Des images bien trop sages « pour un monde durable »

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Que retenir des Rencontres de Bamako 2011, à l’heure où celles-ci sont désormais inscrites dans le paysage des festivals internationaux ? Et quelles perspectives dégager pour l’avenir ? Le texte de Dagara Dakin apporte à ces questions quelques éléments de réponse.

« Pour un monde durable » est le thème sous lequel est organisée, du 1er novembre au 31 décembre 2011, la 9e édition des Rencontres de Bamako. Un thème très ancré dans l’actualité avec la dimension politique et sociale que cela implique. Une ligne que les deux directrices artistiques de l’événement, Laura Serani et Michket Krifa, ont initiée dès 2009, année de la première édition placée sous leur double commissariat, avec pour thème les « frontières ». Samuel Sidibé, quant à lui, occupe à nouveau la fonction de délégué général de cette manifestation franco-malienne. Le Musée national du Mali, placé sous sa direction, est le lieu qui sert d’écrin aux expositions dites panafricaine, patrimoniale, ainsi qu’à celles consacrées à une collection ou une galerie. Cette année, l’invité de cette section n’est nul autre que Sindika Dokolo, Congolais installé en Angola, dont la célèbre collection est présentée par Simon Njami. Les autres espaces de la ville où l’on peut voir des œuvres sont le Parc national du Mali qui peut être considéré comme une extension du Musée national, le Musée du district, le Mémorial Modibo Keïta, la Galerie de l’INA (Institut national des arts de Bamako), l’Institut français et le CAMM (Conservatoire des arts et métiers multimédias), dont la direction revient au plasticien Abdoulaye Konaté.
La durée a ses conditions
On soulignera l’importance des tables rondes qui ont ponctué les journées professionnelles du 1er au 7 novembre. Même si quelques ratés sont à constater au niveau de l’organisation de celles-ci, leur contenu souligne bien leur importance. Les débats donnent une dimension réflexive non négligeable à la manifestation. Ce fut le cas notamment cette année encore avec la discussion intitulée : « L’art et la culture dans les médias africains ». Ce débat, modéré par l’ancien ministre de la communication du Mali (Sidiki Konaté), qui s’est tenu le 2 novembre au Musée, a ainsi mis en lumière un fait qui n’est pas ignoré mais qu’il était bon de rappeler, à savoir que l’absence d’espace de diffusion pour les photographes les place dans une situation difficile.
Comment, en effet, continuer à exercer dans un environnement où le fruit de vos efforts ne trouve pas ou que très peu d’espace de visibilité ? Où il est compliqué d’échanger avec les médias africains et leur mode de fonctionnement ? Comment négocier avec le peu de place accordée à la culture dans les journaux ? Quelle est la place d’une production dans un contexte qui ne facilite pas l’existence de cette dernière ? La réflexion, par le nombre de questions qu’elle soulève, mérite d’être prolongée à d’autres occasions. Une manière peut-être de poursuivre la discussion au-delà de la seule période de la biennale.
La question de la pérennité de la biennale n’a pas fait l’objet de débat. Samuel Sidibé s’y attèle pourtant dans l’introduction – si justement titrée « Pour une biennale durable » – du catalogue. Il en appelle ainsi « à la mise en place d’une organisation pérenne, dédiée à l’événement et disposant de moyens, seule capable à (s)es yeux d’organiser efficacement la biennale et de lui définir sur le long terme des perspectives » (1). Mais force est de constater qu’à l’heure actuelle, les différentes institutions culturelles que sont le Musée national, la Maison africaine de la photographie (MAP) ou encore le Centre de formation en photographie (CFP) ne semblent plus du tout associées à l’organisation de la manifestation, ce qui est bien dommageable pour un éventuel ancrage de l’événement dans le paysage malien.
Aborder la question de la pérennité de la biennale dans le cadre des tables rondes aurait peut-être permis de clarifier la situation, étant donné qu’à chaque édition celle-ci se pose de façon plus que criante. Faut-il voir dans cette omission un mauvais présage ? Au bout de la neuvième édition, on est en droit de se le demander.
De l’exposition
Pour ce qui est de l’exposition elle-même, bien que les propositions aient été assez variées dans le traitement – paysage, portrait, reportage, documentaire – on est tenté de croire que la grande majorité des photographes exposants ont eu du mal à prendre de l’altitude vis-à-vis du thème. Le reportage témoignant des divers problèmes environnementaux sur le continent est le genre le plus prenant, aussi bien dans la section panafricaine que dans nombre de monographies. Seule l’excellente monographie consacrée au photographe ghanéen Nii Obodai semble réellement se détacher du lot. D’une manière générale, rares sont les artistes qui ont mis en avant les programmes en cours pour pallier les problèmes écologiques. Il n’en demeure pas moins que les angles d’approche restent variés. La question est donc : à quoi est due cette impression qui naît suite à la visite de l’exposition panafricaine ? Afin de donner un aperçu non exhaustif de cette partie de l’édition 2011, nous nous attarderons ici sur quelques-unes des œuvres présentées dans la section panafricaine où une cinquantaine d’artistes ont exposé.
