Dancing Rose : transmission et sublimation de la douleur

Entretien d'Anne Bocandé avec Marie Dô.

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Le sourire spontané, le ton immédiatement chaleureux, Marie Dô, élégante, entre au café du square Trousseau, lieu où elle m’a donné rendez-vous, parce que c’est « le lieu où toutes les stars qui vivent dans le quartier font leurs interviews ». À une table on reconnaît une personnalité du petit écran, tandis que plus loin l’acteur qui incarna Gainsbourg sur le grand écran, déjeune tranquillement. Ce monde de « stars », de personnalités mises sous la lumière, est celui de Marie Dô, la danseuse. Et ce n’est pas par hasard, qu’à l’aube de la quarantaine elle est désormais auteure de romans et scénariste pour la télévision. Rencontre avec une femme-auteure, qui mêle son histoire personnelle avec celle de Maya l’héroïne de son dernier roman, Dancing Rose. Rencontre.

Votre histoire personnelle et celle de Maya, l’héroïne de votre premier roman, Fais danser la poussière, et de votre dernier ouvrage Dancing Rose, se rejoignent. Pourquoi ne pas afficher qu’il s’agit d’une autobiographie ?
Parce que c’est un roman ! Je choisis les mots, le rythme, la musique du livre. Et puis tous les personnages n’existent pas, par exemple les danseurs de la compagnie. Même Luigi, qui est vraiment le père de mes enfants, je le change un peu. Il y a un cadre. Je veux parler des choses que je connais et je ne veux pas en parler légèrement. Mais je mets en scène. Je parle de toutes ces choses légèrement pour que ça passe tout simplement. Je parle de choses que j’ai éprouvées mais je passe par les chemins du roman, de la création, de l’imaginaire. Certes il y a une mise à nu. Mais il faut tout de même savoir que quand on écrit des choses comme celles-là, c’est qu’on a déjà pris une sacrée distance.
Dans votre dernier roman, Dancing Rose, on retrouve Maya, la petite fille de Fais danser la poussière (Plon). Cette fois elle a grandi, elle est chorégraphe, elle est mère. Pourquoi traiter de nouveau des thématiques identitaires à travers la même héroïne ?
Fais danser la poussière
parle de métissage et de résilience. Dancing Rose traite de la transmission et de la sublimation de la douleur. Le message de Dancing Rose est plus universel que Fais Danser la poussière. Dans Dancing Rose, Maya se retrouve mère et chorégraphe. En tant que chorégraphe, elle est dans une transmission par rapport aux jeunes. En tant que mère, elle se retrouve confrontée à sa propre histoire. Parce que chacune, quand nous devenons mère, nous nous posons forcément les mêmes questions : d’où je viens, qu’est-ce que je vais transmettre à cet enfant. La réalité est que j’ai retrouvé mon père quand j’ai été maman.
Sauf que dans ce livre, l’enfant de Maya est une adolescente et non pas un nouveau-né.
Parce que quand l’enfant est ado, il vous renvoie à vous-mêmes. Votre ado reflète l’ado que vous avez été. J’en ai deux, et non pas une seule comme Maya. Il vous fait replonger dans l’adolescence et dans l’image de votre mère par rapport à vous, ado. On ne change pas vraiment quand on vieillit. Et la femme reste la petite fille. Et soudain votre ado vous fait prendre conscience que vous réagissez comme votre propre mère. Fais danser la poussière ne suffisait pas du tout pour raconter le périple de quelqu’un qui naît avec ces questionnements, qui doit gérer la vie avec eux et transmettre ainsi.
L’histoire de Dancing Rose commence à Noël par une fête de famille…
Rose, la mère de Maya, est morte. Maya est la seule métisse dans une famille avec laquelle elle ne s’entend pas et sa demi-sœur, Bennie, a disparu et personne n’en parle. On se retrouve donc à Noël, qui est quand même un catalyseur familial, dans une nouvelle problématique, qui bouillonne et Maya depuis toujours met les pieds dans le plat. Elle parle.
