, commissaire, critique d’art et professeur de philosophie à l’université d’Abidjan.
Dak’art 2004 : les lauréats
Le Prix du Président :
Michèle Magema (France / République Démocratique du Congo) pour « Oyé Oyé »
Le Prix du ministère de la Culture et du Patrimoine historique classé :
Asmae Lahkim Bennani (Maroc) pour les séries « Seuil, Déclic, Quotidien, A travers, Au dehors ».
Le Prix de l’Union Européenne :
Jules Bertrand Wokam (Cameroun) pour « Mobilum ».
Le Prix de la Francophonie :
Khaled Hafez d’Egypte pour « Idlers Logic » et « Anubis Watching a Soccer game… ».
Le Prix de la Communauté de Belgique :
Thando Mama d’Afrique du Sud pour « We Are Afraid ».
Le Prix du Centre Culturel SAREV de Marseille :
Maha Maamoun d’Egypte pour les séries « Cairo Scapes ».///Article N° : 3544

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Les images de l'article
Jules Bertrand Wokam (Cameroun), Mobilum, 2003, bois et métal, 170 x 240 Ø, mobilier de jardin
Maha Maamoun (Egypte), de la série Cairo Scapes, untitled, 2001-2003, jet d'encre sur vinyl monté sur bois, 300 x 50
Thando Mama (Afrique du Sud), We Are Afraid, 2003, vidéo, installation




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