Retour au paysage
Les travaux qui abordent le thème du durable sous un angle autre que celui du reportage cherchent une manière poétique d’en rendre compte. Parmi ceux-ci, on peut citer la série The Canal People du Nigérian Charles Okereke. Ce dernier la définit, lui-même, comme s’inscrivant « dans une démarche à la fois conceptuelle et documentaire » (2). Son objectif se ressert sur les emballages de produits de consommation et autres objets flottant à la surface d’une eau souillée par la pollution et leur confère une dimension esthétique par le simple fait des associations de couleurs. Ces natures mortes au format carré sont de véritables compositions picturales qui marient subtilement les sensations d’attraction et de répulsion. Les contrastes sont beaux, les noirs profonds. Une manière subtile d’attirer l’attention sur les déchets en y mettant la lumière dessus tout en en révélant la beauté plastique.
Dans un autre registre, on ne peut passer à côté du travail du franco-algérien Bruno Hadjih dont la série intitulée Terra Incognita évoque ces moments où l’ingéniosité humaine fait sens face à une nature ingrate. « Mon travail » dit-il « pointe ce moment où éléments naturels et aventures humaines se concilient – où intervient l’ingéniosité dont dépend la survie – et donne à voir un désert vivant » (3).
Ses images sont de véritables tableaux aux accents « surréalistes » dans lesquels les signes de la présence humaine dans le vaste désert apparaissent comme des abstractions, des énigmes. Et, bien que le propos de l’artiste soit clairement de rappeler que « le Sahara n’est pas ce vieux fantasme occidental nourri par l’industrie touristique », il n’en laisse pas moins, dans son traitement, la possibilité à tout un chacun d’y trouver le sens qui lui convient. La discussion est alors ouverte, laissant ainsi la place à d’autres possibles. Terra Incognita, comme cette image sur laquelle figure une route bitumée partant en fourche sous un ciel nuageux, invite à la rêverie et évoque par moments le vaste ouest américain. Mais la dureté du contexte reste perceptible. De ces paysages naît, par moments, comme une impression de fin du monde.
Khalil Nemmaoui, lui, réalise des portraits d’arbres. Les présentant souvent à proximité de réalisations humaines telles que des maisons ou autres architectures, il égrène son discours en silence. Intitulée La Maison de l’arbre, il émane de sa série un calme qui semble vouloir nous rappeler que l’homme et la nature peuvent vivre en parfaite harmonie. Mais les hommes sont physiquement absents, seules leurs réalisations indiquent leur présence. Entre paysage et portrait, on hésite. Le ciel donne de la respiration à la composition. Il est parfois bleu, parfois orageux. Le soleil s’y couche et parfois les branches de l’arbre apparaissent comme des supports sur lesquels se posent les nuages, dessinant ainsi un nouvel arbre. Le photographe a su capter la poésie qui émane de ces instants.
Arturo Bibang, dans sa série A Annobom, parle, quant à lui, de la douceur de vivre dans ce « lointain îlot de 6 kilomètres de long au large du Gabon découvert par les Portugais le jour de l’an 1472, d’où son nom : anno bom, bonne année » (4). Le temps paraît suspendu, dans ce lieu isolé. Il y a quelque chose de très baudelairien dans l’humeur qui s’en dégage. Une sorte d’invitation au voyage vers cet ailleurs où tout ne serait que « luxe, calme et volupté » (5). Ici il faut entendre la notion de luxe en termes de générosité de l’environnement. Le traitement en noir et blanc rend compte d’une atmosphère paisible qui – nous assure le photographe – n’est pas un effet recherché par lui mais bel et bien une ambiance à laquelle les Annobomais tiennent farouchement. Ces images sont un interlude paisible au milieu des autres propositions beaucoup plus axées sur le constat des dommages causés par les catastrophes naturelles ou encore les industries pétrolières et autres conséquences d’une société malade de ses choix capitalistes.
