Ecrire contre l’oubli

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De septembre à décembre, colloques, expositions, concerts, salon du livre africain, spectacles vivants se sont succédés dans le cadre de Lille 2000, l’Afrique en créations, soutenues par des institutions françaises.. Les « rencontres artistiques de l’Afrique et du Nord » (Fest’Africa), appuyées par ce vent favorable, ont tenu toutes leurs promesses, début novembre. Pour la huitième fois, elles étaient organisées à Lille par l’Association Arts et Médias d’Afrique. A cette occasion, éditeurs et journalistes, libraires et opérateurs culturels, ainsi qu’une cinquantaine d’écrivains francophones, anglophones et lusophones ont parlé de l’Afrique contemporaine et posé des questions essentielles à livres ouverts.

Des discussions informelles aux rencontres publiques, écrire en Afrique a été au centre de tous les débats. L’état des lieux fut fait de l’édition, la circulation, la traduction du livre. Mais nous sommes allés plus loin que l’existence de l’objet livre, les conditions de sa production et de sa réception. Chaque fois qu’il est donné à des écrivains de se croiser, les conditions de la création littéraire sont à l’ordre du jour. Car, s’il arrive à chaque corporation de faire le point des problèmes liés à l’exercice d’un métier, il n’est jamais aisé de parler de soi en tant qu’écrivain.
La plupart du temps, les rencontres se font hors d’Afrique, avec la bénédiction d’institutions internationales. De manière ponctuelle, elles peuvent avoir lieu dans tel pays du Sud, avec le concours de centres culturels étrangers ou d’organismes privés. Les Etats, ici, ne se soucient guère de l’existence d’une catégorie d’êtres peu nombreux qui prennent la plume et créent des univers consignés, par les mots, dans un objet appelé livre. Les Etats apprécient-ils à sa juste valeur, au seuil du siècle qui commence, la place du livre dans tout développement ? Quant aux écrivains, sont-ils reconnus en tant que producteurs de sens ? Il n’est pas rare que l’on les perçoivent comme fauteurs de troubles, empêcheurs de tourner en rond dans ces pays où l’exercice de la démocratie n’a rien de véritablement démocratique, où la justice pourrait être imaginée comme une grande farce qui ne trompe que ceux qui continuent d’y voir l’exercice du droit.

Car l’écrivain a encore cette capacité inouïe de pouvoir tourner en dérision, ce qui, en principe, ne doit pas l’être : tout ce qui mérite respect et obéissance. L’écrivain reste fondamentalement une femme ou un homme vivant dans telle société, respectant les lois, s’efforçant de s’intégrer dans son milieu. Mais, dans le même temps, « cette arme miraculeuse » qu’est l’écriture lui permet de trouver sa propre voie, d’être libre de tout engagement extérieur, d’avancer masqué par les mots, porté par une flamme intérieure qui irradie un univers autre qui advient au jour parfois à son insu. Il se contente d’écrire et les mots disent le reste, tout le reste : la fausseté du monde ou la « comédie humaine » comme dit Balzac, ce grand théâtre qu’est la scène politique, le bonheur d’être humain, la vie et la mort, ce lien fondamental ou l’Amour. Veilleur infatigable, l’écrivain ouvre l’œil sur une parcelle de l’univers. Comme par hasard, son regard peut se poser sur la société qui l’entoure, celle qui l’empêche de dormir. Et, en Afrique, l’on sait que les problèmes sociaux sont amplifiés par les rapports de forces antagonistes, la défense et l’illustration de la raison d’Etat, les passions politiques, l’idéologie qui mobilise les groupes, les clans et les partis…
Or l’écrivain semble écrire en son nom propre, dans une langue parfois inaccessible au grand nombre, dans des pays où l’urgence se trouve du côté de la survie : le boire et le manger. Qui donc, du côté des pouvoirs publics, pourrait soutenir, périodiquement, une rencontre entre écrivains, cette minorité dont l’existence, dans nos sociétés, relève du défi ? Les écrivains présents à Lille ont mesuré toute la portée de Fest’Africa. Certes, il se déroule en France, mais, fait remarquable, il est organisé par des africains et, pour l’édition 2000, ce festival de littérature a réussi le pari de faire cohabiter pendant une dizaine de jours francophones, lusophones et anglophones ! Par volonté de rapprocher les écrivains africains par delà les barrières des langues et des frontières, Fest’Africa a donc réalisé une grande première en l’an 2000.
Chacun se sentait chez soi dans sa langue, dépaysé par la langue de l’autre mais la proximité n’a pas fait défaut car le dialogue était possible autour des mêmes préoccupations.

