Dans ma tête un rond-point, de Hassen Ferhani

L'esprit de l'abattoir

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Auréolé de prestigieuses récompenses dans les festivals, le documentaire de Hassen Ferhani sort le 24 février 2016 dans les salles françaises. Entre condition ouvrière, compréhension de l’Algérie contemporaine et qualité documentaire, c’est effectivement un film à ne pas rater !

Déjà, dans Afric Hôtel, coréalisé en 2010 avec Nabil Djedouani, sur des Africains vivant de petits boulots mais parfaitement intégrés dans la société algérienne, s’affirmait un regard complice avec les personnes filmées, un regard en partage leur permettant d’affirmer leur dignité. Les longs plans magnifiquement cadrés prenaient le temps d’écouter sans chercher à faire des protagonistes des victimes, et se chargeaient ainsi d’une étonnante force humaine. Lorsque dans Tarzan, Don Quichotte et nous, Hassen Ferhani s’enfonçait dans le quartier Cervantès d’Alger à la recherche des traces du grand auteur qui y avait séjourné mais aussi du premier film de Tarzan qui y a été tourné, le film avait derrière la référence anecdotique pour sujet aussi bien ce lieu, le quartier, que les gens qui y vivent.
Dans ma tête un rond-point procède de la même genèse : un lieu, un abattoir, et quelques hommes qui y vivent et travaillent, avec pour credo de penser que saisir des images, des atmosphères, des lumières, des musiques et des paroles permettra de saisir un souffle, l’esprit du lieu, et que cet esprit nous parle de ce qu’est être ouvrier dans l’Algérie d’aujourd’hui. Tourner un tel film consiste donc à se mettre à l’écoute, en équipe réduite (le réalisateur à la caméra et son ingénieur du son) pour ne pas laisser croire qu’on fait un reportage de télévision mais qu’on a pour ambition de partager un quotidien, en confiance, le temps d’un tournage, en l’occurrence sur deux mois, avril et septembre, dans une sorte de création collective en relation. Avec pour espoir le surgissement du réel, ces moments incroyables qu’offre le réel si on veut bien les attendre au bon endroit, et qui sont des moments de cinéma, comme l’extraordinaire scène du taureau où la vie s’infiltre sans prévenir.
Le fait que ce lieu est un abattoir n’est bien sûr pas neutre, comme le signale l’histoire du vieux en début de film : parce qu’il est lieu de mort (« rendre l’esprit »), il est interrogation de vie. Le travail documentaire est de laisser cette vie s’immiscer dans le plan. Plutôt que de filmer à l’épaule à la poursuite du sujet, il s’agit de disposer sa caméra à la bonne distance, celle de la focale fixe, avec le bon angle, là où la poésie peut trouver sa place. Si le rouge est présent, ce n’est pas le sang mais la couleur de la vie. Dans Le Sang des bêtes, (1949) Georges Franju filmait un abattoir pour mieux conjurer le carnage des guerres mondiales. Dans Rwanda pour mémoire, (2003) Samba Félix Ndiaye se rapprochait ainsi au plus près de la représentation de l’Itsembabwoko. (cf. [critique n°2824]). Dans Touki Bouki (1973), Djibril Diop Mambety montrait l’effroi des bêtes et leur exécution avec pour souci d’évoquer les damnés mais aussi leur force de vie. Et dans Mille soleils (2013), sa nièce Mati Diop revenait sur le même abattoir pour privilégier les hommes qui se mesurent avec les bêtes comme dans une corrida, lançant des cris de victoire quand ils les ont terrassés (cf. [critique n°11649]).
C’est de cette vie que traite Dans ma tête un rond-point où l’on parle avec légèreté de football, de musique et d’amour, de ces femmes absentes à l’écran mais omniprésentes dans les esprits. Au fur et à mesure que le film avance, on progresse dans l’intimité de ces hommes, leur imaginaire se révèle, jusqu’à ce qu’une frontalité accrue de la caméra permette d’aborder comme dans la musique raï qu’ils écoutent des thèmes moins légers : l’image, la vérité, la liberté… Ce n’est pas un film sur ces hommes mais un film avec eux. Comme le dit Amou, « je ne mens pas mais je ne tombe pas dans la vérité ». Il n’y a ni solution ni affirmation, seulement des questions, un vertige au milieu des mille chemins du rond-point.
Ces chemins, le jeune Youssef les détaille : drogue, délinquance, exil ou suicide ! C’est son Algérie qu’il raconte, pessimiste mais battant, prêt à partir plutôt que végéter. Pendant d’Ali qui s’est construit dans la guerre d’indépendance, Youssef est dans ses rêves et ses aspirations un produit de l’Algérie contemporaine. Ses perspectives sont celles d’une jeunesse sans espoir, qui ne craint ni la crudité du langage ni la critique de l’establishment. S’il tient au quotidien, c’est grâce à la solidarité ouvrière, cette entraide malgré les animosités et la diversité des cultures, ce microcosme regroupant les composantes de l’Algérie de l’intérieur. C’est alors que les ciels nocturnes, les dominantes chromatiques, les jeux de lumières saisies sur le vif prennent tout leur sens et participent de la perception humaine de ce qui reste le drame d’un pays en huis-clos.

///Article N° : 13458

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© Les Films de l'Atalante
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Hassen Ferhani © Les Films de l'Atalante
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