« Dessine-moi un caméléon »

L'image de l'Afrique dans les médias occidentaux

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Guerres, putchs, famines, et des catastrophes comme le sida caractérisent la couverture médiatique de l’Afrique. Fatalement réductrice, elle est en décalage avec le vécu du continent. Et si elle était surtout  » pauvre « , à l’image de la place que les médias occidentaux lui accordent ?

Voici mon secret.
Il est très simple :
on ne voit bien qu’avec le cœur.
L’essentiel est invisible pour les yeux.
Antoine de Saint-Exupéry : Le Petit Prince

Nous sommes repus d’informations qui nous parviennent en direct – live – des quatre coins du monde, mais nous restons affamés de  » vraies  » nouvelles : celles qui, pour nous, feraient la différence. Qu’est-ce à dire pour l’Afrique ? L’unanimité se fait seulement sur ce que la  » bonne  » information n’est pas : le news universel qui, grâce aux techniques modernes de communication, a aboli les distances sans pour autant faire comprendre ce qui est singulier, nous touche de près. Alors, troglodytes du XXIe siècle dans nos cavernes platoniciennes reliées par satellite au reste de la planète, nous grondons contre  » l’image qu’ils donnent  » du continent. Quelle image ? Qui,  » ils  » ? Et, enfin, le reflet médiatique de quelle réalité, dont il n’est curieusement pas question ?
 » Au commencement est le mépris « . Depuis que Paul Valéry a écrit cette phrase, en 1931 dans Orient et Occident. Regards sur le monde actuel, rien ne semble avoir changé. De Africa semper aliquid novi semble vouloir dire, au jour le jour : une succession de mauvaises nouvelles, de souffrances humaines, de catastrophes pas toujours naturelles. L’Afrique n’en sort pas grandie, mais plutôt mineure, dépendante voire  » incapable « , victime de son sort et non pas maîtresse de son destin. À l’extrême, la couverture médiatique s’étend comme un linceul sur le continent, prête à l’enterrer : il n’est question que de  » fléaux « , de morts et de malheureux. En Afrique et au-delà,  » l’homme noir  » prête ses traits à la détresse : brûlé vif dans des immeubles insalubres à Paris, laissé-pour-compte à la Nouvelle Orléans ravagée par un ouragan, clandestin accroché dans les barbelés autour de Ceuta et Melilla…
La faute au messager  » occidental  » ?
À qui la faute ? Cette question, prompte à surgir, en éclipse souvent une autre : est-il bien vrai que les médias occidentaux donnent cette image du continent ? Passons sur le pluriel de généralisation qui ne fait pas la différence entre CNN, l’agence de presse Reuters ou Der Überblick, le mensuel des églises allemandes consacré à la coopération internationale. Car le discours dominant est indubitablement négatif. Pour deux raisons : l’une structurelle, l’autre conjoncturelle.
Cette dernière est simple à comprendre, quoique pénible à admettre : au cours des dernières vingt-cinq années, l’Afrique a été la seule partie du monde à avoir globalement reculé, quel que soit l’indicateur choisi pour mesurer le  » progrès  » ou le  » développement « . En quinze ans, depuis la chute du mur de Berlin, environ 8 millions d’Africains ont été victimes de conflits armés, contre 5,5 millions de morts pendant les trois décennies qu’a durées la Guerre froide. Sans réciter la litanie des maux bien connus, de l’effondrement de nombreux États aux ravages du sida, la  » conjoncture  » n’a donc pas été propice aux nouvelles heureuses.
Or, cela n’a pas toujours été ainsi. Pour s’en convaincre, il suffit de se reporter à la couverture de l’Afrique dans les années 1960, qui était généralement positive, pleine d’un espoir que l’on peut – avec le bénéfice du recul – juger naïf. Mais il ne viendrait à l’esprit de personne d’en instruire un procès d’intention aux médias  » occidentaux « .
