Édito 68

Partir…

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« Hommage aux centaines de milliers d’immigrants venus construire et reconstruire une France qui maintient depuis toujours leurs enfants et petits-enfants au ban de la société. À quand une loi sur le rôle positif de l’immigration ? » (Affiche anonyme placardée aux vitres des Abribus et dans les bouches du métro parisien en Octobre 2005) (1)
« – Et toi, lui dit-il, que veux-tu faire plus tard ?
– Partir.
– Partir… ce n’est pas un métier !
– Une fois partie, j’aurais un métier. »
Tahar Ben Jelloun, Partir

« 1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État.
2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays. » Ce n’est pas un extrait de science-fiction ou le règlement d’un jeu vidéo mais l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU le 10 décembre 1948. Partir… un droit fondamental, inaliénable… une action, presque un réflexe, si intimement liée à la condition humaine qu’elle traverse l’histoire entière de son développement, de la préhistoire à nos jours.
Les migrations ont toujours existé. On connaît leur rôle essentiel dans l’histoire des villes, des régions, des continents et dans celle des relations internationales. Simplement, elles prennent à notre époque une dimension jamais atteinte, tant par le nombre de personnes qu’elles concernent que par leur étendue. Les chiffres sont là. En 2005, 191 millions de personnes ont quitté leur pays pour aller vivre ailleurs. En 1990, elles étaient 175 millions (2).
« C’est un des phénomènes les plus intéressants du monde moderne et c’est aussi celui qui a le plus affecté ma propre vie, raconte l’écrivain soudano-anglais Jamal Mahjoub. Aujourd’hui, les migrations sont omniprésentes. Cette expérience d’étrangeté est partagée par beaucoup de personnes, pas seulement par ceux qui viennent d’ailleurs mais aussi par ceux qui sont là depuis toujours » (voir son entretien p. 48).
Ce que pointe l’auteur de Là d’où je viens pourrait résumer une des approches de ce dossier. L’expérience migratoire ne serait-elle pas en passe de devenir un nouveau dénominateur commun de l’humanité ? Car, par-delà les trajectoires purement géographiques, les migrations bouleversent en effet l’environnement, la culture, l’imaginaire de chacun.
Entre géopolitique et géopoétique (3)
Les témoignages et entretiens publiés dans ce numéro témoignent de la force et de l’impact de ces recompositions. Aussi diverses soient-elles, toutes les expériences migratoires s’avèrent radicalement « transformantes ». C’est sur ce vécu que nous avons voulu nous pencher. Cette expérience intime. Les artistes et intellectuels dont les voix s’expriment dans ces pages nous parlent de ce voyage intérieur, cette « mutation ». De la quête identitaire de Malik Nejmi (p. 15) à l’exil politique des Sud-Africains Lorna de Smidt (p. 101) et Gérard Sekoto (p. 59) en passant par le nomadisme artistique de Kaïdin (p. 64), chaque expérience se révèle dans toute sa singularité. Ce qui ne les empêche pas d’avoir en partage de nombreuses questions. Que signifie appartenir à une société ? Vivre dans une autre ? Qu’est-ce que l’identité ? Les origines ? La mémoire et sa transmission ? Autant d’interrogations qui traversent les œuvres. Différemment.
On se souvient, il y a quelques années, du magistral triptyque théâtral d’Ariane Mnouchkine : Le Dernier Caravansérail. Aujourd’hui, nombreuses sont les pièces qui traitent de l’émigration et de l’immigration, notamment celles des auteurs francophones originaires d’Afrique de l’Ouest. Comme l’analyse Sylvie Chalaye, elles mettent en scène, parfois non sans autodérision, les dimensions secrètes et tragiques de ces expériences (p. 51).
Les cinéastes s’emparent également de ces thèmes. Juju Factory, récente fiction de Balufu Bakupa Kayinda, nous plonge dans le quartier congolais de Bruxelles, Matonge (p. 32). Comment ne pas évoquer également le saisissant long-métrage de Nicolas Klotz, La Blessure (p. 126) ou encore Les Oiseaux du ciel d’Éliane de la Tour (dont les critiques sont disponibles sur le site d’Africultures) ? Autant d’œuvres qui tentent d’appréhender la complexité de l’expérience migratoire, au carrefour de l’histoire, individuelle et collective, et du politique.
La violence de la transformation
Qui mieux que les artistes peut traduire ces multiples dimensions ? « La migration appelle à réfléchir sur les valeurs que l’on a et qui ne sont plus évidentes, qui ne vont plus de soi. […] Il faut bâtir son propre héritage. Comment tisse-t-on son propre lien avec le lieu où l’on vit ? Comment y met-on du sens ? », dit encore Jamal Mahjoub.
Si tous les voyages, qu’ils soient migrations pour des raisons économiques ou politiques ou désirs de découvrir le monde, trouvent leur aboutissement dans la rencontre avec un ailleurs, les modalités de cette rencontre ne sont jamais les mêmes. Les artistes nous le rappellent avec force : « L’étrangéité » peut revêtir mille visages. Elle peut être d’une douleur et d’une violence intérieure inouïes, comme celle du principal personnage du dernier roman d’Hamid Skif (4), immigré clandestin qui vit reclus dans une chambre de peur d’être raflé (p. 109). Elle peut devenir entière négation de son identité individuelle, comme le souligne l’auteure et philosophe Tanella Boni (p. 40). Dans tous les cas, le regard de l’autre se révèle déterminant, dans le pays d’accueil comme dans celui d’origine. Car l’immigré, ainsi que le rappellent le dramaturge Marcel Zang (« Où que j’aille, je me sens à côté ») ou le comédien Dieudonné Kabongo, devient étranger d’un côté comme de l’autre.
