Des histoires africaines pour tous les enfants

Entretien de Taina Tervonen avec Vincent Nomo

Août 1999
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Auteur-illustrateur de deux albums publiés aux Editions Akoma Mba, Le cri de la forêt et Le vieux char, le Camerounais Vincent Nomo a obtenu le Prix Unicef pour la Promotion du Livre pour Enfants en 1997. Ses livres sont diffusés par Les Classiques Africains en France et en Afrique.

Comment êtes-vous venu à illustrer des albums pour la jeunesse ?
Je suis arrivé dans la littérature pour enfants par hasard. Au départ, je travaillais comme caricaturiste-correspondant pour Dikalo, un journal privé de Douala, sous le pseudonyme de  » Malyk « . Cela me permettait de payer mes études d’ingénieur de maintenance. En 1994, après l’obtention de mon diplôme, j’entends parler d’un stage pour dessinateurs, organisé par un écrivain belge au Centre Culturel Français : Marie Wabbes, auteur de 100 albums. Après avoir vainement cherché des livres pour enfants faits au Cameroun, elle a décidé de former des dessinateurs qui puissent réaliser des albums à partir de la culture locale mais dans les normes internationales. C’est le début de l’aventure. L’atelier est plutôt une rencontre de critique. Chacun travaille chez soi, et le mercredi nous nous retrouvons au Centre culturel français. Au bout de 6 mois, 10 artistes sur les 30 du départ traversent la ligne d’arrivée. Onze projets ont été réalisés. Une exposition triomphale est organisée à Yaoundé, suivie d’une participation à la foire de Bologne en Italie en avril 1995. Trois projets vont retenir l’attention de la Coopération néerlandaise qui décide d’en financer l’édition : Matikè l’enfant de la rue, Bella au cœur d’or et Le cri de la forêt dont je suis l’auteur.
Votre dernier album traite du thème de la guerre, mais sans grand discours, dans une histoire insolite d’un vieux char abandonné. Comment avez-vous choisi ce thème et cette façon d’aborder le sujet ?
L’histoire du vieux char m’a été inspirée par l’Angola. En 1994, l’Afrique a cru voir se réaliser un vieux rêve : la fin de la guerre dans ce pays. C’est en regardant les images de souffrance d’enfants et de femmes mutilés par les mines anti-personnels à la télé que j’ai eu l’idée. Démobiliser plus de 150 000 personnes dont le métier depuis 25 ans était de faire la guerre allait poser des problèmes d’intégration. Et j’ai imaginé cette histoire pour proposer une alternative. Transformer  » nos épées en socs de charrues  » comme le dit la Bible était en effet la meilleure solution. L’apparence dépouillée du livre n’est qu’illusion. Chaque mot, chaque image peut être interprété beaucoup plus profondément. Le vieux char doit être le message des enfants pour  » un monde sans guerre « . Et je crois qu’il sera toujours actuel, tant que les hommes fabriqueront des engins non pas pour le bien de l’humanité, mais pour sa destruction.
La littérature de jeunesse africaine utilise beaucoup les contes et la tradition orale. Vous avez choisi des thèmes différents, ancrés dans une actualité et une réalité africaines. Pourquoi ce choix ?
A mon avis, il est impossible de restituer fidèlement un conte parce qu’il est oral. Il faut lui trouver des supports qui restituent le son, le timbre vocal et l’ambiance, comme le disque, la cassette audio, le CD. Il y a aussi l’imaginaire du conte qui est très difficile à illustrer. Parfois, le conteur fait juste une description d’un monstre qu’il exagère avec des déclinaisons de la voix, et chaque auditeur lui donne la forme qu’il veut selon l’impression reçue – ce qui n’est pas possible dans un album illustré où nous imposons des images selon notre perception au lecteur. Enfin, la principale raison est que nos livres sont destinés à l’éveil et à l’apprentissage de la lecture. Nous travaillons sur le principe de reconnaissance et non d’imagination. L’enfant doit reconnaître les objets qui sont dans le dessin. Il doit pouvoir les appeler par leur nom et, à partir des éléments qu’il connaît, construire son histoire s’il ne peut pas lire celle de l’auteur. L’imagination intervient après la reconnaissance. Il est par conséquent évident qu’une histoire d’ours ou de neige n’est pas adaptée pour le petit Africain.
Comment vos livres ont-ils été reçus sur le marché camerounais et étranger ? Comment se placent-ils face aux ouvrages importés qui  » envahissent  » le marché africain ?
Notre objectif était de réaliser non pas des livres pour enfants africains, mais plutôt des livres africains pour enfants. Des livres avec des histoires africaines qui respectent les normes de création et de fabrication internationales afin qu’on puisse les vendre aussi bien à Paris qu’à Kinshasa. L’accueil a été plutôt bon au Cameroun et au Gabon où nous avons fait des tests sur le terrain auprès des enfants. Malheureusement, les enfants ne sont pas les acheteurs. Reste maintenant à convaincre les parents que la lecture ludique ou de divertissement est aussi un droit de l’enfant.
En Europe, j’ai effectué des ateliers dans des écoles maternelles et des bibliothèques pour présenter le travail de AILE Cameroun. J’ai eu les mêmes réactions qu’à Yaoundé. Les enfants sont les mêmes. Je me suis également rendu dans une grande librairie pour enfants de Liège avec mes albums sous le bras. Je n’ai pas eu honte de les présenter. Les livres européens sont très beaux – mais ils sont aussi très chers pour nous. On ne peut donc vraiment parler ni d’envahissement du marché africain, ni de concurrence parce qu’il y a très peu d’Africains qui puissent acheter ces livres. Le marché est encore complètement libre. Le problème, c’est la pauvreté, et de pouvoir convaincre les parents que la lecture est une nécessité pour leurs enfants.
Quelles sont les conditions de travail d’un illustrateur africain ? Existe-t-il des formations, des ateliers etc. ?
Les conditions de travail d’un illustrateur africain sont très difficiles. Il faut se procurer le matériel : pinceaux, couleurs, livres, etc… Le matériel local coûte cher et est de très mauvaise qualité. J’ai la chance de faire des activités parallèles, ce qui me permet de commander mon matériel d’Europe et de considérer les revenus des livres comme appoint. Dans mon pays, il n’existe pas d’école qui forme à l’illustration pour enfants. J’ai été moi-même formé dans l’atelier de Marie Wabbes. Elle a profité de ses séjours dans divers pays africains pour organiser à titre bénévole ces ateliers qui ont donné naissance à des associations AILE (Auteurs et Illustrateurs de Livres pour Enfants) au Cameroun, au Congo Démocratique, au Bénin et au Gabon. Ces associations sont devenus le relais de son action. Mais partout en Afrique, on a encore besoin de personnes ressources et d’experts comme elle. Cette année, deux membres de AILE Cameroun (Pierre-Yves Njeng et Joël Eboueme) vont être édités par l’Américain Boyds Mills. Je crois que nous avons de bonnes raisons d’espérer vivre un jour de notre travail tout en travaillant chez nous.
Votre dernier album date de 1996. Avez-vous d’autres albums en chantier ?
J’ai des albums en cours de chantier, dont L’arbre merveilleux, achevé depuis un an. Je travaille sur deux autres projets que j’espère terminer pour la prochaine foire de Bologne. Pour la parution, à moins de trouver moi-même un éditeur, je dois attendre que paraissent d’autres projets qui dorment dans les tiroirs des Editions Akoma Mba depuis 5 ans.

///Article N° : 1046

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