D’origine magique 3/3

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Edgar Sekloka, écrivain, chanteur et slameur du groupe Milk Coffee and Sugar, publie en avant-première sa nouvelle D’Origine magique en trois épisodes dans Afriscope. Avec l’écrivain Daniel Besace, directeur de la maison d’édition Carnets Livres, il prépare un recueil de nouvelles pour l’été 2013 dans lesquelles ils interrogent ensemble le Noir et le Blanc.

Ma nouvelle partition immobilière, c’était la musique du foyer. Le foyer c’est la cour des miracles parce qu’il y a l’introuvable, l’impensable, l’inouï qui y loge. Des hommes et des femmes qui bâtissent une société parallèle dans des lieux imprévus à cet effet. Des restaurants dans un appartement, des cagettes de supermarchés dans des cages d’escalier, des matchs de foot dans des couloirs, j’adorais cette musique de débrouille où personne ne se souciait du lendemain ni de l’hier, où chacun se réinventait au jour le jour en fonction de ce qu’on ne nous octroyait pas. À chaque fois qu’on nous privait de draps on s’emmitouflait dans de grands pagnes, à chaque fois qu’on nous amputait de salles de bain on se rinçait au-dessus d’un évier. Olga et la demoiselle se faisaient du souci pour moi, pourtant à chaque fois que cette sous-vie tentait de m’enterrer, je ressuscitais.
Autour de moi il n’y avait qu’une seule et même race, les Modestes. Tout le monde était manutentionnaire, soudeur, plongeur, coiffeur, conducteur, chômeur, cuisinier, maçon. Les Modestes ne pouvaient avoir d’autres prétentions que le milieu ouvrier parce qu’il leur fallait trouver du travail clandestin. Ils n’avaient pas le droit d’être là c’était la loi, mais s’ils rentraient chez eux, ils risquaient comme moi, d’être tués. Moi j’avais une clandestinité singulière et quand j’allais en entretien pour un métier de Modeste, le recruteur n’y croyait pas. On me reprochait de trop bien présenter. Quelque temps que mon visa avait expiré, j’avais dû réfléchir à me rebaptiser. Un nouveau nom qui lui aussi, présentait trop bien : David Awalski. J’avais trafiqué une identité qui me permettait d’être international et David Awalski, c’était international.
On ne me trouvait pas comme les autres. On ne me trouvait pas d’accent, pas d’odeur, pas de signes distinctifs du Modeste au contraire, on me trouvait diplômé. Du coup je n’étais pas qualifié pour prétendre à un métier de Modeste parce que susceptible de demander pourquoi je recevais le tiers du revenu minimum autorisé. Susceptible de poser trop de questions. Susceptible d’avoir un avenir différent des cellules de létal où s’emboîtent des milliers de sans-papiers en attente du cimetière. En définitive et après deux mois d’errance sans travail à épuiser mes derniers sous, j’avais obtenu une place de nègre pour un éditeur de renom. À force de vouloir me sortir du gouffre comme elle disait, Olga m’avait dégoté ce sous-job après avoir recueilli mes expériences et parcours de réfugié dans son ouvrage. Mon origine magique s’était encore distinguée et de chômeur inactif, m’avait fait autobiographe de starlettes sans âme qui, fut un temps, m’impressionnaient. David Awalski, le nègre, travaillait au noir. Le soir je n’investissais plus aucun foyer, je cohabitais en banlieue chez la demoiselle.
J’officiais en ville avec stylo-feuilles le temps de m’accoutumer à ordinateur-imprimante. C’était à la portée de tout le monde, il fallait que je répète à l’écrit ce que la vedette de vocation énonçait à l’oral. Dans un bâtiment de bureaux, je m’asseyais à une table et j’écoutais l’épopée de son existence. J’étais la représentation d’un esclave en freelance : fidèle, et docile. Tellement inoffensif que les rares fois où je demandais quelque chose, on me le donnait comme un pourboire, comme une pièce dans le chapeau du mendiant. J’étais sous-payé par rapport à l’ampleur de mon travail mais sur-payé par rapport à mes pairs. J’avais le salaire d’un stagiaire de droit recommandé par ses professeurs à un cabinet d’avocats prisé. J’étais le bourgeois des Modestes. Le soir quand je rentrais, j’énumérais les faits de journée à la demoiselle. On discutait. Je faisais la cuisine, le ménage et payais un quart du loyer, j’avais le droit de discuter. Je contribuais à la micro-société de son appartement, j’étais citoyen de son deux pièces, je résidais dans le salon. Dehors, j’étais David Awalski. Olga avait tellement intégré le dehors, Olga était tellement complice de ma clandestinité que même quand on la recevait à dîner, je restais David. La demoiselle, elle, se comportait différemment et où que je sois, m’appelait Awa : j’avais réussi à changer de nom dans la vie administrative et ça l’énervait. Je m’arrangeais pour ne jamais la croiser une fois sorti de chez elle. Je n’étais pas vraiment resté en contact ni avec mon village, ni avec ma Terre de Mannequins Soldats, je n’étais pas resté en contact avec l’éternité en guerre mais une fois par mois, j’avais Teri en ligne. On riait, on s’inventait des liens qui n’existaient plus qu’au regard de ceux passés. On était à distance l’un de l’autre, la nostalgie comme point de suture. Il prenait toujours des paris et moi de nouveau, je quittais la demoiselle : je voulais mon indépendance et j’avais trouvé un studio grâce à une des starlettes dont je retranscrivais la success story.
