« Je n’aime pas rester enfermé dans un registre accolé à une étiquette. »

Entretien de Jessica Oublié avec Chico Antonio

Le 23 octobre 2007 à Paris
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Né en 1957 dans la province de Maputo, Chico Antonio grandit dans un pensionnat, devient soliste à 9 ans dans une chorale d’une cinquantaine de personnes. Il trouve dans la musique les réponses à certaines de ses interrogations et s’engage au sein de groupes nationaux tel que le Grupo 1 Instrumental puis travaille pour Radio Mozambique avant d’entamer une carrière solo. En 1991, après l’obtention du prix découverte RFI, il profite d’une bourse de deux ans en France pour découvrir la basse et le piano. Celui qu’il appelle encore un mentor, Manu Dibango lui donnera deux conseils qui guideront ses pas jusqu’à aujourd’hui : ; faire ses études en Europe et rentrer au Mozambique pour y faire avancer la musique ; faire de la recherche sur le folklore et les rythmes traditionnels de son pays pour sortir de la musique européenne dans laquelle il s’illustrait. Depuis son 1er et unique album « Amoya » sortit en 1991 grâce à la Maison des Cultures du Monde, Chico Antonio attend de pouvoir monter un laboratoire d’expérimentation du son dans lequel amateurs et professionnels pourraient apprendre ensemble une autre manière d’être musicien au Mozambique. Portrait d’un homme qui se joue des frontières de l’art et qui se sent chez lui partout…

Vous jouez de la guitare, de la flûte traversière, de la clarinette, du trombone, de la trompette… Quelles sont vos influences ?
La musique jazz des années 80 a bercé mon enfance, tout comme le rock, la folk, des personnalités comme Miles Davis, Peter Gabriel, Sting ou le groupe Led Zeppelin. Je suis toujours à la recherche de nouveaux styles, de nouvelles influences et aime mélanger dans la même composition des accords mélodiques, graves et aériens. Aujourd’hui, je dois beaucoup à mon pays, je suis fier de ses racines, de ses traditions, de ses rythmes. C’est eux qui me donnent matière à nouvelles créations dans une vaste confusion des genres. Les gens disent de moi que je suis un « alchimiste de la musique mozambicaine ». Oui, peut-être, mais j’apprécie surtout le fait que ma musique peut éveiller une envie en chaque personne qui l’écoute. Danser, sauter, crier, retourner en enfance, faire l’amour, bondir sur la scène pour rejoindre le groupe.
De quoi parle votre musique ?
Je suis préoccupé par la situation de mon pays, des problèmes sociaux comme de la politique, et de la façon dont certaines personnes luttent pour survivre. Ma musique a donc quelque chose d’un peu moraliste qui s’offre comme une proposition vers un chemin meilleur. J’essaie à la manière d’un griot de guider les gens vers une vie tranquille tout en sachant que ce que je fais n’est que de la musique et que ce que je dis ne sont que des paroles, des mots. Quand j’étais petit, je surveillais les vaches dans la campagne, aujourd’hui je surveille les gens et ce que j’observe n’est pas bien différent. « Mercandonga » (1) est une chanson que j’ai écrite et qui est devenue très populaire au Mozambique. Elle rappelle qu’après le départ des Portugais dans les années 70, le pays s’est retrouvé livré à lui-même. La politique ne pouvait rien pour les gens, la vie était chère, le peuple était pauvre, les vieux crevaient dans la rue. Si bien que les Arabes ont profité de la situation pour développer le commerce parallèle en vendant aux plus riches les quelques denrées que nous avions. J’ai voulu adresser ce message au gouvernement comme un coup de poing, leur dire que nous nous faisions du mal à nous-mêmes, même après les indépendances. Mais le Comité Central surveillait les artistes et en particulier les musiciens qui ont vite été censurés. Le président Samora Machel a tout de même autorisé la sortie de ma chanson alors que le Comité voulait me mettre en prison. J’ai alors appris à écrire mes chansons en disant sans vraiment dire…
Quelle est aujourd’hui la situation de la musique au Mozambique ?
En dépit d’une certaine ouverture du contexte politique en faveur des arts, cela reste encore difficile pour les artistes. Les financements sont rares, ce sont les entreprises privées comme MCEL (2), CFM (3) ou la compagnie de bière 2M qui soutiennent les artistes, mais pas tous. Je n’ai d’ailleurs jamais reçu d’argent de leur part parce qu’ils me considèrent comme un rebelle. J’affronte ces entreprises car elles sont de mèche avec le système. Grâce à certaines boîtes européennes et notamment le Centre culturel Français de Maputo, je parviens à garder ma propre conduite.
C’est au CCF de Maputo que vous avez rencontré Jean-Paul Delore. Comment est venu le projet de collaboration à la pièce « Peut-être » ?
Le directeur du CCF Jean-Michel Champault est un très bon ami de Jean-Paul Delore. Il lui a donné mon contact alors que ce dernier cherchait un musicien pour sa pièce. Il est venu me voir en concert et m’a tout de suite proposé d’intégrer son projet aux côtés du saxophoniste Guy Villerd et la pianiste japonaise Yoko Higashi. Alors que je suis surtout un homme de cinéma, j’ai progressivement découvert une autre dimension de la scène lorsque Jean-Paul m’a revêtu d’un costume de comédien…
Pourquoi aimez-vous tellement créer des bandes son pour le cinéma ?
En 2000, j’ai travaillé à ma première bande-son sur le film « Desobediencia » de Licinio Azevedo, drame psychologique autour de deux frères amoureux de la même femme. Depuis, je me suis beaucoup orienté vers le cinéma documentaire avec des auteurs comme Sol De Carnavalho, Gabriel Mondlane, Camilo de Souza. Je crois que j’ai toujours été passionné de cinéma. Du western, en passant par les films d’action, jusqu’au thriller psychologique, j’aime le suspense au cinéma et surtout ce moment de basculement vers une énigme où la musique vient soutenir la dramaturgie. Pour moi, c’est le son qui donne vie à un film que ce soit avec la parole de l’acteur ou la musique extradiégétique.La musique insuffle une autre dimension au film et porte le spectateur vers un autre degré d’inconscient. Ce qui m’amuse, c’est entrer dans la tête du cinéaste avec lequel je travaille pour révéler, par la musique, des choses qui sommeillaient en lui. Mais disons aussi que c’es une activité qui rapporte un peu plus d’argent qu’une carrière solo lorsqu’ on n’est pas un artiste de l’Etat…
Souhaiteriez-vous d’autres propositions du milieu du théâtre ?
Oui, bien sûr, je suis un vagabond. Je n’aime pas rester enfermé dans un registre accolé à une étiquette. Pour l’instant, la pièce « Peut-être » se joue à Paris et certainement en Afrique. Nous espérons aussi décrocher une tournée au Brésil. Il y a sept arts et finalement, l’idée de tous les traverser me plaît assez.

1. Marché parallèle en portugais
2. Mozambique Cellular
3. Réseau de chemin de fer Mozambique
Chico Antonio en concert :
jeudi 25 octobre à 20h30
Théâtre le Vanves, 12 rue Sadi-Carnot, 92170 Vanves, Tel : 01.41.33.92.91
vendredi 26 octobre à 20h30
Théâtre Brétigny, Espace Jules Vernes, rue Henri Douard, 91220 Brétigny-sur-Orge, Tél : 01 60 85 20 85///Article N° : 7028

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© Christine Avignon
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