Dreamgirls, de Bill Condon

Suprême déception

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Si vous aimez les Supremes, la musique de Motown, que malgré toutes ses imperfections, vous revoyez avec nostalgie Sparkle, le film de Sam O’Steene de 76, alors peut-être aurez-vous la même indulgence pour Dreamgirls, nouvelle biographie des trois filles de Chicago que Berry Gordy a rendues célèbres.
Si l’on devait prouver qu’une brochette de stars et une partition rodée ne suffisent pas à faire un bon film, cette adaptation cinématographique de la comédie musicale à succès de Broadway en serait l’exemple parfait. Jennifer Hudson a beau être excellente dans le rôle d’Effie White, Eddie Murphy à mi-chemin entre Marvin Gaye et James Brown, Jamie Foxx assurément professionnel dans son ambitieuse froideur, Danny Glover imposant une présence sereine, Beyonce Knowles parfaite dans le rôle de la cruche pas si cruche, Dreamgirls manque cruellement de peps, de pop, de soul, en un mot, de Motown…
La saga est simple et comparée à la vérité historique, plutôt simplifiée. Effie (Florence Ballard dans la vraie vie, à l’origine des Supremes), trop exigeante et surtout trop ronde, est évincée par le producteur Curtiz Taylor (Berry Gordy), également son amant, pour être remplacée par la svelte Deena Jones (Diana Ross) que Curtiz prend pour épouse. La troisième dreamgirl, Lorell (Mary Wilson), se laisse séduire par le quelque peu instable Jimmy Early (Marvin Gaye/Otis Williams ?) dont le tempérament artistique ne va pas davantage plaire à Curtiz. Les Dreamgirls réussissent grâce à la détermination et l’absence de scrupule de leur producteur dont elles exécutent les ordres sans broncher, jusqu’au jour où Curtiz ira trop loin… Assoiffé de réussite, il s’abaissera aux pratiques malhonnêtes apprises des producteurs blancs du temps où le marché lui était fermé.
Les détails de l’intrigue reprennent de nombreux éléments historiques. Ainsi, les Dreamgirls s’appellent d’abord les Dreamettes, tout comme les Supremes s’appelaient à l’origine les Primettes. Deena Jones (jouée par Beyonce Knowles) prend bientôt la tête du groupe sur les ordres de Curtiz. Florence Ballard, la chanteuse d’origine, fut effectivement remplacée par Diana Ross qui selon Berry Gordy avait une voix plus  » commerciale « . Déprimée et alcoolique, elle prit du poids, ce qui joua dans la décision de Berry Gordy d’engager une nouvelle Supreme, la bien nommée Cindy Birdsong. Florence Ballard sombra dans la pauvreté et mourut à l’âge de 34 ans, alors même que sa carrière reprenait enfin. Pendant ce temps, Berry Gordy construisit un empire du nom de Motown.
Attardons-nous donc sur les différences. Pour commencer par un détail, c’est Florence Ballard qui choisit le nom des Supremes, alors que dans le film, Curtiz Taylor les rebaptise les Dreamgirls, expliquant que le diminutif en  » -ette  » fait trop  » petite fille « . On peut se demander en quoi un nom en  » girl  » fait moins petite fille et regretter le manque d’attention apporté aux ambitions des femmes par rapport aux hommes. Les uns misent, investissent, programment, dirigent, les autres se parent pour les spectacles et se disputent leurs amants. Il paraît que Diana Ross et Mary Wilson trouvaient leur nouveau nom de Supremes trop masculin, sans doute que l’auteur de Dreamgirls aussi.
Dreamgirls insiste beaucoup sur les cinq personnages principaux (Curtiz, les trois dreamgirls, et leur compositeur C.C. White, le frère d’Effie), alors que dans la réalité il y eut de nombreuses Supremes et compositeurs, et que les contrats ne duraient pas longtemps. Motown a bien davantage fonctionné comme une entreprise musicale que comme une famille, ce que montre aussi le scénario de Dreamgirls qui a du mal à réconcilier les deux. Le film repose sur cette famille recomposée et leur solidarité malgré les mésententes. Impossible de s’identifier à ces personnages sans scrupule qui finalement se pardonnent les pires trahisons. Aucun d’entre eux n’a vraiment l’épaisseur requise. La déchéance de l’indésirable Effie White est tant édulcorée qu’on ne comprend tout simplement pas pourquoi elle attend dix ans pour se donner un coup de peigne et relancer sa carrière en solo.
Le film pêche en longueur, manque de rythme, préfère la grandiloquence de Broadway à l’énergie de la soul et sombre à plusieurs reprises dans un pathos peu convaincant. Les conventions du musical théâtral sont reprises telles quelles, évoquant souvent la scénographie propre à Broadway, ses jeux de lumières, ses miroirs, le tout de manière fort statique. Le personnage d’Effie White, incarné par Jennifer Hudson, reste magnifique d’un bout à l’autre du film alors qu’elle s’oppose à Curtiz Taylor (Jamie Foxx), ce qui fait qu’on se demande vraiment comment ces quelques kilos en trop, qui lui vont à ravir, pourraient bien lui faire préférer une Beyonce Knowles bien courageuse de risquer ainsi le parallèle avec sa propre carrière artistique.

///Article N° : 5852

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