De la reconnaissance

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L’écrivain africain est en mal de reconnaissance. Sous la question du public surgit la culpabilité. Et si ce n’était pas un drame de ne pas écrire pour les siens ?

Dans un passé encore très récent, l’exil des intellectuels africains en général, et des écrivains en particulier, était en grande partie provoqué par la répression politique. L’écrivain était contraint au départ parce qu’il avait dit ce qu’il ne fallait pas ou tout simplement parce qu’il refusait de jouer les thuriféraires. Cela est moins vrai aujourd’hui même si les démocraties factices qui ont remplacé les dictatures n’ont pas instauré une totale liberté d’expression. La défection des écrivains et autres intellectuels s’inscrit surtout dans le phénomène d’errance qui touche la jeunesse africaine de façon générale. Pour expliquer ce phénomène, on a pour habitude de citer la situation économique désastreuse qui frappe de plein fouet l’Afrique, et dans une moindre mesure le poids de certaines coutumes rétrogrades.
En ce qui concerne les écrivains et les artistes, il y a une cause de départ qui est souvent éludée et qui pourtant, à mon avis, est d’une importance capitale. Je la considère comme telle dans la mesure où, non seulement elle contraint à l’exil, mais est essentielle dans le devenir et l’orientation même de l’oeuvre. Je veux parler ici du besoin de reconnaissance. Le poids des préjugés ne permet pas actuellement à un écrivain africain publié par une maison d’édition installée en Afrique d’avoir le rayonnement dont il rêve, et parfois qu’il mérite. Même dans son propre pays, indépendamment de la censure omniprésente, il y a très peu de chance pour qu’il soit lu et reconnu par le plus grand nombre.
La reconnaissance d’un écrivain africain par les Africains et le reste du monde, passe donc encore trop souvent par la seule force de sa réputation extra-africaine. Ce qui, en d’autres termes, veut dire que pour être reconnu en Afrique, il faut d’abord être plébiscité par Paris, Londres ou New York. Cette approbation sera d’autant plus facile qu’on a élu domicile en Occident et/ou qu’on est publié par une grande maison d’édition occidentale. On est donc ainsi, dans la plupart des cas, obligé de partir.
Cette situation n’est pas sans risque de perversion car on se retrouve finalement dans une situation où l’éditeur, les critiques, les pourvoyeurs de prix, les médias et le premier cercle de lecteurs, toutes ces personnes qui sont déterminantes dans le décollage d’une œuvre, se trouvent être des étrangers. Dans un tel contexte, l’écrivain africain ne sera-t-il pas, d’une certaine manière, contraint à adapter son discours, à arrondir les angles, évitant d’effaroucher ceux qui vont le publier et qui ont peur des miroirs, rassurant ceux qui veulent le lire mais tremblant de rencontrer leur mauvaise conscience au détour d’une page ? Même si dans cet exercice l’écrivain arrive parfois, du point de vue littéraire, à des résultats très satisfaisants, la substance n’est pas d’origine ; on a triché, on s’est quelque peu prostitué.
C’est un immense bonheur pour un écrivain, peut-être parmi les plus grands, d’avoir la reconnaissance des siens. Notre souhait, notre rêve à nous autres écrivains, est d’avoir le plus grand nombre de lecteurs, et pourquoi pas un rayonnement planétaire. Ce qui est déplorable, c’est que nous soyons obligés de séduire les autres pour avoir la reconnaissance des nôtres. Le vieil adage  » nul n’est prophète en son pays  » trouve sa plénitude lorsqu’on parle de l’écrivain africain. Ce dernier se retrouve un peu dans la même situation que le footballeur qui ne mérite une sélection en équipe nationale que parce qu’il a enflammé des stades à l’étranger. Pourtant, à trop vouloir flatter l’ego des autres, nous nous éloignons parfois des attentes de ce que nous pouvons considérer à tort ou à raison comme notre lectorat originel. La situation devient beaucoup plus grave lorsqu’on sait que pour conter, l’écrivain exilé est obligé d’aller piocher des photos jaunies dans le seul album de sa mémoire, même si du fait de l’éloignement, il trouve parfois des ressources qui lui permettent de donner forme à des choses qui chez lui, ne seraient restées que des intuitions.
Lors du dernier Festival des arts et médias d’Afrique qui s’est tenu à Lille, une journaliste française a dit qu’il n’y a pas d’humour dans la littérature africaine. Cela a provoqué un tollé général. Pourtant, en lançant cette affirmation, cette personne n’était certainement pas animée de mauvaises intentions. Elle nous a simplement rappelé, si besoin était, que ce qui fait rire un Noir ne fera pas forcément rire un Blanc, car pour ne citer qu’un titre, la plupart des Africains qui ont lu Le Vieux nègre et la médaille de Ferdinand Oyono se sont énormément amusés.