Nous étions donc entre nous Africains, avec nos différences culturelles et nos langues d’écriture, en dialogue avec les autres, tous les autres. Nous étions rassemblés dans une ville du Nord de la France, par temps froid. Cependant, la chaleur de la très grande fraternité tenait lieu de soleil. Nous nous comprenions en silence et par-delà les mots. Mais les mots coulaient aussi à flots : à table, pendant les débats, dans le hall de l’hôtel jusqu’à des heures tardives. Mots anodins, mots plats, mots insensés, mots savants qui nous ramènent toujours à quelque livre, mots conseils ou mots remontrances. Les écrivains veillent près des mots, même quand ils ne sont pas en train d’écrire. Ils écrivent toujours, dans un coin de mémoire, paroles incongrues, conversations et vérités profondes. Ils veillent autour d’un verre ou simplement pour le plaisir d’être ensemble, en groupes restreints. Nous étions dans la vie réelle et les incompréhensions, les états d’âme, les prises de position qui ont dû assommer quelques-uns parmi nous faisaient partie du lot quotidien..
A chaque rencontre, nous apprenons à mieux nous connaître. Les générations se dessinent. L’essentiel est toujours ailleurs, du côté de la plume, de la solitude fondamentale de chacun face au monde, face à lui-même.
Mais la conscience que nous avons de notre propre responsabilité en tant qu’écrivain commence ici-même, devant l’autre écrivain dont le seul regard est bien plus qu’une interrogation. Oui, peu à peu, malgré tous les obstacles qui nous séparent, dans une Afrique qui lutte pour la survie, nous avons fini par former une communauté. Il nous faut parler de cette activité particulière : la nôtre. Même se côtoyer sans se parler outre mesure est une gageure. Chaque écrivain sait que le silence est parlant, bruissant de paroles dans un lieu habité par des humains. L’activité que nous exerçons nous oblige à devoir rester humain, même si, plus d’une fois, nous sommes traversés par ce grand rêve d’immortalité qui illumine l’esprit de ceux qui prennent la mesure, tous les jours, de la fragilité du monde, de l’imminence de la mort…
Notre communauté, distendue par mille frontières, se reconstruit à vue d’œil, à la moindre occasion de rencontre. Des plus jeunes aux plus anciens, des habitués des grands débats à ceux qui prennent plaisir à écouter, chacun cherche sa place dans ce groupe informel, libre, en perpétuelle mutation, soutenue par cette activité éminemment manuelle, visuelle, auditive, avant d’être à proprement parler cérébrale : écrire. Car le corps n’écrit-il pas avant de penser les mots ? Il les voit, il les entend, il les soupèse, les forge, les découpe, les assemble. Ces mots qui coulent de source, venant de lieux insondables, inexplorés…
Dans cette communauté qui se construit et se défait au gré des circonstances et du temps qui passe, la fraternité semble être un maître mot silencieux, mot vécu qui passe, à l’insu des écrivains, de l’univers du papier à celui de la vie réelle. Mais la vraie fraternité, me semble-t-il, ne se vit pas dans cette ambiance euphorique créée par tel événement. Elle pourrait être plutôt la marque distinctive d’une communauté de pensée. Une certaine préoccupation commune à un moment donné de l’histoire. Chacun a, certes, sa manière d’écrire, son style, sa langue d’écriture. Mais, parmi ces écritures africaines de plus en plus éclatées, de temps à autre se dégage comme un éclair remarquable d’un auteur à l’autre. Ces auteurs qui peut-être ne se sont jamais rencontrés ou qui n’ont pas l’habitude de se côtoyer. Il peut se faire aussi qu’à force de se parler ou de se passer les mots, chacun crée son propre univers, en essayant de s’éloigner le plus possible du connu, du trop connu, entendu ou lu chez le voisin. Mais, contre la volonté des écrivains, un certain esprit souffle parfois par dessus leur esprit et les emporte vers un ailleurs dont ils ignorent les lois.
