Edito. Sans haine, sans peur, sans amalgames

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« que ta voix ne s’éraille
que ton fil ne se noue
que ne se confinent tes voies
avance ! »
– Aimé Césaire –

« Au mauvais endroit / Au mauvais moment / C’était / Eux / C’était / Nous […] / A Beyrouth, Kigali, Maroua, Bangui, Palmyre hier / Et à Paris aujourd’hui »(1) Des mots contre les maux. Après ces attentats du 13 novembre à Paris, c’est vers les artistes qu’Africultures se tourne une nouvelle fois pour accompagner l’émotion, la colère, la peur, l’impuissance, la tristesse. Ce vendredi soir d’automne 129 personnes ont perdu la vie à Saint Denis (93) et à Paris dans ces bars et restaurants, ainsi que lors d’un concert au mythique Bataclan. À quelques centaines de mètres de la rédaction d’Africultures. Dans cet Est parisien, quartier de brassages culturels, sociaux, religieux, cette « diversité française » tant martelée ces derniers jours pour dire que tout un chacun est concerné. Ils étaient simplement « sortis vivre un peu » et ils sont morts.
Parmi les victimes, une majorité de jeunes trentenaires tués par des jeunes de leur âge, qui fait titrer à Libération « Génération Bataclan ». Et le philosophe Frédéric Worms de préciser avec justesse : « Génération déchirée mais aussi orientée par l’événement. Obligée de penser sa division mais sans confusion. Même les relégués, les délaissés, même les assassins, qu’il ne faut pas laisser aux harangueurs.[…] Une génération, c’est un événement. […] C’est une signification. Qu’est-ce qui était visé ? Quoi ? Qui ? Ne nous laissons pas, et par personne, confisquer la réponse. C’est une génération. Mais ne lui volons pas le droit et la force de dire, pour elle et pour tous, dans ce qui viendra et ce qui se fera, laquelle »(2). En insistant bien sur cette génération « consciente des soucis du monde et de la fête du monde », biberonnée tout autant à la crise économique et sociale qu’au « village global ». Pleinement consciente que le mythe de la libre circulation associée à la mondialisation s’effrite sous les inégalités. Qu’elle a pour revers des replis, des murs et des « identités meurtrières ».
Et c’est bien à cela que doit résister cette « génération » ici et maintenant. À l’heure de la « guerre » déclarée et de l’ « État d’urgence » institué. À l’heure des discours clivants sur les identités religieuses et les amalgames persistants pointant les musulmans de France mais également les réfugiés. Le tout dressant un horizon du tout sécuritaire, de la division, de l’exclusion et de l’escalade de la violence. « Facebook dégueule / Si c’est des musulmans, qu’est-ce qu’on va prendre…/ Des noirs, qu’est-ce qu’on va prendre…/ Si c’est des ceux de là-bas quoi ! Qu’est-ce qu’ils vont prendre…/ Bobigny, Drancy, Courcouronnes. Fiche S comme stupeur. / Tout le monde serre le ventre. Tout le monde serre les coudes. / La France serre les dents. / Et nos identités tombent / Demain, demain, demain, peut-être nous marcherons. / Au pas. / Dans trois semaines, vague bleue. Foncée. Bleu sale. Bleu Peur. / Demain, demain, demain, peut-être nous nous relèverons./ Ou pas. / Nos identités sombrent » réagit l’auteure Christelle Évita. En échos les paroles du groupe de rap La Rumeur : « Question à chaud, hermano, ça fait quoi d’être un problème / Une plaie qu’on aime à vomir / Qu’on jetterait volontiers à la mer à la Seine / Dès qu’un d’ces tarés à lier s’explose en chantant », extraites du titre « Sous peu il fera jour ».
Pourtant, dans ce décor sombre des initiatives citoyennes et artistiques, des témoignages, des mots retentissent pour inventer un autre chemin. Et les premiers touchés par ces terribles drames nous guident, déjà. « Vous n’aurez pas ma haine », écrit un jeune père qui a perdu sa femme. « Vous voulez que j’ai peur, que je regarde mes concitoyens avec un œil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu. Même joueur joue encore. »(3) Et nous continuerons, dans nos colonnes, de réitérer notre combat contre les divisions, les essentialisations, les assignations, les replis et les amalgames. De documenter les paroles d’artistes et de citoyens qui accompagnent les maux de ce temps par leurs mots, qui mettent des mots sur les douleurs, les colères, les incompréhensions, les subliment, et enfantent de la Beauté et d’autres possibles. Sans haine, sans peur et sans amalgames.

(1) Texte de Marc Alexandre Oho Bambe : Vendredi 13
(2) « L’enjeu pour cette génération sera de résister » , Frédéric Worms. Libération, du 15 novembre 2015
(3) « Vous n’aurez pas ma haine », Antoine Leiris. 16 novembre 2015
///Article N° : 13317

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