Abdelmalek Sayab, l’un des premiers grands sociologues de l’immigration, élève de Pierre Bourdieu, a pointé cette « double absence » qui caractériserait les immigrés (5). Plusieurs artistes lui font écho : cet entre-deux représente pour eux l’espace même de la création. Balufu Bakupa Kayinda insiste sur la souffrance du déracinement et « le conflit créatif » propre à l’éxilé, Kaïdin revient sur son expérience de marginalisation due à la couleur de sa peau (bien qu’elle ait pris la nationalité ivoirienne, étant blanche, on ne la reconnaît pas comme une artiste africaine…). Tous disent la violence de cette expérience de l’altérité, sa douleur mais aussi sa richesse. Il nous a paru intéressant à ce sujet d’ouvrir nos pages à la psychothérapeute et anthropologue Claire Mestre. Responsable d’une consultation de médecine transculturelle à Bordeaux, elle éclaire, de son point de vue, les enjeux du vécu migratoire : « La gestion plus ou moins souple de références complètement différentes » (p. 91).
Car il s’agit bien de cela. Dans la distance qui le sépare tant de sa société d’accueil que de celle de ses origines, l’immigré doit se reconstruire, « bâtir son propre héritage », ses propres références. La difficulté et l’instabilité de sa condition lui permettent une réflexion critique précieuse dans la mesure où elles favorisent « une relation plus objective au monde social » (6). Incontestablement, l’immigré est à la fois à l’extérieur et à l’intérieur, « installé tout en étant décalé ». Zakya Daoud, journaliste d’origine française née Jacqueline Loghlam, qui a vécu une trentaine d’années au Maroc, témoigne par ses écrits de cette acuité particulière (p. 71). Bétoule Fekkar-Lambiotte également. Ex-militante du FLN, puis conseillère culturelle de l’ambassade d’Algérie en France, cette femme d’exception n’a cessé de s’engager en Algérie comme en France. Elle rédige actuellement ses Mémoires qu’elle a intitulés, en référence à l’ouvrage de Sayab, La Double Présence… (p. 74).
Alors, absence ou multiplicité d’identités ? Chaque expérience affirme sa singularité mais elles créent toutes de l’hybridité culturelle. À la fois ici et là-bas, l’immigré peut incarner une nouvelle conception de l’identité, fragmentée, plurielle… où se résorbe enfin la sempiternelle dichotomie entre le même et l’autre (7). L’entre-deux peut être aussi « deux fois dans », comme a pu l’observer le sociologue David Lepoutre à travers ses recherches dans un collège de Seine Saint-Denis (p. 81).
Le sel de la terre
Partir… Depuis toujours, le voyage a été valorisé comme une source unique de savoir. Ne trouve-t-on pas l’Iliade et l’Odyssée aux sources de la littérature européenne ? En Afrique de l’Ouest, les griots ne racontent-ils pas avant tout les migrations fondatrices des ancêtres ? Le voyage géographique ou intérieur : sel de la terre, sève des humains. Rappeur et soufi, Abd Al Malik le rappelle avec simplicité : « La vie est une migration » (p. 68). Marie-Louise Bibish Mumbu, journaliste et auteure congolaise, proclame son droit à choisir sa vie dans son très beau texte Mes Obsessions : j’y pense et puis je crie (p. 115).
Le voyage contient cette part de rêve essentielle à l’humanité. Fatou Diome, l’auteure du roman best-seller Le Ventre de l’Atlantique, confiait dans un précédent entretien accordé à Africultures : « Les gens ne partent pas toujours pour faire fortune. Certains partent tout simplement parce qu’ils ont envie de choisir leur chemin, de vivre leur vie autrement, de se sentir libre » (8).
Partir… droit fondamental, universel, d’aller à la rencontre de l’autre, de l’ailleurs. Le grand écrivain somalien Nuruddin Farah raconte comment son immigration, pourtant contrainte, lui a permis de réinventer son pays. « L’idée même de l’exil déclencha mes facultés d’imagination comme on démarre un moteur », confie-t-il (p. 113). Quant aux artistes sud-africains Marcus Neustetter et Stephen Hobbs, leur audacieux projet multimédia « UrbaNet-Tango City » montre comment les migrations peuvent non seulement permettre de repenser les villes mais aussi de partager un terrain commun avec l’autre (p. 104).
Peut-on accepter un monde où une grande partie de l’humanité ne serait pas autorisée à voyager où bon lui semble ? Un monde où la découverte de l’ailleurs serait réservée aux seuls riches ? Depuis de longues années, l’immigration en provenance des pays du sud est de plus en plus stigmatisée au Nord. Face aux dérives de certains discours politiques, des législations qui ne cessent de se durcir et des pratiques administratives et policières, de nombreuses associations de défense des droits de l’Homme s’inquiètent et se mobilisent. Depuis quelques mois, la Cimade a lancé en France une courageuse campagne et un appel nationaux intitulés : « Assez d’humiliation ! Les migrants sont notre monde. » Jérôme Martinez, responsable de la campagne, en explique les enjeux et les objectifs (p. 144).
Aux frontières de l’Europe, semble être déclarée une véritable guerre aux migrants. De plus en plus d’intellectuels et d’artistes (9) dénoncent la tragédie de ces damnés de la terre : impossibilité d’obtenir des visas, traitements inhumains des filières clandestines de passage comme des polices chargées de la protection des frontières, prises de risques mortels… Ancienne ministre de la Culture du Mali, Aminata Traoré a été l’une des premières à dénoncer ces situations. Aujourd’hui, elle travaille avec les anciens candidats au départ reconduits de force dans leur pays et réclame un débat de fond collectif sur les migrations internationales (p. 129).
Peut-on sensément empêcher les individus d’émigrer lorsque les conditions de vie dans les pays d’origine restent si précaires, lorsque le fossé entre pays riches et pauvres ne cesse de se creuser ?
Pour clore ce dossier, nous avons voulu laisser la parole à d’anciens migrants d’origine malienne qui tentèrent l’an dernier d’entrer clandestinement dans les enclaves de Ceuta et Melilla au Maroc. Leurs témoignages terribles, recueillis par Aminata Traoré, ne peuvent laisser indifférent (p. 133). Tout comme le sort des « oubliés de Sangatte » que relate la journaliste Anne de Loisy (p. 138).
Peut-on laisser ainsi se criminaliser un pan entier des migrations? À l’heure où les moyens de transport ne cessent de se démocratiser et où les nouvelles technologies abolissent les frontières, ne laisserait-on, en provenance des pays du Sud, plus que les marchandises circuler librement ? Accepterait-on que certains hommes doivent cesser de rêver, de partir…