Les écrivains africains sont conscients du fait que ce qu’ils écrivent n’est pas destiné en priorité à un lectorat africain. Pourtant lorsqu’on leur pose la question de savoir pour qui ils écrivent, la majorité répond sans ambages qu’elle écrit pour les Africains.
Même Léopold Sédar Senghor disait :  » J’écris d’abord pour mon peuple. Et celui-ci sait qu’une Kôra n’est pas une harpe non plus qu’un balafon un piano. Au reste, c’est en touchant les Africains de langue française que nous toucherons mieux les Français et, par-delà mers et frontières, les autres hommes.  » Tel était le voeu sincère de ce grand poète. Mais dans la réalité les choses se sont-elles passées ainsi ? Senghor a employé des mots et un style qui lui ont valu d’être membre de l’Académie française. Les Africains l’ont reconnu. Mais dans ce continent au taux d’analphabétisme très élevé, combien l’ont lu ? Et parmi ceux qui l’ont lu, combien l’ont vraiment compris ? On leur a dit : vous tenez là un grand poète, ils ont répondu : Amen ! C’était fort heureusement très vrai. Mais combien d’autres, de très grand talent, resteront dans les oubliettes simplement parce qu’ils n’auront pas su toucher de façon positive la fibre occidentale. Cela est encore plus vrai pour les écrivains qui sont censurés chez eux pour des raisons politiques et autres. Il ne leur reste plus que cet ailleurs pour exister ; et comme on veut exister, comme il faut exister, on est prêt à bien des compromissions.
Moi-même, répondant un jour à un journaliste qui me demandait pourquoi j’écrivais, j’ai dit :  » Déraciné, j’évoque mon peuple pour rester accroché à une branche.  » J’étais certes sincère, mais je trahissais surtout ma peur de me retrouver, du fait de mon éloignement, hors du groupe ; victime potentielle comme bien d’autres, de cet  » ancestralisme  » qui privilégie le groupe au détriment de l’individu.
Ce n’est pas un crime de ne pas écrire pour son peuple. On peut ne pas écrire pour l’Afrique et faire honneur à l’Afrique. Le crime serait de discréditer l’Afrique, de se renier ou de se moquer de ce qu’on est, dans le seul but d’amuser l’Occident et de vendre des livres. Cela n’exclut cependant pas la critique lorsqu’elle est objective et qu’elle peut faire avancer le débat, même si elle nous fait parfois très mal.
L’Africain sachant qu’une Kôra n’est pas une harpe, il n’y a pas de mal à écrire pour expliquer à l’étranger qui veut comprendre, qu’un balafon n’est pas un piano. L’écrivain africain n’a pas à se sentir coupable s’il ne parle pas de l’Afrique. Il y a des occidentaux qui écrivent sur l’Afrique, pourquoi des Africains n’écriraient pas sur l’Occident ? Seraient-ils moins doués ?
En 1966 déjà, Mohamadou Kane (1) en parlant de l’écrivain africain disait :  » La formation occidentale de l’écrivain, l’extrême réceptivité du public européen, la communauté de langue avec ce public, ont décidé de l’orientation de l’oeuvre qui s’adresse avant tout au monde extra-africain.  » Cette orientation est aujourd’hui consolidée par le coût du livre qui met cet instrument hors de portée de l’africain moyen, par l’analphabétisme déjà cité plus haut, et par le fait même que la lecture n’est pas le loisir favori des Africains.
Pourquoi donc l’écrivain africain, lorsqu’il est parti, éprouve le besoin de clamer haut et fort qu’il écrit pour les siens ? N’est-ce pas simplement pour atténuer le poids de la culpabilité qui l’écrase ? Car à moins d’être sans âme et sans conscience, on se sent toujours un peu coupable d’être parti, d’avoir démissionné, d’avoir abandonné les siens à leur triste sort. Cette culpabilité est d’autant plus forte qu’on n’était pas contraint au départ. Et lorsque l’exil devient l’événement choc qui nous pousse vers l’écriture, nous nous emparons de cette magnifique machine à transformer le réel, nous en faisons le sceptre de notre absolution, le navire à la conquête des consciences, et surtout de notre propre conscience.

1. L’écrivain africain et son public, Présence Africaine n°58 (1966).Jean-Roger Essomba, romancier né en 1962 à Yaoundé au Cameroun, a publié Les Lanceurs de foudre (L’Harmattan) ainsi que Le Paradis du Nord et Le Dernier gardien de l’arbre, tous deux chez Présence Africaine. ///Article N° : 663

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