La Vache, de Mohamed Hamidi

De quoi rions-nous ensemble ?

Après Né quelque part en 2012, Mohamed Hamidi propose à nouveau avec Djamel Debbouze une comédie populaire maniant les clichés, mais cette fois dans l’environnement français : La Vache, en sortie le 17 février 2016 dans les salles françaises.

La Vache fait un carton : c’est le feel-good movie de cette fin d’hiver, quand il est bon de se réchauffer à l’humour du Sud. On rit de bon cœur aux savoureuses réparties de Fatah (Fatsah Bouyahmed), petit agriculteur d’un bled paumé en Algérie qui, à force d’insister, est invité à faire concourir sa vache Jacqueline au Salon de l’Agriculture de Paris, laissant sa jeune et jolie femme à la maison avec leurs deux filles.
En dehors du fait que Fatah est charrié dans son village et donc posé comme un anti-héros, on est dans un monde sans problèmes : le bled se cotise pour l’aider à assouvir son rêve, les douaniers français posent bons enfants pour la photo avec la vache, tout le monde il est gentil face à la fraîcheur de sa naïveté et de son énergie, tout le monde est prêt à l’aider, personne n’est raciste, il devient un phénomène médiatique, jusque là tout va bien. Philippe (Lambert Wilson), un conte en faillite, le recueille dans son château et le soutient : avec les mêmes producteurs (Quad Productions), c’est la ficelle Intouchables qui est convoquée, qui organisait la rencontre improbable des extrêmes, de la banlieue et de la vieille France, de l’immigré et de l’aristocrate, ce dernier se laissant bousculer et séduire pour jouer à fond le duo. Ici, l’immigré est remplacé par l’étranger qui débarque mais au fond c’est pareil puisqu’en tant que Noir des banlieues, il était considéré comme un étranger dans Intouchables, ces quartiers n’étant plus en France dans l’esprit national.
Finalement, c’est le cousin Hassan (Jamel Debbouze, dans sa faconde habituelle) qui par sa gouaille, sa vulgarité et sa pugnacité forcera le destin. Le Fernandel de La Vache et le prisonnier (Henri Verneuil, 1959) est convoqué par Philippe comme une référence pour Fatah : c’est le modèle de cette comédie populaire bourrée de bons sentiments. Mais au fond, et de façon tragique vu que cela n’a plus rien à voir dans les thèmes, c’est plutôt à la Marche de 1983 pour l’Egalité et contre le Racisme que l’on songe : la progression à pied de Fatah vers Paris et la convergence médiatique qui l’accompagne vers le triomphe final (dont on ne doute pas un instant) donne l’illusion d’une prise en compte de la diversité dans l’espace public. Sauf que le succès de sa marche à la télé et sur les réseaux sociaux se base sur la moquerie et non le partage. Contrairement à la tradition de la comédie populaire, la bouffonnerie du héros ne dévoile ni ne déconstruit les hypocrisies du jeu social, elle l’enfonce au contraire un peu plus dans le factice.
Le film ne met ainsi jamais en doute la sympathie des Français pour cet Arabe prêt à se moquer de sa culture tout en s’extasiant sur la France : il est exactement l’immigré rêvé, le rigolo qui serait prêt à s’intégrer sans faire de vague (il est par erreur pris dans la manif et arrêté). Et vu qu’il chemine seul avec pour seul but de faire gagner sa vache, les problèmes des migrants et les foules de réfugiés sont loin, et avec eux le réel. Mais là n’est pas le propos puisqu’il s’agit de se rejouer sur le mode individuel l’oratorio d’une France accueillante et tolérante, centre d’un monde qui idéalise son modèle d’intégration.
Ce que nous avions écrit sur les clefs du succès d’Intouchables se retrouve ici (cf. [article n°10507]). Ce savoir-faire de la comédie bien huilée pour spectateur qui ne veut pas se prendre la tête fait des merveilles et tout s’agence idéalement pour que le film plaise : acteurs principaux et secondaires excellents, rythme et caméra efficaces, récit au scalpel, humour bien dosé et un gros fond de tendresse et d’humanité. Il fallait ça pour faire passer la pilule d’une société unie malgré ses différences et ses dissensions.
On rigole, le spectacle est plaisant mais au fond peu convaincant : il manque ce qui faisait en outre le succès d’Intouchables et qu’aucune comédie populaire n’arrive à recréer depuis. Dans Intouchables, alliant vitalité et argent, les héros étaient inatteignables. Ils étaient des sphinx mais aussi de fragiles Icare dont les ailes pourraient se décoller. Cette triviale contradiction faisait que la mayonnaise prenait et que tous sortaient émus. Comme dans sa première comédie, Né quelque part (2012), où le héros découvrait ses racines algériennes, Mohamed Hamidi table lui sur une fibre émotionnelle familialiste, ici celle de l’amour d’un père et mari, tout en maniant les clichés pour accentuer la bienveillance du spectateur.
Il est vrai que le fait que tout le village s’appelle Mohamed fait rire sans mépris, et que l’on n’attend pas d’une comédie qu’elle explique que cette récurrence vient de la tradition de souvent donner ce prénom à l’aîné des fils. Si Fatah est un héros sympathique, c’est grâce à ce que le raccourci raciste qualifie de « naturel », c’est-à-dire le prototype condescendant de l’immigré naïf et rigolard dont les talents cachés restent liés à son origine. Signalons quand même que les douches épisodiques dont se contente Fatah n’ont rien à voir avec la culture du hamam et des ablutions où l’hygiène est primordiale. Loin d’ouvrir à une féconde interrogation sur les cultures et les imaginaires, le film se vautre dans un consensus franchouillard, étalage de bons sentiments, seulement rompu par le cousin joué par Djamel Debbouze dans son non-conformisme dérangeant.
De quoi rions-nous ensemble dans ces salles bien pleines ? La nécessaire légèreté de la comédie dans sa volonté de divertir ne l’a jamais empêchée d’aborder les sujets graves ni surtout de donner à penser sur les travers de la société.

///Article N° : 13462

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© Pathé Distribution
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