Dans ce registre, le Nigérian Akintunde Akinleye avec son reportage Delta : A Vanishing Wetland, réalisé entre 2006 et 2011 sur la région du delta du Niger, « l’un des plus vastes marécages du monde » met en avant les incuries des gouvernements incapables de faire un bon usage des ressources dont regorge le Nigeria. Son constat est amer : « Le Nigeria possède d’énormes ressources dont les plus notables sont une population de 140 millions d’habitants et une immense réserve de pétrole brut. (…) En 1956, d’importantes quantités de pétrole furent découvertes par la Shell Petroleum Development Company dans le village de Oloibiri. Un demi-siècle plus tard, les revenus dépassent les 400 milliards de dollars, gaspillés en frivolités politiques, tandis qu’une part immense de la population vit dans une extrême pauvreté et que le marécage du Delta reste un des plus pollués au monde » (6). Ses photographies nous présentent des paysages abîmés sans doute à jamais par des mares de pétrole brut. Elles nous parlent d’un monde transi d’une fièvre que procure l’or noir. L’une des plus poignantes est sans conteste celle de cet homme vêtu d’un long vêtement ample aux couleurs rouge et bleu émergeant d’un paysage dévasté par un incendie sans doute dû au pétrole. Dans un geste que nous connaissons tous, il se lave le visage grâce à une eau contenue dans un seau bleu qu’il tient de sa main gauche. Irréel est le mot qui nous vient à l’esprit à la vue de cette image.
Si dans le reportage de Akintunde Akinleye ou encore dans celui de George Osodi, la mauvaise gestion des ressources est la cause des malheurs d’une large partie de la population, dans les images du Ghanéen Nyani Quarmyne, issues de sa série Climate Change, c’est la question de l’érosion des côtes au Ghana qui en est l’origine. Il s’agit en fait d’un problème qui concerne toute la côte ouest-africaine. Et si ses photographies sont empreintes d’une grande poésie, c’est pour mieux dire le sentiment de perte qui habite ceux qui ont été victimes de ce phénomène. Certaines d’entre elles sont des portraits de quelques-unes de ces personnes. On les voit ainsi posant sur le toit de leur maison ensevelie ou apparaissant à mi-corps dans l’encadrement d’une porte. Seuls le visage et le buste sont visibles, le reste du corps disparaissant, caché par un tas de sable. Le photographe a reçu le prix de l’Union européenne ex-æquo avec le Burkinabé Nyaba Léon Ouedraogo, lequel a vu ainsi saluer son travail intitulé Erreur humaine qui a pour sujet la décharge publique d’Akouédo à Abidjan.
Portraits singuliers
S’éloignant des hommes, Daniel Naudé a décidé, lui, de portraiturer les animaux. Mais dans sa série Animal Farm, c’est bien des hommes dont il parle, mais pour ce faire il interroge la nature complexe des liens qui se nouent entre eux et leurs animaux. Les sujets qu’il photographie ont fière allure, pourtant, ils sont si singuliers qu’ils en deviennent étranges, voire même menaçants. La façon dont ils sont présentés accentue l’impression bizarre qui s’en dégage. « Face à ces photos » dit le photographe »nous nous trouvons à hauteur d’yeux avec l’animal soumis, face à son regard lourd de sens qui nous rappelle la domination que nous exerçons sur lui, non sans malaise » (7). Mais le malaise ne tient pas qu’à cela, il vient également du fait que bien que vivant au contact des humains, ces animaux présentés ainsi donnent à voir la part non domestiquée qui réside en eux. Le projet du photographe serait né d’échanges qu’il a pu avoir avec des gens, alors qu’il était sur les traces de l’explorateur et artiste Samuel Daniell. Ce dernier a entrepris en 1 800 un voyage entre Le Cap et Leetakoe (aujourd’hui Ditakong) pour documenter le paysage. En suivant cette trajectoire, et dans le cadre de discussions qu’il a pu avoir, « des histoires ont surgi montrant à quel point les animaux peuvent être les symboles d’une culture. »
La proposition d’Omar Victor Diop se trouve à mille lieux des préoccupations de Daniel Naudé et de bien d’autres encore. Avec la série Fashion 2112, qui porte bien son titre, il est l’un des rares à proposer une façon à la fois chic et ludique de recycler nos déchets. Ses images empruntent à la photographie de mode et poussent le concept à son terme. Ainsi, il est à la fois l’auteur des vêtements dont il habille son modèle et le photographe de ces réalisations. Il accorde par ailleurs une grande attention au titre de ses œuvres qui sont partie intégrante de ses créations. « Dans cette série de photographies » dit-il « je tente dans une esquisse fantaisiste, optimiste et d’une certaine naïveté de réconcilier utile et futile. Car que ferons-nous demain de ce que nous ne serons plus en mesure de jeter ? » (8) Sa réponse semble être sans équivoque possible : « du sur-mesure ! ».
