Ecran prophylactique et violence politique en Gambie : l’opération « Clean the Nation » à Banjul

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Les autoritarismes africains (Achille Mbembe aurait préféré le terme de  » commandement « ) ont l’habitude de faire diversion dès qu’ils sentent l’ombre d’un frémissement populaire. Il faut croire que leur pouvoir reste fragile et délicat comme une porcelaine qui s’ébrèche au moindre choc. Il leur faut lancer les peuples dans des actions aussi inutiles qu’harassantes et dont les intentions générales ne peuvent être que louables. On a vu fleurir partout des journées de mobilisation pour lutter contre la sécheresse, la désertification, la saleté urbaine, les moustiques, le ver de Guinée, les mauvais esprits ou les revenants. On a trouvé parfois des arguments plus loufoques pendant le règne de Mobutu ou de Sékou Touré. Les populations lassées et résignées se prêtaient au jeu sans rien en perdre de leur humour ravageur – mais avaient-elles d’autre choix que le parti d’en rire ? Ainsi les opérations de nettoyage dites  » journées Bokassa « , du temps de l’ancien empereur soudard centrafricain, où l’on ne lésinait pas sur la matraque. Je croyais béatement ces pratiques révolues. Il n’en est absolument rien.
A preuve, l’opération  » Clean the Nation  » annoncée à grands renforts de publicité par la junte militaire qui préside si mal à la destinée du peuple gambien depuis le coup de 1994. Ce samedi 10 avril donc est jour d’anniversaire des massacres d’étudiants survenus deux ans plus tôt. Craignant à juste titre de voir les étudiants descendre dans la rue et réclamer plus de liberté et de justice, le pouvoir a pris les devants. D’où le subterfuge prophylactique, je veux dire la bien nommée opération  » Clean the Nation « .
Toute la sainte journée du samedi, la circulation a été strictement interdite. Nul n’avait le droit de prendre sa voiture, même en cas d’extrême urgence. Les gens ont été invités à balayer devant leurs portes, à nettoyer leurs ruelles et à ramasser les détritus pour les déposer en tas les longs des routes et des avenues. Résultat de course, les camions des voiries censées procéder au ramassage ne firent leur apparition ni le soir, ni le lendemain et ni les jours suivants. Les montagnes de détritus restent bien en évidence. Il ne faudra pas longtemps avant que les vents mutins le redéposent dans les artères et que les orages tropicaux les noient dans des torrents de boue, bref que la nature reprenne ses droits. Monsieur Mbye Manneh, le maire de la ville, ne trouvera rien à en redire.
Le dimanche 11 suit le même rythme que le samedi décrété unilatéralement  » journée nation propre  » par les autorités – bien entendu, cette opération en écran de fumée n’a concerné que la capitale où sont concentrés les deux mille étudiants et non le reste du pays comme son intitulé semble l’indiquer. Et le lundi fut chômé pour cause de Pâques. Il faut signaler que nous assistons à l’invention d’une nouvelle tradition (l’invention de la tradition n’est pas seulement l’apanage des fonctionnaires et des ethnologues coloniaux comme le philosophe Y. V. Mudimbe a pu l’étudier dans ses multiples travaux) car dans ce pays largement musulman le lundi de Pâques n’a jamais été un jour férié et chômé auparavant. Le plus ironique dans cette affaire, c’est qu’il règne un flou des plus esthétiques sur ce chapitre. Aucune annonce officielle n’avait été faite ni le lundi ni les jours suivants. Les fonctionnaires vont savoir le matin même s’ils sont attendus dans leurs bureaux ou non. En réalité, d’aucuns s’abstiendront de se rendre au travail ce jour-là et même les autres jours, autrement dit chaque fois que les consignes s’avèrent de plus confuses.
Depuis que cette tradition s’est instaurée, les étudiants y ont ajouté leur grain de sel. Certes, ils ont pris le train en marche mais ils en ont modifié la cadence et imposé leur propre rythme. Sans prévenir personne ils ont pris l’habitude de prolonger inconsidérément les jours de fêtes musulmanes, chrétiennes et nationales. Ils prennent aussi congé à la suite d’événements sportifs (les trois jours d’émeutes sanglantes qui ont suivi le match de football Gambie/Sénégal témoignent de la tension toujours perceptible entre les deux voisins et ne sont pas à mettre forcément au crédit de cette pratique vacancière) ou de toute autre nature. En un mot, tout est bon pour prendre le large et sécher les cours. Les seuls à s’en émouvoir sont les expatriés, qu’ils soient fonctionnaires internationaux, cadres d’ONG ou touristes, plongés dans l’embarras et l’inaction. Les jours gris, certains expatriés se barricadent dans leurs villas, se branchent sur le téléphone pour aller à la pêche aux informations quand ce dernier fonctionne – ce qui était bien le cas ce long week-end. D’autres plus téméraires sortent leurs 4X4, prennent le grand air dans la brousse et se jettent à corps perdu dans des  » après-midi barbecues  » qu’on devine bien arrosés. Il n’y a que les lézards et les oiseaux qui, eux, ne chôment pas parce qu’ils se signalent à vous très tôt, dès 4 H du matin, du moins dans le jardin de mon hôtel. Les sujets de conversation dans le petit monde des expatriés au sein duquel je vis ces quelques jours au pays des écrivains Tijan Sallah et Lenrie Peters tournent encore et toujours autour des problèmes d’eau et surtout l’électricité. Pourtant le pays est bien arrosé, en témoignent les baobabs géants, les fromagers augustes, la végétation luxuriante même si la main de l’homme et la gabegie généralisée font leur œuvre et conduiront à court terme ce pays de cocagne à la désertification toute sahélienne. Gabegie et mendicité à tous les étages. Où est donc passée la fameuse fierté africaine clamée sur tous les toits (principalement en Europe, il est vrai) ? Où se niche désormais le nationalisme parfois sourcilleux des élites ?
Mardi 13 avril.  » Gamsu has forgiven, Good will judge « , telle fut la déclaration du président de la Gambie Student Union (Gamsu) à la fin du long week-end. Les principaux journaux comme The Observer le reprennent comme le titre phare du jour. Quelque chose d’important s’est-il peut-être joué dans les coulisses ? Les étudiants sont-ils revenus à des sentiments plus raisonnables, les massacres de plus de trente étudiants par des hommes en tenue bleu pétrole ayant montré toute la sauvagerie des autorités ? Il est temps de dire un mot sur ce régime. Un petit groupe de jeunes officiers avait pris le pouvoir par les armes en 1994, déposant tranquillement et sans effusion de sang un Sir Dawda K. Diawara au bout du rouleau après trois décennies de règne sans partage. La junte s’est enrichie par la suite avec les millions de dollars venus de l’étranger et, notamment de Taiwan. Un homme timoré de 29 ans, le visage camouflé derrière des lunettes s’était adjugé le rôle de président de la junte – le lieutenant Yahya Jammeh sera le premier visage de cette junte inconnue jusqu’alors tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. A présent, forci et même enrobé sous ses boubous flamboyants, l’homme est devenu El Hadji J.J. Yahya Jammeh. Détenteur de deux doctorats honoris causa dont un de droit délivré par la petite université locale. L’homme aux lunettes noires s’est mû en chef d’Etat en quête de respectabilité et, partant, n’a pas hésité à mettre derrière les barreaux ses anciens frères d’armes peu respectueux des droits de l’homme et des requêtes démocratiques exigés par la communauté internationale, au moins pour la rhétorique. D’aucuns estiment que ses jours au pouvoir sont désormais comptés.

///Article N° : 3417

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