J’avais mon nom sur le bail, la starlette s’étant portée garante, j’aurais pu être un chien que j’aurais eu ma signature-aboiement sur le contrat. J’étais l’ami d’une célébrité dorénavant, une réalisatrice de film en manque de scénario et en mal de reconnaissance. Une gloire du cinéma qui avait fait son temps mais qui ne l’acceptait pas. Elle cherchait les projecteurs au travers d’un sujet qui allait faire sensation, elle voulait surprendre et elle qui était connue pour des films vaporeux à l’eau de rose, s’était mis en tête de faire un documentaire-fiction sur ma vie. Elle cherchait du spectacle et j’étais bête de foire. Le tiers-monde devenait acteur. Le tournage ne m’a pas permis de revenir au village ; j’ai cru qu’ils avaient les ressources pour, mais ils n’ont pas eu la permission d’y faire des prises de vue. L’argent étant la permission au-delà de tous les interdits, je pense que malgré le sur-étalage de leur matériel, ils n’avaient pas assez de budget. On a tout fait en studio. Ce n’était pas illusoire, c’était réel et fictif en même temps, c’était comme mon origine, c’était magique.
Je travaillais toujours au nègre en même temps que je faisais l’acteur, je recevais les starlettes en fichier audio par Internet et quand les techniciens installaient le plateau, je m’esquivais sur l’ordinateur mis à ma disposition par la production. J’avais une loge. C’est dans cette loge que la plus belle des magies s’est avérée. La demoiselle que je n’entrevoyais plus que par réseaux sociaux, m’avait rendu visite. Bises et bonjour de tradition, on avait ensuite discuté. Comme avant, comme toutes ces soirées passées chez elle, on avait discuté de rien. Et puis elle m’avait donné le stylo que sa paume fermée cachait. Elle me l’avait tendu et j’avais reconnu le bijouet. Elle avait dit :
– C’est le seul souvenir que j’ai. Il me fait mal ce souvenir parce que j’aurais voulu en partager plus avec toi. Alors je vais te rembourser cette douleur.
Et tandis qu’elle imposait le bijouet à ma main, ses lèvres ont bu les miennes. C’était doux, c’était la lumière que je cherchais près des néons, la lanterne de mes expériences, c’était beau, c’était mon expédition, ma traversée du village vers la ville, des Mannequins Soldats vers les Modestes, c’était mon voyage mais c’était court, c’était beaucoup trop court, c’était déjà fini. J’ouvrais les yeux et la demoiselle était déjà partie. C’était comme elle avait dit. C’était douloureux. Awa s’appuie sur le sommier, se relève :
– On dort maintenant ma petite fée, faut se reposer pour être en forme demain.
– Non papa, la suite s’il te plaît. Je veux tout comme quand c’est maman qui raconte.
– Maman te raconte ça ?
Le regard typhon noir d’une femme aux horizons blonds envahit la chambre et inonde tendrement Awa :
– Les soirs où tu travailles, je lui raconte tout. La production qui ne trouve pas de distributeur, le film qui ne sort pas, toi qui t’éprends de moi, moi qui déménage, toi qui ne me trouves plus, toi qui demandes à Olga où je suis, toi qui lui demandes en vain parce que je ne voulais pas que tu saches, toi qu’un ami déçu de la réalisatrice dénonce à la police aux frontières, toi qui débarques chez toi voyant tout saccagé, toi qui appelles Olga au secours, toi à qui finalement Olga donne mon adresse, toi qui te réfugies chez moi en province, toi qui te réfugies dans le métier de chef-cuistot, toi qui te réfugies dans la taverne du coin, toi qui te réfugies dans tes sentiments pour moi, toi qui te réfugies dans mes bras, toi qui te réfugies dans mon amour, toi qui me le rends cet amour, toi qui me rends enceinte, toi face à moi tenant Madenn dans la salle des naissances, toi et ta demande en mariage, moi qui accepte, moi qui deviens madame Demoiselle, moi l’épouse Awalski. La demoiselle embrasse Awa, Madenn les coupe :
– C’est bien tous ces bisous mais qui raconte la fin ? Papa, je veux la fin maintenant et je veux que quand on arrive au village demain, tu me montres où on devient magique !
Comme Madenn a le ton capricieux d’une enfant-reine, la demoiselle aiguise sa sévérité mais Awa la devance :
– Demain après l’avion, je te raconterai cette fin que tu connais déjà mais maintenant tu dors. Et puis ces bisous que maman me donnent, respecte-les, s’il te plaît. C’est grâce à eux que tu es là, ce sont eux ton origine magique, petite fée. Allez, on éteint.
– Oui mais papa…
– Bonne nuit, j’ai dit !
Awa et la demoiselle laissent place à la veilleuse. Madenn pleure son caprice mais la petite fée se console en s’endormant. La demoiselle plonge ses yeux sous les sourcils d’Awa. Awa se voit déjà entre les montagnes.

Commentaires (1 Message)

D’origine magique 3/3 12 mars 2013 09:43, par Ornitha
C’est beau, bon, généreux, envoûtant et gracieux, ça sonne comme un chant langoureux et joyeux, en un mot c’est magique ! merci et longue vie à Awa et ses demoiselles 🙂
///Article N° : 12570

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