1. Didier Gondola, professeur à l’Université d’Indiana, aux États-Unis, place cette citation en exergue de son remarquable texte Retour sur le lieu du crime : la diaspora africaine en France entre colonisation et indigénisation. Á lire absolument sur le site d’Africultures : www.africultures.com
2. Source : rapport du Conseil économique et social des Nations Unies publié en mars 2006.
3. Concept de l’écrivain Kenneth White qui se propose d’appréhender le monde extérieur dans une relation poétique.
4. La Géographie du danger, Éditions Naïve, Paris, 2006.
5. Voir Abdelmalek Sayab, La Double Absence, des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Éditions du Seuil, Paris, 1999 et L’Immigration ou les paradoxes de l’altérité. Tome 1 : L’illusion du provisoire, Editions Liber – Raisons d’agir, Paris, 2006.
6. Nicole Lapierre, Pensons Ailleurs, Éditions Stock,Paris, 2004.
7. Voir à ce sujet Amin Maalouf, Les Identités meurtrières, Éditions Grasset, Paris, 1998. « À l’ère de la mondialisation, avec ce brassage accéléré, vertigineux, qui nous enveloppe tous, une nouvelle conception de l’identité s’impose – d’urgence ! Nous ne pouvons nous contenter d’imposer aux milliards d’humains désemparés le choix entre l’affirmation outrancière de leur identité et la perte de toute identité, entre l’intégrisme et la désintégration. Or, c’est bien cela qu’implique la conception qui prévaut encore dans ce domaine. Si nos contemporains ne sont pas encouragés à assumer leurs appartenances multiples, s’ils ne peuvent concilier leur besoin d’identité avec une ouverture franche et décomplexée aux cultures différentes, s’ils se sentent contraints de choisir entre la négation de soi-même et la négation de l’autre, nous serons en train de former des légions de fous sanguinaires, de légions d’égarés » p. 49.
8. Voir « Partir pour vivre libre », entretien de Taïna Tervonen avec Fatou Diome paru dans le numéro 57 d’Africultures (oct. 2003) et consultable sur le site www.africultures.com
9. Lire à ce sujet, l’article de Boubacar Boris Diop « Les Nouveaux damnés de la terre » paru dans le numéro 67 d’Africultures (juin 2006) et consultable sur le site web. Voir aussi le projet et nouvel album du rappeur Didier Awadi « Sunugaal » ou le dernier disque de Abd Al Malik « Gibraltar ».
///Article N° : 4588

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