Ainsi, les textes publiés dans le cadre du projet « écrire par devoir de mémoire », à l’instar d’autres textes de l’année 2000 sont traversés de part en part par un tel souffle, malgré la diversité des points de vue et des sensibilités. On pourrait aller plus loin : l’idée de l’innocence perdue dans un monde qui fait de l’enfant un mutant qui perd ses points de repère et en invente d’autres, est devenue, aujourd’hui, un sujet de prédilection chez les écrivains africains . De Birahima, enfant-soldat qui raconte son odyssée à travers les abysses de la « guerre tribale » dans quelque République bananière chez Kourouma à Faustin Nsenghimana, « l’aîné des orphelins », adolescent condamné à mort dont nous parle Tierno Monénembo, il y a comme un air de famille. Les enfants et les adolescents grandissent avant l’âge. Le poids des événements les oblige à ouvrir les yeux sur un monde sans foi ni loi. Ils constatent alors, comme le fait Birahima, que la justice divine n’a rien à voir avec celle des hommes. Il y a sans doute plusieurs mondes. Celui des vivants et celui des morts. Celui des esprits et des ancêtres, êtres invisibles, protègent les vivants, quelles que soient les circonstances. Le monde de Dieu, Etre Tout-Puissant, n’a sans doute rien à voir avec la justice humaine. Dieu nous regarde-t-il ? Prend-il pitié de nous, nous guide- t-il sur le droit chemin ? Mais « Allah n’est pas obligé d’être juste dans toutes ses choses ». Car la souffrance existe sur terre, toutes sortes de monstruosités peuplent le monde. Si on ne peut rien dire de la justice divine, on pourrait rêver tout au plus que l’être humain, pour se tirer d’affaires malgré tout, compte sur quelque trésor intérieur. Voilà pourquoi la ruse règne dans le monde. Voilà pourquoi la duplicité existe et que certains personnages peuvent jouer plusieurs rôles dans la vie, avoir un visage à double ou triple facettes comme Yacouba le « grigriman » , Allah est peut-être hors de cause au moment même où les humains perdent leurs points de repère , où la guerre les éloigne des règles élémentaires de l’humanité. Car çà et là des lycaons s’amusent à entrer dans le bois sacré en sacrifiant d’abord père et mère. Tuer des humains et se nourrir de chair humaine font partie du rituel. Comme le dit Birahima : « J’ai voulu devenir un petit lycaon de la révolution. C’étaient les enfants-soldats chargés des tâches inhumaines. Des tâches aussi dures que de mettre une abeille dans les yeux d’un patient… » On se croirait, dans ce roman, dans un univers des origines, une histoire mythique. Mais la vraie fiction n’est autre que l’histoire de l’Afrique racontée au présent. Histoire de « guerre tribale », dans une « République bananière », « foutue et corrompue » où c’est le « bordel » : « La Sierra Leone c’est le bordel, oui, le bordel au carré. On dit qu’un pays est le bordel au simple quand des bandits de grand chemin se partagent le pays comme au Liberia. Mais, quand en plus des bandits, des associations et des démocrates s’en mêlent, ça devient plus qu’au simple »

