Dieux africains et « Nationalisme noir » aux Etats-Unis

Dans son dernier livre, Les Yoruba du Nouveau Monde :  » Religion, ethnicité et nationalisme noir «  (éd. Karthala, 2006), Stefania Capone nous retrace l’odyssée des  » Orisha  » (1) en terre américaine. De leur débarquement furtif aux Etats-Unis à la fin des années 50 – à travers les rythmes et danses des premiers réfugiés cubains (2) – à leur consécration sur le WEB dans les années 90 (3), ces dieux africains ont connu bien des métamorphoses. En l’espace de quelques décennies, l’implantation et la diffusion de la Santeria (religion afro-cubaine) chez les noirs nord-américains a donné naissance à une nouvelle religion transnationale : l’ » orisha-voodoo «  ou  » religion yoruba  » dont les pratiquants et leaders se recrutent de part et d’autre de l’Atlantique, des rives du Nouveau Monde à celles du Nigeria.

Dès les années 60, fascinés par les percussions et danses afro-cubaines, des militants du Black power s’initient à la Santeria (4). Estimant cependant que cette religion syncrétique porte encore la trace de la domination  » blanche  » (héritages du catholicisme, du spiritisme et des croyances populaires espagnoles) et qu’il faut donc retrouver la  » pureté  » africaine des rituels consacrés aux orisha, certains de ces militants feront le voyage au Nigeria, jusqu’à la source supposée de la Santeria : la région d’Oyo (ancienne ville royale yoruba). C’est de ce retour aux racines que naît Oyotunji ( » renaissance d’Oyo « ), un village  » africain  » situé au cœur de la Caroline du Sud. Comme en témoigne la création de cette enclave  » yoruba « , la revitalisation de la culture africaine (dont la culture yoruba est censée être l’expression la plus éminente) représente un véritable projet politique. L’enquête passionnante de Stefania Capone s’ouvre justement sur la mort, le 11 février 2005, du fondateur de cette communauté sécessionniste : Baba Oseijeman Adelabu Adefunmi I,  » roi des Yoruba d’Amérique « .
Né sous le nom de Walter King en 1928 à Détroit, Adefunmi ( » la couronne m’a été donnée « ) fut l’un des principaux leaders du  » Nationalisme culturel  » (une des branches du Black power concurrente de la branche révolutionnaire du Black Panthers Party). En fondant Oyotunji, Adefunmi visait la rédemption culturelle de l’ensemble de la communauté  » africaine-américaine « . Selon lui, les noirs américains devaient devenir  » Africains « , retrouver leur véritable identité à travers la religion, le mode de vie, l’art africains. L’adoption, par le biais de l’engagement religieux, d’une nouvelle identité  » Yoruba  » devait permettre aux initiés de l’ » orisha-voodoo «  d’échapper à l’amnésie culturelle qui frappe depuis des siècles les descendants d’esclaves. L’initiation à la religion des orisha représentait ainsi le moyen privilégié d’une anamnèse, d’une restauration de la mémoire ancestrale, d’une réactivation de l’identité  » yoruba « .
Dans Les Yoruba du Nouveau Monde, Stefania Capone montre bien la dimension inaugurale du geste d’Adefunmi. Pour la première fois en effet, un mouvement religieux afro-américain met en lumière la parenté de religions aussi différentes que le Vodou haïtien, la Santeria cubaine, le Shango de Trinidad, ou encore la Macumba et le Candomblé brésiliens (le terme  » orisha-voodoo «  exprime d’ailleurs un  » panafricanisme rituel « ). Ce qui est beaucoup plus problématique et beaucoup plus contestable dans la démarche d’Adefunmi (je parle ici en mon nom propre), c’est le fait de réduire ces religions riches et complexes (5) à de simples variations d’une seule et même  » religion yoruba « . On peut se demander en effet au nom de quoi la culture yoruba serait-elle supérieure aux autres cultures africaines ; on peut également se demander si les Yoruba (qui occupent une petite région du Nigeria) sont le seul peuple africain à avoir été réduit en esclavage. Pour ceux qui, comme moi, ont des ancêtres Africains non Yoruba, il y a quelque chose d’intolérable dans cette manie de réduire l’héritage africain dans les Amériques au seul apport yoruba. Dans leur volonté de  » réafricaniser  » la Santeria, les adeptes de l' » orisha-voodoo  » ont malheureusement repris les préjugés raciaux de certains anthropologues à l’égard des peuples dits  » Bantous  » (perçus comme les plus  » primitifs « , les plus  » négroïdes « …) (6). D’où la surévaluation de l’héritage de peuples comme les Yoruba ou les Fon (Bénin) qui ont longtemps été perçus par les esclavagistes et les anthropologues comme plus évolués (situés au nord-ouest de l’Afrique noire et donc en contact avec les peuples berbères et arabes, ils sont perçus comme plus proches racialement et culturellement des  » blancs « …).
Le travail de Stefania Capone est d’autant plus remarquable qu’il resitue l’« orisha-voodoo «  dans la continuité des mouvements d’émancipation noirs américains dont il nous dresse un large panorama. Des premières Eglises noires séparatistes (fin 18ème siècle) à Nation of Islam en passant par Marcus Garvey et la Harlem Renaissance, les mouvements afro-américains ont toujours été caractérisés par l’imbrication du religieux et du politique (action de pasteurs comme Martin Luther King ou Jesse Jackson, action de leaders  » musulmans  » comme Malcolm X, etc.) ainsi que par la quête des origines (des origines situées dans l’antique Israël pour les Black Jews, dans le Royaume Maure pour le Moorish Science Temple, en Ethiopie pour Marcus Garvey, au Ghana pour les  » Akan «  américains, etc.).
Ce qui change radicalement avec la  » religion des orisha  » par rapport aux autres mouvements du  » Nationalisme noir « , c’est que l’on passe  » d’une identité partagée par l’ensemble du peuple noir de la diaspora fondée sur l’idée de négritude, de blackness, du panafricanisme, à une identité  » ethnique  » [l’identité  » yoruba « ] qui renvoie à une origine et un passé africain spécifique « . Comme le sous-titre de son livre l’indique,  » Religion, ethnicité et nationalisme noir « , c’est précisément ce processus d' » ethnicisation  » du  » nationalisme noir  » qu’interroge Stefania Capone. Ce qui lui fournit l’occasion de développer toute une réflexion sur l’ethnicité, sur la construction à l’ère postmoderne de l’identité ethnique. Aujourd’hui la  » communauté Yoruba  » apparaît d’emblée comme une communauté transnationale dont les différents segments, de part et d’autre de l’Atlantique, sont reliés par Internet. Les forums internationaux comme la Conférence Mondiale sur la Tradition et la Culture des Orisha (COMTOC) constituent aussi des lieux privilégiés d’invention de la  » tradition yoruba « . De sorte que l’ethnicité  » yoruba  »  » n’est plus ancrée dans un lieu, mais se construit grâce à cette circulation entre différents espaces, réels et virtuels, produisant des identités  » dé-territorialisées  » « .
Stefania Capone est chercheuse au CNRS et enseigne au département d’ethnologie de l’Université Paris X – Nanterre. Elle dirige le Centre d’Etudes sur les Religions et Cultures Afro-américaines (CERCAA). Autre ouvrage publié : La quête de l’Afrique dans le candomblé. Tradition et pouvoir au Brésil. (Karthala 1999).

