Justice

Des muscles et du nerf derrière la scène

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A Lagos, la sécurité reste un marché juteux, qui fait vivre loubards et entreprises, au service notamment des artistes, du public et des VIP. Le monde de l’événementiel a aussi besoin de protection.

Plusieurs centaines de personnes se pressent devant l’entrée du New Afrika Shrine. Le temps d’une semaine, la salle de concert gérée par Yeni et Femi Kuti fait le plein. La Felabration (commémoration de la mémoire de Fela Kuti) se joue à guichets fermés. L’entrée est libre. Officiellement, le Shrine a une capacité de 2.000 places. Ils sont certainement deux fois plus ce soir à assister à une programmation éclectique, allant de la pop naija au high-life, en passant par le rap survitaminé au vocoder et au reggae, sans oublier, bien sûr, l’incontournable afrobeat.
Vêtu d’un tee-shirt jaune avec « Shrine Police » inscrit au dos, Kenneth est posté sur l’une des deux allées attenantes à la scène centrale. Il est grand et massif. Agé d’une vingtaine d’année. En poste depuis les premières balances d’artiste, cet après-midi. À peine quelques pauses à l’extérieur du grand bâtiment. Histoire de reposer ses oreilles car les décibels à l’intérieur du Shrine débordent très vite la scène. Kenneth est l’un des 200 agents chargés de veiller à ce que tout se déroule bien. Sa mission exacte : faire en sorte que les backstage ne soient pas envahis par ceux qui n’ont pas le bon badge. Fille ou garçon, le traitement est égal. Sans sésame, pas moyen de resquiller. Toujours ferme mais courtois. Même quand la personne en face de lui se trouve dans un état second. Ici dans le temple des Kuti, l’alcool coule à flot et on respire librement son herbe, même si un panneau invite les usagers du lieu à ne pas consommer de drogues à l’intérieur de l’établissement…
Au Nigeria, les espaces VIP sont des lieux sacrés. C’est là où toute organisatrice, tout organisateur de concert, va rentabiliser son événement. Les sponsors et autres mécènes jouissent d’un espace privatif qui leur permet de se mêler aux artistes. Depuis 4 ans, Kenneth est passé maître dans le « filtrage » des publics. Pourtant, la sécurité n’était pas son vrai métier. Mais Kenneth connaît le monde de la rue. Il en vient. Un atout pour une boîte de sécurité gérant la Felabration, où le public – lagosians et touristes – a besoin d’être rassuré. Kenneth n’opère pas de fouilles, à l’endroit où il se trouve. Cette opération a été effectuée bien en amont. À l’entrée. Kenneth a sa feuille de route et son rôle y est strictement défini. En cas de conflit, il doit privilégier la parole. Parler, beaucoup parler, crier s’il le faut, utiliser la force physique en extrême recours et en cas de nécessité de défense, uniquement.
Kenneth fait partie de ces loubards de rue (area boy) que les coulisses de l’événementiel à Lagos recyclent pour assurer la sécurité de ses artistes, de ses publics et de ses VIP. Un marché juteux. Plusieurs centaines de milliards de naira en jeu. À Lagos, on vit loin de la terreur des bombes humaines de Boko Haram, situés plus dans le Nord-Est du Nigeria. La sécurité y est néanmoins une préoccupation, que l’on soit dans un espace privé ou public. Et surtout dans le monde du spectacle vivant, de la musique, en l’occurrence. Dans cette mégapole, où les 25 millions d’habitants ont une confiance toute relative à l’endroit de la police nationale (et républicaine), on fait appel très largement à des entreprises privées de sécurité et de gardiennage. Il y en a de toutes les tailles et pour toutes les bourses. De la boîte à fric à la société ultra-professionnelle. Strong Arm Events, qui préfère un autre type de profils que celui de Kenneth, fait partie des entreprises qui s’en tirent le mieux dans le domaine. À la tête de S.A. Events se trouve Justice. Un ancien de la Navy nigériane. Diplômé d’un Bachelor en criminologie et en sécurité à la National Open University of Lagos, Justice a troqué son uniforme de marin militaire pour revêtir une tenue d’agent de sécurité à partir du début des années 2000. Ce deuxième dan au karaté se jette alors à corps perdu dans le monde de la nuit, écume inlassablement le monde de l’événementiel à la recherche d’opportunités de travail et propose ses services au culot…