Cela signifie, en d’autres termes, que l’histoire est désormais un objet privilégié pour la littérature. L’Aîné des orphelins nous le confirme. L’univers sordide des prisons où croupissent des « minimes » de 7 à 17 ans est la scène où Faustin Nsenghimana, 15 ans, passe les derniers jours de sa vie en attendant son arrêt de mort.. Quel crime aurait-il commis ? On se le demande. Il se rappelle quelques épisodes marquants de sa vie de rescapé de la mort et d’enfant de la rue, raconte comment il a retrouvé, enfermés dans un orphelinat, ses frères et sœurs devenus, après le massacre des parents, « des enfants sauvages ». Ils ont perdu l’usage de la parole. Ils réapprendront, au contact de l’Aîné, quelques mots et gestes de l’humanité. Seulement, celle-ci est en perte de vitesse car  » ici, chacun vit replié sur sa colline comme si les voisins avaient un oeil au milieu du front » .

Les dieux abandonnent l’Afrique qui sort, ainsi, de tous les mythes forgés à son intention. L’Afrique entre dans l’histoire par la grande porte : celle bien sinistre de la tragédie, de la guerre, de la lutte entre le Bien et le Mal.  » Le Mal change de tactique et de champ de bataille. Il surgit là où nous avons baissé la garde » Mais ne nous y trompons pas. C’est l’histoire réelle et non pas fictive qui s’écrit comme une tragédie : un univers dans lequel les individus sont porteurs de masques. On ne sait qui est qui, personne ne dévoile la nudité de son visage mais le Mal existe. Il s’installe lentement mais sûrement dans le cœur des hommes, des femmes et des enfants. Il n’ y a pas d’innocents. Les lieux sont nommés. Tous les acteurs sont convoqués dans ces textes écrits sur le Rwanda. Les bourreaux et les victimes, les médias qui ont incité à la haine, l’Eglise catholique, la France, tous ceux qui ont trempé la main dans le sang sont désignés par la plume des dix écrivains ayant pris part au projet. Véronique Tadjo, rappelle : « …on peut dire que la France et la Belgique continuèrent jusqu’au bout à soutenir un régime génocidaire car pour eux, seule la majorité ethnique hutue était garante de démocratie au Rwanda » .

Abdourahman A. Waberi s’interroge d’abord sur le rôle de l’écrivain en pareilles circonstances, avant d’aller plus loin, avant de faire un peu d’histoire, avant de parler des mots de la langue : « Le kinyarwanda est désormais riche de quelques termes qui dégagent la force de l’inédit, comme itsembatsemba (extermination) et itsembawoko (génocide). De l’inédit et de l’inconnu ils passeront à l’éternité de la langue » . En Afrique, chacun a, désormais, « sa ceinture de morts » (d’après l’expression d’Aimé Césaire), l’écrivain arrive peut-être sur le tard, au moment où les jeux sont faits, quand les victimes ne sont plus que des os et des crânes. A ceux qui ont souffert et souffrent encore, « la littérature, cette fabrique d’illusions, avec sa suspension d’incrédulité, reste bien dérisoire » . Mais il s’agit peut-être d’évoquer longuement les âmes des victimes, de donner un visage et une voix à ceux qui n’en n’ont plus, afin qu’ils puissent venir au secours des vivants . Aussi l’écrivain, quel que soit le moment où il se saisit d’une parcelle d’histoire, n’arrive jamais trop tard. Car il a le devoir de « se transformer en donneur d’échos » et « d’élever un panthéon d’encre et de papier à la mémoire des victimes, héler les consciences un brin disponibles.  »
Koulsy Lamko n’est pas seulement allé au Rwanda une ou deux fois dans le cadre de ce projet soutenu par Fest’Africa. Il a fait escale dans ce pays, il y travaille et y vit désormais. Il veut redonner, par la pratique de l’art, quelques raisons de vivre aux jeunes Rwandais, au Centre Universitaire des Arts de Butare. Dans la Phalène des collines , il imagine la métamorphose d’une reine violée et massacrée dans une église. Désormais, elle est phalène légère libérée de la carcasse du corps, elle s’envole, parcourt l’immensité des collines. Elle avait entendu toutes sortes d’inepties dans « l’église -musée-cimetière » où le corps dont elle s’est échappée était exposé dans toute sa nudité, un morceau de bois planté dans le sexe depuis le temps du viol…
Variations sur une histoire vraie qui se retrouve par ailleurs dans la plupart des livres publiés dans le cadre de ce projet. Mais chez Boubacar Boris Diop l’histoire emprunte véritablement et de façon limpide, la monstruosité d’un carrefour, celui de l’école technique de Murambi « où s’étaient rencontrés tous les acteurs de la tragédie : les victimes, les bourreaux et les troupes étrangères de l’opération Turquoise. Celles-ci avaient campé, en toute connaissance de cause, au-dessus des charniers » . Ce livre polyphonique où l’histoire se déroule comme une dizaine de chapelets, vient nous rappeler que la tragédie n’arrive pas qu’aux autres. Un beau jour, elle se déroule sous nos yeux incrédules, si près, tout de nous, comme le dit Michel Seremundo, le premier personnage qui entre en scène : « Je ne me rendais pas compte que, si les victimes criaient aussi fort, c’était pour que je les entende, moi et d’autres milliers de gens sur la terre et qu’on essaie de tout faire pour que cessent leurs souffrances. Cela se passait toujours si loin, dans des pays à l’autre bout du monde. Mais, en ce début d’avril 1994, le pays à l’autre bout du monde c’est le mien » . Déjà, les questions essentielles sont posées : comment reconnaître le visage du bourreau sous les traits de celui qui, comme le docteur Karekezi, a « pour unique foi la vérité » au nom de laquelle il planifie et ordonne le massacre des « cancrelats » envahisseurs ? Quel rôle jouent les médias d’Etat en pareilles circonstances ? Un exécutant, le père de Marina Nkusi, s’écrie : « Vous ne regardez pas la télévision ou quoi ? C’est comme dans toutes les guerres, on tue les gens et puis c’est tout ! Pourtant ce père, qui, sur les barrières « manie la machette comme un forcené » est, à la maison, un père magnifique capable de cacher, chez lui, des enfants en danger de mort, de jouer avec eux, de leur apporter des friandises…Visages doubles, triples, quadruples. Allez donc savoir où se cachent le bon et le méchant, de quel côté se trouve le mal, dans quels interstices se dissimule le bien. Car comment sortir du chaos au moment où le sang cesse de couler ? On parlera de réconciliation mais : « que vaut un pardon sans justice ? »