1. Divinités et esprits afro-cubains qui seraient originaires d’un antique empire yoruba.
2. La révolution castriste de 1959 entraîna les premières vagues d’émigration massive de cubains vers les USA.
3. Depuis le début des années 90, on assiste à un véritable boom des sites WEB dédiés aux orisha. L' » orisha-voodoo  » est une religion qui se redéfinit et se réinvente en permanence, aussi bien dans les mille et une maisons de culte américaines (chacune développant une interprétation singulière de la tradition  » yoruba « ) que dans les innombrables forums de discussion qui essaiment sur la Toile. La  » religion des orisha  » n’a donc rien d’archaïque, c’est déjà une  » cyber-religion « …
4. Des artistes comme Tito Puente, Celia Cruz ou Mongo Santamaria familiarisent le public de New york avec les rythmes sacrés, les invocations des Orixas. Un des plus célèbres standards de la musique populaire cubaine s’intitule  » A las siete potencias  » ( » Aux sept puissances « , les 7 orisha majeurs : Shango, Orula, Oshun, Obatala, Elegua, Ogun, Yemaya)…
5. Multiplicité des héritages africains (Kongo, Fang, Mandingue, Loango, Akan, Fon, etc.) mais aussi européens (catholicisme, spiritisme, pratiques et imaginaires populaires de la sorcellerie) et amérindiens.
6. A lire absolument, l’excellent article de Stefania Capone : Entre Yoruba et Bantou :  » L’influence des stéréotypes raciaux dans les études afro-américaines  » http://etudesafricaines.revues.org/document3.html
///Article N° : 4267

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