Toujours tiré à 4 épingles, ce colosse s’accommode des us et coutumes d’un secteur d’activité, situé aux antipodes du fair play à la Britannique, où la concurrence est loin d’être loyale. Surtout dans ce Nigeria, infecté par le cancer de la corruption. « Vous savez, les gens ne respectent pas la sécurité, les gens veulent le moins cher, et pas forcément la compétence. Du coup, quand vous faites un devis, il y aura toujours quelqu’un qui passera derrière vous pour proposer moins cher… » explique Justice de sa voix modulée, qui contraste avec son physique herculéen. « C’est une compétition. Seuls les plus forts survivent. La concurrence est énorme ! ». Pour fidéliser sa clientèle, Justice compte sur un réseau de bodybuildés capables de s’adapter à tout type de manifestation. Du concert avec un plateau d’artistes à dimension internationale à la party en cercle privé, en passant par les cérémonies Awards ou les funérailles. Sans effectif permanent, Strong Arm Events recrute à la carte. En fonction donc de l’événement, du lieu et aussi du type de public. La plupart du temps, Justice s’entoure d’armoires à glace s’entrainant dans la salle de musculation du National Stadium de Surulere. Cela sonne comme un cliché. Il n’empêche, les kilos de muscle constituent, dans maints contextes, une arme de dissuasion, même si ce n’est pas une assurance tout risque…
La pâte Strong Arm Events ? Polos rouges, pantalons noirs de combat, Rangers noir, gilets pare-balles, casquettes noires et teaser. La législation nigériane en autorise l’usage. Le patron est sur le terrain avec ses troupes. Car Justice coordonne. Tout en discrétion, talkie-walkie en main. Il dirige. Oriente. Parle. Discute. Beaucoup. Hors de question pour lui de déléguer sauf lorsqu’il gère plusieurs contrats sur des créneaux horaires identiques. « On ne vient pas dans le business de sécurité sans compétences. On ne peut pas improviser. Il faut connaître le public, anticiper ses comportements et ses réactions. Et surtout savoir comment prévenir les crimes. Savoir ce qui suscite les crimes… Pourtant, quand vous soumettez votre devis, bien souvent le client veut vous imposer le nombre de gars à déployer sur le terrain. Quelque part dans ce pays, les gens ne respectent pas la sécurité, mais on doit faire avec ». Justice est en perpétuelle quête de nouvelles méthodes. De nouvelles approches. Car si au Nigeria, il s’agit avant de tout de faire de la prévention contre les bagarres et les affrontements de groupes ou encore contre le vol, le boss de S.A. Events sait parfaitement qu’il ne pourrait pas se reposer sur ses seuls acquis.
Pour assurer la pérennité de sa prospère petite entreprise, Justice est également « consultant » dans son domaine. Il prodigue conseils et cours à des professionnels du monde de la banque, de l’industrie, mais aussi à des particuliers. Sans cesse, il repousse ses limites. Lagos est le paradis rêvé pour toute entreprise de sécurité tant la demande de service semble illimitée. C’est pourquoi la concurrence s’y concentre. Car les Yorubas sont friands de musiques et d’événements. Et Strong Arm Events n’est pas en reste, puisque c’est sur « Eko City » qu’est généré plus de 50 % du chiffre d’affaires de la société. S.A Events travaille parfois dans le Nord du pays ou dans l’Est, dans la région du Delta du Niger. Pour des extras bien souvent, pour des services de protection rapprochée ou d’investigation type détective privé. Lagos est donc l’alpha et l’oméga pour Justice. L’homme d’affaire sait très bien que le moindre raté lors d’une prestation le conduira directement au purgatoire. Lagos est une ville cruelle. Les réputations s’y font et s’y défont à la vitesse de la lumière. On peut monter haut sur la pyramide. Mais on peut en dégringoler assez vite…

///Article N° : 13318

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