Jean-Marie Rurangwa a décidé d’expliquer le génocide des Tutsi à un étranger. Il procède par questions et réponses, comme dans quelque exercice d’école car la visée pédagogique de ce livre est évidente. On y retrace l’histoire de la haine de l’autre, des différents massacres depuis 1959. L’auteur y dénonce l’argument fallacieux de l’ethnie. En effet, Hutu, Tutsi et Twa parlent la même langue. Il est difficile aussi de les distinguer morphologiquement. Les uns auraient planifié l’extermination des autres. Des chercheurs et des théoriciens européens, depuis le début du siècle, ont leur part de responsabilité dans cette histoire.
Ainsi, le génocide des Tutsi n’est pas une guerre ethnique : c’est un massacre planifié…
Vénuste Kayimahé, rescapé du génocide, bien avant ce projet, avait écrit au Président François Mitterrand. Il a prêché dans le désert. Il n’a reçu aucune réponse. Ce qu’il avait à dire était trop lourd à porter seul. Parce que « le survivant n’est qu’une apparence d’homme », un homme en proie aux cauchemars comme il le dit devant ce public nombreux rassemblé Place du Général De Gaulle, à Lille, ce 11 novembre 2000. Le rescapé cherche en vain un bonheur introuvable. Le livre qu’il présente ; France-Rwanda : les coulisses du génocide. Témoignages d’un rescapé, .est un appel au partage de la douleur et de la souffrance afin que la vie soit possible.

De l’éloge de la vie, à celui de l’amour, il n’ y a qu’un pas. Voilà pourquoi, dans Murekatete, Monique Ilboudo nous donne à lire cette histoire d’amour difficile à vivre à cause des milliers de morts de part et d’autre, à cause de la périlleuse rencontre des cœurs et des âmes qui n’oublient pas. Car comment oublier « la mort anormale », ce crime collectif qui « fauche des êtres sains, dans la force de l’âge, des enfants en pleine croissance, des foetus à l’abri, dans le sein maternel (…) des êtres dont le seul crime est d’être nés d’un bord et pas de l’autre » Voilà pourquoi, d’un autre point de vue, Nocky Djedanoum achève son recueil de poèmes Nyamirambo ! en apothéose, par un « manifeste pour la vie » qui commence par ces mots si forts : « Nous en avons assez de mourir, nous voulons vivre pour l’Afrique… »

Des écrivains sont allés au Rwanda, il y a deux ans. Ils ont écrit des textes par devoir de mémoire pour toute l’Afrique, pour le monde entier y compris pour la Côte d’Ivoire. Ils parlent de la vie à sauver, parce que la mort anormale, contre nature conduit au chaos…
Si les mots des écrivains n’ont jamais tué personne, il n’en va pas de même pour les mots de la propagande idéologique et politique, relayés par les médias. Les mots chez les écrivains africains, soutenus par une esthétique particulière, s’efforcent de jouer leur propre rôle. Rôle difficile, parfois entravé par mille maux, mille devoirs extérieurs, qui n’ont rien à voir avec l’écriture.
Les individus croient que les dieux sont encore là, mais ceux-ci ont déjà abandonné les humains à leur sort. Pour entrer dans l’histoire, les hommes reconstruisent le monde selon leur propre volonté, le refonde , mais la barbarie n’est pas loin. Le sang coule, souvent à flots, la force est maîtresse à tous points de vue quand l’autorité vacille, comme nous l’enseigne l’histoire présente de la Côte d’Ivoire… Les tribunaux sont une scène de théâtre devant laquelle personne ne sait s’il faut rire ou pleurer. Les hommes politiques qui gouvernent notre monde nous ont habitués à l’idée de métamorphose. Avons-nous le sommeil paisible ?