Pieter Hugo, à qui est revenu le prix Seydou Keita, considéré comme le grand prix des Rencontres, semble, quant à lui, reléguer au second plan le contexte dans lequel évoluent les personnes de sa série titrée Permanent error. Se pose alors la question des raisons qui le poussent à choisir ces personnes plutôt que d’autres. Certes, le photographe maîtrise son affaire, mais son propos n’est pas toujours évident à saisir. Quel est le sens des portraits qu’il a réalisés de ces gens qui travaillent dans la décharge de Agbogbloshie au Ghana ? Veut-il en révéler la personnalité, la fierté, dire que ce sont des êtres humains qui vivent dans ces conditions ? Le Burkinabé Nyaba Léon Ouedraogo a réalisé un reportage sur le même site, présenté dans le cadre des Rencontres sous la forme d’une monographie intitulée L’Enfer du cuivre. Comparativement à l’approche de Pieter Hugo il est évident que l’on est face à deux visions diamétralement opposées. Là où l’un fait des portraits, l’autre rend compte d’une situation.
De la vidéo
Les vidéos présentées sont, pour le moins, un peu vite oubliées, écrasées qu’elles sont par le poids de la profusion photographique. La question se pose donc de la place accordée à ce médium dans cette manifestation. Qu’un prix, attribué cette année à l’Égyptien Khaled Hafez pour son œuvre intitulée The A77A Project : On President & Supeheroes, soit consacré à cette section n’y change rien.
Nous attirerons cependant l’attention sur la vidéo The Stranger Who Licked Salt Back into our Eyes, œuvre du Sud-africain Brent Meistre. De très belle facture, elle se présente comme une réflexion sur le thème de la xénophobie.
Sont également exposés Black rain de Dimitri Fagbohoun, Natural Disasters (Urban Myths, Urbans Legends) de Grace Ndiritu, CFI (Round and Round) d’Em’kal Eyongakpa, Empty Skies d’Amal Kenawy, Les Rêves qui naissent de Rina Ralay-Ranaivo, The Light de Bakary Diallo et Dislocation de Katia Kameli, avec son très beau travelling qui n’est pas sans rappeler celui utilisé par Zineb Sedira dans une de ses vidéos. Toutes auraient bien mérité un éclairage particulier, pour permettre au public de mieux en décrypter le propos. Une occasion pour ce dernier de comprendre la démarche des vidéastes.
En guise de conclusion
« Pour un monde durable » sonne et résonne comme le leitmotiv d’un parti écologiste en campagne pour une quelconque élection. La formule est empreinte d’une volonté de faire bouger les lignes, inciter au changement, élever les consciences au-dessus de la mêlée. De la sorte, les directrices artistiques de cette 9e édition invitaient-elles, dans leur présentation, « les photographes et vidéastes africains à témoigner, à dénoncer, mais aussi à identifier des axes de résistance ou de prévention pour la construction d’un monde durable » (9). Mais les propositions faites rendent plus compte d’une situation déplorable sur le plan environnemental et social sur le continent que d’autre chose. Peu de lumière et d’espoir se dégagent de l’ensemble au final, ce qui est quelque peu regrettable. Pourtant, les travaux de Bruno Hadjih, de Charles Okereke, de Khalil Nemmaoui ou encore, dans un tout autre registre, la proposition ludique d’Omar Victor Diop parlent de cette capacité que l’homme a d’adapter son environnement à sa convenance, à surmonter les difficultés qu’il rencontre pour se faire une place dans le grand tout. Le thème, dans sa forme, les incitait à faire des propositions, à s’impliquer davantage dans un mouvement vers une amélioration. En dépit de cela, un grand nombre d’entre eux est resté bien sage.
Au-delà, cette thématique pose en filigrane une question que nombre de photographes se posent sans doute, à savoir : quel peut être le rôle ou la place de la photographie dans le champ de la pratique artistique sur le continent ? Chercher à répondre à cette interrogation, c’est déjà commencer à penser la pérennité du médium photographique dans le contexte africain.

1. Samuel Sidibé, « Pour une biennale durable », catalogue des Rencontres de Bamako 9e édition « Pour un monde durable », édition Institut français / Actes Sud, 2011, pages 13-15.
2. Charles Okereke, Ibid., page 200.
3. Bruno Hadjih, Ibid., page 122.
4. Arturo Bibang, Ibidem, page 50.
5. L’auteur fait référence ici au poème « L’invitation au voyage », inclus dans Les fleurs du mal.
6. George Osodi, Ibidem, page 38.
7. Daniel Naudé, Ibid., page 186.
8. Omar Victor Diop, Ibid., page 76.
9. Michket Krifa et Laura Serani, Présentation « Pour un monde durable », Ibid., pages 18-21.
///Article N° : 10624

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