D’ailleurs, l’Afrique a-t-elle meilleure presse au Japon, au Brésil ou… dans ses propres organes ? Non. Pour ce qui est des médias du continent, hormis les radio-télévisions d’État qui se bornent à égrener les audiences au palais présidentiel, leurs nouvelles affichées à la une forcent même souvent le trait du catastrophisme, du sensationnalisme, des  » scandales « . Attendrait-on de ceux qui observent l’Afrique de loin qu’ils s’intéressent davantage aux informations reléguées à l’intérieur des journaux du continent, dans les pages réservées à  » l’actualité des provinces «  ou à  » la vie des ONG  » ? Ou est-ce simplement le messager occidental qui pose problème, parce qu’il irrite comme porteur de mauvaise nouvelle ?
L’Afrique ou les Afriques ?
Alors, ouvrons le vrai débat : si nul ne conteste que l’Afrique soit en crise, beaucoup font valoir que ce n’est pas le cas de toute l’Afrique et, par ailleurs, que l’actualité négative ne saurait être confondue – comme le feraient les médias occidentaux qui dominent le monde – avec la réalité africaine, telle qu’elle est vécue par les habitants du continent.
Le premier argument nous ramène au problème de la règle et des exceptions, déjà évoqué au sujet des médias eux-mêmes. A-t-on le droit de raisonner à l’échelle de l’Afrique, en amalgamant 30 millions de km2 (six fois la superficie de l’Europe des Quinze), 800 millions d’habitants, 53 États ? Curieuse animosité contre le Panafricanisme, brandi en d’autres circonstances comme idéal ! Le président de la Commission de l’Union africaine, Alpha Oumar Konaré, chasse-t-il des chimères à vouloir  » réaliser un seul grand pays, l’Afrique «  (1) ?
Plus trivialement, de la même façon qu’on compare l’Europe ou l’Amérique latine à d’autres régions plus ou moins intégrées du monde, on peut considérer l’Afrique dans son ensemble. Certes, comme toutes les parties du globe, elle est  » plurielle « . Mais sa diversité n’est pas plus grande que, par exemple, celle de l’Europe où la riche et froide Norvège (38.397 dollars par habitant en 2004) coexiste avec la Grèce ensoleillée, dont le PIB per capita (18.733$) est d’ailleurs largement inférieur à celui de la Guinée Équatoriale (30.130$).
Quant aux convergences politiques, elles sont frappantes : à une vague de putschs dans les années 1960 et à l’instauration de régimes à parti unique du temps de la Guerre froide lorsque des chefs d’État soutenus par l’Ouest ou l’Est  » tenaient  » leur pays pour l’un ou l’autre camp géopolitique, a succédé, après la chute du mur de Berlin en 1989, l’espoir d’une  » seconde indépendance  » quand l’Afrique, en particulier francophone, s’est affranchie de sa tutelle extérieure et notamment française, pour refonder le pluralisme politique (dans le cas de l’Afrique du Sud en mettant fin au régime de l’apartheid). Là encore, bien sûr, les trajectoires ont été singulières. Mais comment nier un fond commun quand, jusqu’à la fin de la Guerre froide, l’unique alternance démocratique à la suite d’une élection eut lieu à l’île Maurice où, en 1982, le premier ministre Seewoosagur Ramgoolam a quitté le pouvoir en concédant sa défaite électorale ?
Quand on relève, à l’échelle africaine, que, selon les chiffres du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), sur les deux tiers des enfants scolarisés en 2002, seulement 26 % achevaient le cycle élémentaire de leurs études, n’a-t-on rien dit sur les perspectives d’avenir du continent ? Répondre par la négative, sous prétexte des écarts – considérables – entre des pays aussi divers que le Botswana et la Somalie, c’est s’interdire de raisonner ne serait-ce qu’à l’échelle d’un petit pays comme le Bénin. En effet, entre la vie à Cotonou, la plus grande ville sur la côte, et la vie à Kotopounga, un village dans l’extrême nord montagneux, il y a également un gouffre béant. Il n’engloutit pas, pour autant, les statistiques nationales du Bénin.
Actualité : antinomie de réalité ?
