Ecrire la mémoire de l’accueil des étrangers en France

Entretien de Anne Bocandé avec Abdellatif Chaouite

Acteur associatif de terrain depuis des décennies, Abdellatif Chaouite vient de publier à l’occasion de la Biennale du réseau Traces « Forum des mémoires d’immigrés » en Rhône Alpes, l’ouvrage collectif Mémoire de l »accueil des étrangers.
De ce territoire régional historiquement de résistance et de migrations, l’auteur, qui est aussi anthropologue et psychologue, raconte une histoire de l’accueil des étrangers à travers ses acteurs et ses enjeux pour le présent et l’avenir à l’échelle nationale et internationale.

Vous écrivez que « les mémoires de l’immigration orientent et sont orientées par les mémoires d’accueil ».
C’est une manière de dire que la mémoire de l’immigration couvre une expérience qui a deux facettes : il y a l’expérience migratoire de la personne, avec le départ et le cheminement vécu. Et il y a forcément une arrivée et donc un accueil, qu’il soit bon ou mauvais, l’expérience migratoire est aussi orientée par l’accueil.
De la même façon que depuis les années 1980, il y a ce que Ricœur appelle « un travail de mémoire » important, et qui doit continuer, l’enjeu est une inscription de l’apport migratoire dans les lieux d’accueil. Dans ce « travail », il manquait la dimension des acteurs de l’accueil, pour la plupart invisibles. Si les politiques d’accueil avec ses différents dispositifs sont relativement documentées, on connaît moins les acteurs concrets que sont les militants, les associations, les familles, les habitants et aussi des lieux de rencontres comme le café, qui sont les premiers lieux d’accueil, où une personne va pouvoir reconstituer peu à peu ses réseaux

Retracer la mémoire de l’accueil implique nécessairement une histoire des politiques de l’accueil.
Elle est liée aux financements publics, aux dispositifs, au politique en tant que tel. Depuis les années 70, il y a eu des moments d’accueil et de non-accueil, une histoire en dents de scies. En ce moment, qu’elles soient françaises ou européennes, les politiques sont plutôt des politiques qui restreignent l’accueil, qui sont dissuasives.

Quelles ont été les grandes mutations de la relation à l’autre du côté de « l’accueil » ? Ses ambiguïtés vis-à-vis du politique ?
Du côté de l’accueil, les grandes mutations, sur le plan politique, sont allées dans le sens d’une politique de non-accueil ou d’un accueil par tri ou par « choix ». Ce n’est pas nouveau bien sûr mais disons que le contexte a changé et appelle une autre manière d’organiser politiquement l’accueil, mais aussi juridiquement : pour un droit individuel d’émigrer et d’être accueilli comme dirait Catherine Wihtol de Wenden dans son livre « Le droit d’émigrer ».

Pourquoi écrire cette histoire à l’heure actuelle. Quels enjeux sur le présent ?
Un travail de mémoire ne l’est que parce qu’il sert à lire et à mieux faire dans le présent. Le travail de mémoire ne sert pas simplement à commémorer mais à projeter l’avenir et construire le devenir en tant que tel.

Quel est l’enjeu de la patrimonialisation de la mémoire de l’accueil ? En quoi est-ce un outil possible pour les accueillants d’aujourd’hui et de demain ?
La patrimonialisation a entre autres pour enjeux la légitimation historique des faits, des présences, etc. Une sorte de reconnaissance de ce dont on parle. Il est donc important que cette reconnaissance concernant les apports migratoires se fasse. D’une certaine façon, le fait d’avoir mis en place ce qui s’appelle aujourd’hui le Musée de l’Histoire de l’Immigration en est une facette, même s’il souffre de n’avoir pas été inauguré politiquement (ce qui est un signe d’une sorte d’hésitation de cette reconnaissance).

Vous parlez dans l’ouvrage que vous coordonnez d’une « inquiétante régression des imaginaires en matière d’accueil ».
Il y a véritablement à s’inquiéter des conditions de l’accueil d’autant plus que nous sommes dans un contexte où les mobilités sont aujourd’hui très importantes et elles grandiront. Un contexte où pour tous et chacun l’horizon devient le monde lui-même. Le monde devient de plus en plus « un lieu commun ». Nous sommes dans un paradoxe : à la fois le monde s’ouvre et appelle à circuler et migrer et en même temps les politiques essaient de restreindre les mobilités.