Le regard des autres s’est posé sur nous, sur la Côte d’Ivoire, à Lille, avec insistance. Un des nôtres venait d’être récompensé doublement.Mais que faisons-nous ici et maintenant ? Participons-nous à tous les crimes commis collectivement ? Chaque écrivain de Côte d’Ivoire présent à Lille a donné sa réponse en paroles ou en silence, en esquivant les questions ou en affrontant le regard de l’autre. Car chacun se doit de dire sa part de vérité, un ce que je crois, en son âme et conscience.
Mais revenons donc à la question initiale.
Public et journalistes n’hésitent pas à nous la poser, parfois de manière impromptue : « pourquoi écrivez-vous ?  » Ecrire pour sauver la part d’humanité en péril dans le monde. Ecrire parce qu’il s’agit de défendre la vie contre la mort ambiante. Les écrivains africains n’ont que les mots pour dire et témoigner. Ils n’ont pas d’autres armes. Quelle que soit la langue d’écriture, c’est avec des mots nus, parfois forgés de toutes pièces, souvent utilisés avec détachement mais toujours imprégnés d’un fond de culture autre que l’écrivain avance sous le soleil ou dans l’ombre. Il peut déployer quelques stratégies de séduction. Il peut raconter paisiblement en y mettant le ton et la manière. Parfois il ne sait pas où il va. Mais en utilisant le mot en vue de prendre part aux festins et aux affres de l’écriture, il se met en marge du commun des mortels pour mieux dire la condition humaine. Or, aujourd’hui, la condition humaine est en danger. L’humanité de l’homme, de la femme et de l’enfant est remise en question par mille atrocités, mille crimes commis, souvent collectivement, pour assouvir quelque passion humaine, trop humaine : la soif du pouvoir qui met à mal la démocratie recherchée, la haine de l’autre (proche ou lointain), les désirs du ventre…Il s’agit, dans un premier temps, de tirer la sonnette d’alarme et de dire, noir sur blanc, nous sommes tous des êtres humains après tout. Ce cri du désert ou de la forêt vierge qui le poussera à notre place si ce n’est, en premier lieu, l’homme ou la femme seul(e) armé (e) du mot. Mot-phrase, mot-image, mot-rythme, mot-idée, mot-douleur, mot-joie ; mot-amour. Si d’aventure un seul mot manque à l’appel, il s’agit de le trouver, avant qu’il ne soit trop tard. Quand sortirons-nous donc de l’écriture de l’urgence ? Pas encore. Car il y a urgence à dire voilà pourquoi nous n’avons pas le temps de penser. Heureusement, quelques semences de pensée finissent par se glisser entre les mots dits et rassemblés dans l’urgence. Ainsi, pouvons-nous lutter contre l’oubli du mal, ce que l’homme est capable de faire à son semblable, qu’il considérait, l’instant d’avant, comme son enfant, son frère, sa sœur, sa femme, son mari, son ami, son voisin, son père ou sa mère. Ne jamais oublier le mal qui entache le lien de l’humain à l’humain. Oui, après le Rwanda, il est encore possible d’écrire, même si nous devons inventer des mots neufs pour dire l’inommable…
Ecrire entre, aussi paradoxal que cela puisse paraître, dans le champ de l’éthique . Là où il est question des liens entre humains. Là où le bien et le mal s’affrontent. Là où la dignité humaine est à l’honneur et où la bonté du cœur pourrait être un des rares remèdes capables de guérir les plaies de l’humanité. Mais comment sauver l’humanité à mains nues, rien qu’avec des mots ? Toute la question est là…
Aujourd’hui plus que jamais, s’impose à nous l’impérieux devoir « d’écrire dans l’odeur de la mort » . Mais qu’est-ce que écrire veut dire si ce n’est donner une réponse personnelle, originale à cette « nécessité intérieure » à laquelle la main de l’écrivain ne peut échapper ? En fait, on serait tenté de dire que rien, de l’extérieur, ne peut obliger un écrivain à prendre la plume. Mais tout amène à croire, en Afrique, qu’il porte l’écriture comme une croix ! Au carrefour de la vie et de la mort le choix, difficile, doit être clair. Choisir la vie, c’est résister à tout point de vue, résister surtout aux sirènes qui entonnent le chant de la Vérité sur fond de massacres…

///Article N° : 2589

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