Cependant, nous l’avons dit, l’actualité d’un continent ne saurait se confondre avec la réalité que vivent ses habitants, les premiers intéressés. C’est exact, et exactement la raison – structurelle – pour laquelle les médias, occidentaux ou autres, parlent  » mal  » de l’Afrique. Car les médias, qu’on aime ou qu’on abhorre le rôle qu’ils jouent, ne tendent pas un miroir au monde pour en refléter fidèlement l’image, pour nous fournir une encyclopédie universelle prise sur le vif. Ils ne parlent pas de ce qui est mais de ce qui change et s’avère  » critique  » dans le double sens de l’adjectif dérivé du verbe grec krinein,  » juger comme décisif  » : ce qui est  » en crise  » et, de ce fait, appelle un jugement  » critique  » quant à son mérite d’exister. Les médias ne livrent pas une image statique, mais l’instantané tremblé d’un mouvement  » inter-essant  » – entre le  » déjà plus  » et le  » pas encore  » – pour nous permettre de saisir ce qui est en train de changer. À partir de là, on comprend mieux pourquoi il leur est tant reproché de  » déformer  » la vérité, qu’ils saisissent sous sa forme la plus fugace, en mouvement. On comprend aussi pourquoi le miroir déformant qu’ils constituent est si souvent qualifié d' » affreux « , le sens de l’adjectif latin informis : parce que tout ce qui n’est pas encore coulé dans une forme qui convient, l’informe, fait peur. À commencer par les informations.
Sur un continent  » en pleine mutation « , instable et bouleversé, les nouvelles sont plus souvent mauvaises que bonnes. Ce n’est guère une surprise. En tout cas, cela ne devrait pas en être une pour les habitués des médias, pas plus que le travestissement de leur vécu que les Africains constatent en découvrant l’image médiatique de leur continent. Car le bal travesti qu’est le marché mondial de l’information s’explique par les formes journalistiques dans lesquelles le familier des uns est coulé pour devenir compréhensible à d’autres. Il n’y a là rien de spécifique quant à l’Afrique. Demandez à n’importe quel touriste occidental en vacances à l’étranger qui suit les nouvelles de son pays dans la presse locale… Rien de ce qu’il lit n’est nécessairement faux, mais l’impression d’ensemble qui naît du puzzle d’informations trahit ce qu’il connaît infiniment mieux que le journaliste signataire de l’article : sa réalité. Et, bien sûr, il butera sur nombre de clichés, de stéréotypes, de préjugés, tout un folklore qui l’agacera prodigieusement. N’est-ce pas là que se niche le mensonge ? Sans doute, mais quand le même lecteur lira dans la presse de son propre pays un article sur un État lointain, il vitupérera moins contre ces bouées de compréhension sommaire, repères dans l’océan de l’inconnu.
Enfin, pour qui a jamais tenté de rédiger une brève sur un massacre dans l’Afrique des Grands Lacs mesure la redoutable commodité du  » tribalisme  » : non pas sur le fond, mais comme une forme d’économie de signes au sujet de l’ethnogenèse et de la manipulation politique des identités collectives qu’il aurait du mal à développer en quelques lignes. Or, l’économie de signes – toujours plus d’informations en toujours moins d’espace – est la tendance lourde des médias modernes, depuis l’invention du télégraphe au début du 19e siècle. Cette tendance est lourde aussi de dangers pour l’esprit critique, comme l’atteste la forme la plus aboutie de la contraction de l’information : la publicité.
Une information  » non-rentable « 
À ce stade, nos trois questions initiales se condensent en une seule, apurée comme si le temps de son énoncé valait de l’argent. Pourquoi les médias hégémoniques font-ils de la mauvaise publicité à l’Afrique ? Là, enfin, la spécificité du traitement réservé au continent apparaît pour ce qu’elle est, par-delà les susceptibilités entre ex-colonisateurs et ex-colonisés qui l’embrument si souvent : un manque d’intérêt solvable. Les médias dominants estiment que leur public, habitué à la haute densité du news, n’est pas prêt à payer ni l’attention ni le prix nécessaires pour accéder à une compréhension approfondie de l’Afrique compliquée. En cela, ont-ils raison ou tort ? Le fait est qu’ils suivent tous, peu ou prou, le même raisonnement qui est, à la base, un calcul commercial : pourquoi occuper l’espace médiatique, qui coûte cher, avec des nouvelles de l’Afrique qui, sauf exception, n’ont guère d’impact sur le reste du monde et, pour commencer, sur la vie du public acheteur ? Un continent qui produit 1,5 % de la richesse de la planète – autant que la Belgique à elle seule – ne saurait faire trembler les colonnes du temple. Ce qui se décide dans les capitales africaines, ou sur les marchés du continent, ne se répercute que rarement à la bourse de New York, de Tokyo ou de Londres.