C’est probablement pour cette raison que je suis devenue écrivain. Je veux mettre des mots là où ça fait mal parce qu’on ne les a pas mis. Elle ose. Car désormais Rose, sa mère n’est plus là. Donc Maya n’est plus reliée avec cette partie de la famille, où ses frères et sœurs entourent le père, tous d’une autre couleur que celle de Maya.
Dès lors la psygénéalogie entre en scène dans le livre, avec Maya qui consulte un spécialiste qui la relie à son passé pour éclairer son présent. Dès lors Maya fait des parallèles de vie entre les différentes femmes de sa famille. Qu’avez-vous voulez dire ? Que tout est écrit d’avance ?
Pas du tout mais il faut connaître d’où l’on vient pour savoir où l’on va. Ce n’est pas le déterminisme. Mais c’est une réalité. C’est la prise de conscience qui fait qu’on peut ensuite se détacher de son histoire. Il faut d’abord la connaître, pour être bien dans sa peau et pouvoir donner aux autres.
J’ai appris que Marthe [ndlr. sa grand-mère] voulait être danseuse. Je n’ai jamais vu Marthe. Et trois générations plus tard, je suis danseuse. J’ai appris aussi que mon géniteur, mon père, écrit. Il est politologue. C’est ça la psychogénéalogie. Qu’est-ce que je fais en réponse à la psychologie familiale transgénérationnelle ? Et qu’est ce qui m’appartient ? Là est tout le propos de Dancing Rose.
Au-delà de cette transmission familiale, est abordée aussi la transmission artistique avec Maya qui dirige un groupe de jeunes danseurs dont on explore rapidement les états d’âmes.
La transmission artistique c’est que quand on a été sous le feu des projecteurs, que le temps passe, que notre corps commence a cassé, qu’on est fatigué, qu’on est toujours une danseuse et tout d’un coup transmettre tout ça à des jeunes. Des jeunes qui sont dans leur problème de jeune. Je me suis servi des danseurs avec qui j’ai tourné le film télévisé Fais danser la poussière.
Par contre la problématique du métissage, présente dans votre premier ouvrage, n’est plus présente. C’est quelque chose de réglé pour vous désormais ?
Je n’ai jamais eu de problèmes avec mon métissage. J’ai eu un problème avec les trous de ma généalogie, avec le mensonge. Le métissage a été accompagné pour moi d’un rejet familial, d’une difficulté maternelle à l’assumer et d’une difficulté à trouver sa place au sein de sa famille, qui est une microsociété. Quand vous ne trouvez pas votre place dans votre famille, vous arrivez dans la société super-bancale. Vous pensez que pour qu’on vous aime vous devez faire des choses extraordinaires. C’est aussi un moteur de réussite formidable. Presque tous les danseurs ont eu une histoire familiale difficile. Ce n’est pas pour rien qu’on danse. Ce n’est pas pour rien qu’on écrit. Ce n’est pas pour rien qu’on devient un artiste.
Vous dégagez donc du métissage une problématique familiale singulière. Il n’y a aucune problématique sociétale ou politique dans votre ouvrage.
Ce qui m’intéresse c’est l’humain, l’universel. Il ne faut pas essayer de m’entraîner du côté Black Power et compagnie. Tout simplement parce qu’en tant que métis je ne suis pas seulement noir et blanche : ma mère est à moitié russe, à moitié bretonne, mon père africain que je ne connais pas. Mes enfants sont aussi italiens et hollandais du côté de leur père.
Vous écrivez donc pour partager des souffrances, pour évacuer des douleurs mais dont vous avez déjà fait le deuil.
J’ai déjà fait un gros travail sur moi. Maintenant je partage. Parce que la vraie guérison est dans le partage. Et puis j’écris parce que j’ai besoin de poser les mots. C’est lié à mon histoire. J’ai eu un manque de mots.