Dans votre ouvrage, et d’autres travaux le montrent, il existe une véritable puissance de la société civile notamment dans les années 1980, en matière d’accueil des étrangers. Qu’en est-il aujourd’hui ?
On est dans une mutation anthropologique profonde de la société. Cette mutation appelle les responsabilités de la société civile d’une autre manière. Il y a eu dans les années 1970 de l’accueil militant, associatif et beaucoup de mobilisations autour de la question immigrée mais cette défense était liée à une immigration de travail. On était encore dans un imaginaire lié à la question du besoin : la société, ici, avait besoin de main-d’œuvre, d’autres avaient besoin de travail. Nous étions dans une immigration pensée comme utilitaire et dans une représentation que Sayad appelait « la présence provisoire ». Aujourd’hui on a besoin de changer cet imaginaire ; les mobilités suivent d’autres logiques et d’autres horizons. On a aussi besoin de repenser l’accueil et la relation à l’Autre. Et donc peut-être de manière plus cosmopolitique qu’avant.

Cosmopolitique ? C’est-à-dire ?
Nous ne pouvons plus échapper au fait que la politique n’est plus territorialisée dans un espace national : elle est reliée à ce qui se passe dans n’importe quelle autre partie du monde. Donc on a besoin d’un imaginaire politique ouvert, et non pas enfermé dans les territoires sur le national, même si la question de la frontière demeure importante. Il faut repenser autrement la question de la frontière.

Quelle est la place de la société civile dans ces mutations ?
C’est justement son rôle aussi d’imaginer. La société civile va plus vite en quelque sorte et joue le rôle d’aiguillon des imaginaires politiques. C’est ce qui se fait dans la société civile qui pousse les politiques à agir ; par exemple le « délit d’hospitalité » ; c’est la résistance de la société civile qui peut éviter aux politiques de dériver vers un imaginaire totalement aberrant.
Cette question d’accueil crée aujourd’hui des pôles politiques complètement opposés : on voit l’émergence de représentations politiques par rapport à l’Autre qui se ré-ancre dans un imaginaire xénophobe. Le rôle de la société civile est de garder la veille sur ces dimensions.

Votre livre s’ancre sur le territoire de Grenoble. Quelle est la particularité de cet espace en matière d’accueil des étrangers et quels sont les grands changements de ces décennies ?
Grenoble a historiquement connu de fortes migrations italiennes du fait de la proximité avec la frontière et puis ça a été un pôle important pour une immigration maghrébine, et algérienne dans un premier temps, vers les industries et les mines de la région. L’autre particularité de Grenoble, du côté de l’accueil, c’est une histoire de résistance, avec des acteurs de l’époque [seconde guerre mondiale]. Et donc une région qui a gardé ainsi une certaine éthique de résistance qui se retrouve chez beaucoup d’acteurs de la société civile. Cela a donné par exemple la constitution dans les années 1950- à l’heure où les étrangers n’avaient pas le droit d’association- d’un réseau entre des Français et des immigrés qui ont mis en place des structures d’accueil et de défense des étrangers qui a joué un rôle extrêmement important.
Concernant les changements, nous avions alors des mouvements associatifs, pour beaucoup missionnés par des dispositifs d’État sur l’accueil – comme l’ADATE par exemple, dans ce qui s’appelait le Réseau national d’accueil. Cette politique qui a duré a toujours été paradoxale. Actuellement, en rapport aux mobilités et aux nouvelles formes de militances, nous fonctionnons davantage en réseaux. Ces réseaux agrègent à la fois des structures professionnelles et militantes, avec des entités aux compétences précises. Cette organisation en réseau correspond à la mutation anthropologique de la société.

C’est d’ailleurs en réseau que vous organisez jusqu’à la fin du mois de novembre la biennale de Traces, forum régional sur les mémoires d’immigrés.
Traces est un réseau d’acteurs extrêmement divers ; institutionnel, associatif, militant mais qui partagent tous la conscience de l’importance de la mémoire et de l’histoire des apports des autres dans la région Rhône Alpes. La nouveauté aussi est la relation et le dialogue, le maillage entre des acteurs du monde social, culturel etc. Une ouverture plus importante et une réelle souplesse à travailler ensemble, liées aussi au monde d’aujourd’hui.

Qu’est-ce que « accueillir » finalement ?
« Accueillir » est un mot complexe. Il couvre une réalité qui a deux bornes : un accueil inconditionnel qui est impossible et un accueil tellement conditionné qu’il n’est plus accueil. La réalité de l’accueil est entre ces deux bornes, et suivant que l’on tend vers une borne ou l’autre, l’accueil n’est pas le même. Je pense que c’est ce qui distingue les politiques de l’accueil des pratiques de l’accueil dans la société civile.

Mémoire de l’accueil des étrangers. Sous la direction de Abdellatif Chaouite. Ecarts d’identité. La fosse aux ours. Novembre 2014.///Article N° : 12552

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