Biens sûr, il y a des exceptions. Le pétrole en est la plus importante, en fait la seule matière première vraiment stratégique dans le nouvel ordre international qui se met en place depuis les attentats du 11 septembre 2001. Sur fond de surproduction et de baisse tendancielle des prix, les autres ressources dont dispose l’Afrique sont loin de produire pareil effet de levier. L’exemple de la Côte d’Ivoire, respectivement premier et troisième exportateur mondial de cacao et de café, est à ce titre instructif : plusieurs années de crise n’ont guère inquiété le marché international, pas plus d’ailleurs que quinze ans de chaos dans l’ex-Zaïre, ce  » scandale géologique  » dont on tenait pour acquis, du temps de la Guerre froide, que l’Occident ne saurait se passer comme  » réserve « . Depuis, en lieu et place de la bipolarité Est-Ouest, la lutte (anti-)terroriste est devenue la nouvelle matrice conflictuelle des relations internationales. C’est elle qui structure désormais le nouvel intérêt tutélaire pour l’Afrique, notamment dans la bande sahélienne, de la Mauritanie au Soudan.
Une couverture indigente
Et le sort réservé à 800 millions d’Africains, au continent voisin de l’Europe ? Poser le problème en ces termes, c’est déjà se résigner à n’appréhender l’Afrique que par son pouvoir de nuisance : comme point de départ de migrants clandestins, comme foyer d’épidémies, comme terre de mission à (re-)conquérir, comme réservoir écologique à préserver… Et il faut croire que ces enjeux ne valent pas chers. Car l’Afrique est le continent de la moindre densité des réseaux d’informations, de postes de correspondants ou de bureaux d’agences de presse. Pour ne citer l’exemple des  » grands  » quotidiens français : ni Le Monde, ni Le Figaro, ni Libération ne dispose d’un seul correspondant attitré, d’un bureau en Afrique, ce continent avec lequel la France se targue d’entretenir des  » liens particuliers « . La situation n’est guère meilleure pour ce qui est de la Grande Bretagne ou de l’Allemagne, dont les médias les plus en vue, comme leurs équivalents aux États-Unis, n’ont souvent qu’un bureau pour tout le continent, en règle générale installé en Afrique du Sud. Parallèlement, depuis la fin de la Guerre froide, l’implantation des agences de presse – comme l’AFP, Reuters ou AP – s’est singulièrement effilochée, à tel point que l’ONU offre gratuitement une couverture  » humanitaire  » à travers son agence IRIN. C’est dans cette absence de moyens pour savoir ce qui se passe en Afrique que réside le  » mal  » d’une couverture qui n’est pas plus mauvaise mais infiniment plus pauvre qu’autre part dans le monde. Encore que ces deux aspects soient évidemment liés : le manque de moyens se traduit aussi par une pauvreté d’esprit, de culture, d’ambitions.
Le cercle vicieux que forment une couverture indigente et un intérêt évanescent ne sera brisé qu’à condition de poser un autre regard sur l’Afrique. Comme l’explique Le Petit Prince à l’aviateur accidenté dans le désert, avant de retourner sur sa planète lointaine :  » Les gens ont des étoiles qui ne sont pas les mêmes. Pour les uns, qui voyagent, les étoiles sont des guides. Pour d’autres, elles ne sont rien que de petites lumières. Pour d’autres, qui sont savants, elles sont des problèmes. Pour mon businessman, elles étaient de l’or. Mais toutes ces étoiles-là se taisent « . Si l’on veut que cela change, il faudra faire parler l’Afrique.

Note
1.  » Parler d’une seule voix, agir ensemble « , préface à L’État de l’Afrique 2005, édité à Paris par Jeune Afrique-L’Intelligent, hors-série N°8.
Stephen Smith est, depuis octobre 2005, journaliste indépendant après avoir travaillé, d’abord comme correspondant en Afrique de l’Ouest pour l’agence Reuters et RFI, puis comme responsable de la couverture africaine pour Libération (1988-200) et pour Le Monde (2000-2005). Son dernier livre, Comment la France a perdu l’Afrique, co-écrit avec Antoine Glaser, a paru en mai 2005 chez Calmann-Lévy.///Article N° : 4295

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