Quand avez-vous commencé à écrire ?
J’ai commencé à écrire je dansais encore. Mais j’ai arrêté la danse en tournée quand j’ai eu ma fille. Cela m’a énormément manqué. Quand on danse, on est tellement fatigué, cela vous prend tellement de vous, que vous n’avez pas le temps de penser. Grâce à quoi vous pouvez vivre au chaud dans une cocotte-minute pendant un certain nombre d’années. Mais une fois que vous arrêtez de danser et que vous êtes confronté à vous-mêmes le couvercle de la cocotte-minute saute. Vous retrouvez tous les problèmes que la danse soignait apparemment. Quand on fait du sport, on sécrète des endorphines et les endorphines calment la souffrance, la douleur. La danse avait calfeutré tout ça. Quand j’ai arrêté la danse, j’ai commencé ce travail sur moi. Le travail sur soi est le meilleur cadeau qu’on puisse faire aux autres.
Est-ce un livre de femmes pour les femmes ? Les hommes semblent toujours accessoires.
J’adore les femmes. Je trouve les femmes merveilleuses. Mais je pense que ce n’est pas un livre pour les femmes mais pour les personnes sensibles. Je ne veux pas qu’on m’enferme dans un tiroir. Être une femme n’est pas évident ; petite fille, ado, mère, épouse, amante… C’est passionnant. Je n’aurais pas voulu être un homme. J’ai été élevé par ma mère et ma marraine. Je connais mieux et je me sens mieux avec les femmes. Avec l’homme, je suis toujours dans le désir d’être aimée, dans la séduction, dans la fragilité.
C’est vrai qu’on entre peu dans la psychologie des hommes. C’est finalement quand Maya crée le pas de deux entre ses élèves Milena et Mickaël, qu’elle parle des hommes. Il ne faut pas se leurrer. Créer est une manière de sublimer sa vie. Finalement elle parle de ses amours dans ses ballets, dans ses créations. Mais j’ai sûrement encore un problème avec les hommes. Maya a un problème de père. Quand tu n’as pas eu de père qui t’ait reconnu, l’image de l’homme n’est pas claire. C’est même pour ça qu’elle s’amourache d’hommes plus jeunes qu’elle. L’image du père est tellement violente, est abandonnique. Avec un homme jeune, elle est au même niveau affectif. Quand on n’a pas eu le regard aimant et confiant du père, on reste des femmes très fragiles, et à tout âge.
À qui s’adresse ce livre alors ?
À l’humanité (sourires). Il s’adresse aux femmes, aux filles, aux artistes, aux danseurs, aux personnes sensibles, aux personnes qui ont souffert de leur enfance etc. J’essaie de fournir des clés dans ce livre, pour faire un travail sur soi. C’est nécessaire quand tu as souffert. Si non tu reportes sur les autres tout ton mal-être. Les gens sont destructeurs entre eux.
Mais du coup, dans votre livre, parfois on a l’impression, notamment dans la perception de l’homosexualité, de la couleur de la peau, que tout va bien. N’est ce pas un peu idéal ?
Ce n’est idéal, c’est accepté, toléré. L’homosexualité dans mon livre est normale. Et c’est une façon de regarder le monde. Et de toute façon chaque œuvre est le regard d’une personne sur le monde. Un regard que l’on partage. Je n’ai pas d’autres prétentions.
Avez-vous terminé avec Dancing Rose la quête identitaire de Maya ?
Terminé. Pour moi la boucle aurait été un bouquin en un avec Fais danser la poussière et Dancing Rose. En même temps on peut lire l’un sans avoir lu l’autre.
Quel sera le thème du prochain livre ?
Je termine en ce moment un livre, Mona Atlantique où je suis dans le corps d’un homme dans un camp naturiste. Il parle d’amour non consommé, quand on peut être nu au niveau du corps mais que l’âme reste fermée.

Marie Dô, Dancing Rose, Éditions Anne Carrière, janvier 2013///Article N° : 11383

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