Diaspora africaine : « La vie dans les plis »*

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Ouverte le 2 octobre dernier, l’exposition Diaspora présentée au Musée du Quai Branly, pose, de manière inégale, la question des flux migratoires et de l’inscription des communautés et des individus dans un ailleurs où ils doivent tout reconstruire.

« Le peuple, c’est toujours une Nouvelle Vague, un nouveau pli dans le tissu social. » Ce constat de Gilles Deleuze (1) pourrait être le credo de l’exposition Diaspora proposée par la cinéaste Claire Denis au Musée du Quai Branly. Exposition sensorielle, elle regroupe un collectif d’artistes et de créateurs d’horizons divers qui présentent des œuvres contemporaines spécialement conçues à cet effet.
S’inscrivant dans le sens même du projet, qu’ils viennent du cinéma (Jean-Pierre Beloko, Claire Denis, Agnès Godard, Mahamat-Saleh Haroum, Yousry Nasrallah), du son (Caroline Cartier, Jeffs Mills, Brice Leboucq), de la mode (John Galliano) ou de la danse (Mathilde Monnier), les artistes ont pris le parti de créer à partir du mouvement qu’il soit sonore, visuel ou gestuel.
Interrogeant le mouvement des peuples à travers celui des migrants originaires du continent africain, les artistes présents dans Diaspora, apportent de manière inégale, chacun dans leur médium, leur regard sur la manière dont les identités collectives ou individuelles s’inscrivent de par le monde.
Avec cette exposition, scénographiée par l’architecte David Serero, le Musée du Quai Branly propose une approche somme toute déroutante des apports au monde de la diaspora africaine qui, à travers ses chemins d’exil et au-delà des sacrifices et souffrances qu’ils supposent, draine une formidable énergie, vers les endroits où elle se fixe, inscrivant à l’instar de Deleuze, « un nouveau pli dans le tissu social. »
S’emparant de cette énergie insufflée par ces déplacements, les artistes invités à créer à partir de ce que la diaspora évoque pour eux, interrogent à travers leurs œuvres « le rapport aux origines – géographiques et communautaires – et témoignent avant tout d’un surgissement ». Celui d’une communauté humaine qui, bien souvent, échoue à l’orée des villes où sa présence et sa force de vie libèrent de nouveaux sillons. Sillons suivis par les créateurs dont certains remontent les fils d’histoires personnelles qui, toutes, s’inscrivent dans une aventure collective, à l’échelle de la planète.
Si certaines œuvres sortent du lot, comme celle de Jean-Pierre Beloko, Yousry Nasrallah et Mahamat-Saleh Haroun, d’autres comme l’installation cacophonique de Caroline Cartier ou les mannequins richement parés de John Galliano, semblent tomber comme un cheveu sur la soupe, tant leur présence dans l’exposition paraît incongrue. L’omniprésence des mini-écrans vidéos projetant des morceaux choisis d’un long entretien filmé par Claire Denis avec Lilian Thuram, finit par être envahissante et par desservir les œuvres qu’elles sont (peut-être ?) censées introduire. Les propos du footballeur sur l’héritage de l’esclavage, la question des minorités ou le racisme sont certes spontanés et sensibles mais sont-ils un fil conducteur suffisant à une exposition ambitieuse et initialement porteuse de projets forts ?
L’exposition Diaspora a le mérite d’exister et les œuvres d’un Haroun, d’un Nasrallah ou d’un Beloko habitent son propos avec une pertinente densité. Elles se suffisent à elles-même et témoignent de la diversité des approches d’artistes, eux-mêmes issus de la diaspora, sur cette question.
Jean-Pierre Beloko laisse libre cours aux témoignages d’Afro- américains, plutôt – certes à des degrés différents – bien intégrés dans leur société, au-dessus desquels plane la vidéo d’une Africaine dans l’espace. Même si on peut regretter que celle-ci n’occupe pas plus largement et avec plus de hauteur l’espace de l’installation, l’œuvre a une portée fédérative et constitutive du rêve afro-américain.
Yousry Nasrallah rend hommage avec l’installation Le fond du lac aux populations nubiennes déplacées pour la construction du barrage d’Assouan entre 1958 et 1970. A travers cinq surfaces sur lesquelles sont projetées des images d’eau et de nageurs nubiens, il plonge le visiteur dans un espace en mouvement, aquatique et sonore, nourrit de ses propres bruits. Avec cette mise en bain, Nasrallah nous entraîne au cœur même du déplacement et de l’Histoire en dévoilant l’envers sans pour autant en nier l’endroit.
Quant à Ombres de Mahamat-Saleh Haroun, elle est l’œuvre la plus forte de l’exposition. Construite sur trois tableaux sur lesquels sont projetés les ombres du présent mais aussi celles du passé, elle dit « les héros oubliés, les petites mains malhabiles et les destins en attente » d’une diaspora inscrite dans le mouvement du devenir. Les ombres ainsi composées se croisent et se mêlent par un jeu de transparence à celles des visiteurs. Elles disent l’exil et le renoncement, murmurant la souffrance qui forcément en découle, même si elle n’empêche pas la re-construction. Par essence furtives, elles posent poétiquement la question de la diaspora comme une entité insaisissable qui conjugue le collectif à l’individuel, le passé au présent mais aussi l’exil à l’inscription dans un espace temporaire ou définitif.
Ces oeuvres font oublier que l’essence même de l’exposition, le rêve porteur qui a peut-être été à son origine, semblent s’être délités dans sa phase de construction, délaissant en route un fil conducteur qui aurait aidé le visiteur à se retrouver dans un dédale qui, finalement, le laisse un peu sur sa faim.
Espérons cependant qu’en ces temps troublés, dans un pays dont le président ose affirmer sans sourciller que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » (2), que cette exposition au sein même de l’institution française, rappellera non seulement que l’homme africain est bien implanté dans l’histoire mais qu’il y est en marche et que le monde est pétri de ses apports et de son rayonnement.

* titre d’un recueil de poèmes d’Henri Michaux
(1) cité par le directeur de la photographie Agnès Godard dans sa note d’intention à l’exposition Diaspora (cf. dossier de presse)
(2) cf. discours de Nicolas Sarkozy à Dakar le 26 juillet 2007
Diaspora. Exposition sensorielle, du 2 octobre 2007 au 6 janvier 2008. Musée du Quai Branly. Accès piéton par les 206 et 218 rue de l’Université ou par les 27,37 ou 51 quai Branly, Paris 7ème. Tel : 01 56 61 70 00. www.quaibralny.fr///Article N° : 7055

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