En attendant 2010 : le Mundial vu de Johannesburg

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Achille Mbembe est professeur d’histoire et de sciences politiques à l’université du Witwatersrand (Afrique du Sud). Son dernier ouvrage, De la postcolonie a été publié en 2000 aux éditions Karthala à Paris (2e édition, 2005). Pendant la Coupe du monde de football qui se déroule en Allemagne, Achille Mbembe a tenu un journal dont voici de larges extraits.

Johannesburg, le jour du match d’ouverture
Football : opium des masses ?

Il y a peu, je suis arrivé à la conclusion selon laquelle le football, on l’aime ou on ne l’aime pas. Il fait partie de ces choses de la vie au sujet desquelles il n’y a pas de demi-sentiments. Les hasards de la vie et les choix de carrière ont fait que je passe huit mois de l’année à Johannesburg, la ville qui abritera le match d’ouverture du Mundial 2010 et sa finale – la première en terre africaine.
On peut dire qu’à Jozi (autre nom de Johannesburg), on meurt littéralement de foot. Je veux dire d’addiction et d’overdose – sans compter, d’ailleurs, qu’il y a quelques années, quelques dizaines de pauvres spectateurs, sans doute des chômeurs, se sont fait faucher un dimanche après-midi lors d’un derby opposant le Kaizer Chiefs à Orlando Pirates, les deux équipes phares du pays. La caverne qu’est Ellis Park avait ouvert ses portes à plus de 75000 personnes sa capacité maximale.
Pendant la saison européenne, je passe la plupart de mes fins de semaine à regarder des matches de foot à la télévision. La chaîne câblée sud-africaine Supersport retransmet en direct les championnats anglais, portugais et quelques matches de la Liga espagnole. En outre, elle diffuse, en différé, les championnats brésiliens et offre, une fois par semaine, un résumé en images de tous les buts marqués par tous les clubs des grands championnats. Sur TV5, j’ai accès, tous les samedis, à certains matches de la Ligue française. Des matches du championnat néerlandais et brésilien sont retransmis par la chaîne américaine ESPN.
Tous les matins, en arrivant au bureau, je procède à la lecture sur Internet des analyses sportives du quotidien The Guardian (Londres) et de l’Équipe (Paris). Je suis également un lecteur régulier du site camerounais Camfoot, et surtout de sa rubrique ‘Toli Toli’une sorte d’agora où l’insulte frise la vulgarité, et chaque fanatique y va de ses gros sabots pour commenter l’actualité footballistique. Je reçois, par ailleurs, la lettre hebdomadaire du club londonien Arsenal que le coach Arsène Wenger envoie aux souscripteurs. De passage à Highbury avant la fermeture de ce stade cette année, j’ai pris soin, comme l’an dernier, d’acheter le nouveau maillot des Gunners que j’utilise lors de mes propres entraînements avec l’équipe de mon quartier.
Plus d’une fois, j’ai visité le Nou Camp de Barcelone, véritable temple dédié au culte de l’endurance, de la maîtrise technique, de l’esthétique du corps et, bien entendu, du capitalisme puisque de nos jours, il est impossible de séparer le football de ses effets de vérité financiers. J’y ai vu des matches du Barça en compagnie de mes amis du Centre de Culture Contemporaine de Barcelone (CCCB). Il y a quelques années, à Cardiff, j’ai assisté, avec mon ami Paul Gilroy, à la Community Shields (le traditionnel match d’ouverture de la saison qui oppose le champion d’Angleterre au vainqueur de la Coupe). Arsenal y affrontait Manchester United.
Depuis 2005, j’organise chaque année, avec des collègues de la School of Architecture de l’université du Witwatersrand, un symposium international d’analyse et de prospective sur le Mundial 2010 – symposium auquel participent d’ailleurs de hauts responsables du football sud-africain, des commentateurs internationaux du sport, des chercheurs et universitaires, des responsables municipaux, des compagnies de marketing et des médias locaux.
À force d’observer le football depuis plusieurs années, je crois avoir fini par me cultiver. Lorsqu’on a tout dit, ce qui reste du foot, c’est tout de même l’impermanence des gestes et des signes, le va-et-vient incessant, la constante brisure, dérobade et dispersion, à la manière d’un battement de cœur ou de cil. Ce qui fait la beauté de ce sport, c’est quand même ce côté furtif et malin, cette dimension de flirt, ce mouvement gracile des corps des athlètes – toutes choses sans lesquelles il n’est tout simplement pas de jeu, encore moins de jouissance par surprise.
Je suis désormais persuadé qu’au-delà des couilles rosâtres et de l’air niais des hooligans et ethno-chauvinistes de tous poils, des gestes physiques parfois brutaux et inélégants, de la clameur des foules et du pharaonisme des sommes d’argent qui passent de main à main, c’est cette espèce de présent presque immobile, ou du moins aléatoire, en tout cas exaltant, qui fait la puissance du foot et sa capacité à titiller nos plus obscures pulsions. Quelque chose est arrivé, quelque geste, quelque dribble ou feinte a été esquissé qui, à peine accompli ou raté, est déjà oublié ; fait place à un autre. Mais il s’agit, en vérité, d’un oubli sans possibilité d’oublier – le pouvoir de se souvenir.
On peut donc dire du football qu’il fonctionne à la manière du religieux précisément parce qu’il autorise une migration intérieure que le spectateur, le joueur et la foule vivent comme risque corporel et comme ressource imaginaire à la fois. Mais cette migration est aussi passage de l’intérieur à l’extérieur – la vague du plaisir et l’éructation qui accompagnent chaque but marqué, les hurlements et les quolibets adressés à l’adversaire, la passion, l’absence de retenue, les explosions de joie, les émotions impossibles à masquer, la douleur et la mélancolie les soirs de défaite, le travail de la foule et ses sensations, la ruine de notre pouvoir de disposer de nous-mêmes à l’instant du but.
C’est à cause de tout cela qu’il m’arrive, de temps à autre, de donner mes opinions sur la marche du football au Cameroun et en Afrique à travers des articles de journaux. Ces articles retiennent souvent l’attention de hauts dirigeants du sport (membres de la Fédération, propriétaires de clubs et de centres de formation, entraîneurs, parfois l’un ou l’autre des joueurs professionnels, les milieux du sponsoring et, je dois le confesser, de temps en temps quelque ministre de la république, conseiller ou diplomate). Mais pour des raisons qui m’échappent, les mêmes articles ont le don d’enrager la plupart de mes compatriotes. Sans en être le moins du monde conscient, j’ai ainsi fini par me faire de véritables « ennemis ».
Je ne saurais dire combien de lettres me sont parvenues, dans lesquelles des dizaines et des dizaines d’hommes et de femmes apparemment de bonne foi s’offusquaient qu’un « intellectuel sérieux » accrédite, de cette manière, une basse besogne réservée à des illettrés, et dont le gouvernement se sert comme d’un opium pour endormir les masses, prolongeant ainsi la vie d’un pouvoir vénal.
Pourquoi donc le football, ce langage de notre temps, trouble-t-il tant mes compatriotes – surtout les lettrés – alors que pour ma part, il fait partie des « arts figuratifs » de l’ère de la globalisation ? Le foot est-il vraiment le lieu d’une contradiction si perverse (entre liberté et servitude, chauvinisme et cosmopolitisme et ainsi de suite) qu’il est impossible d’y introduire quelque différence que ce soit, ou encore ce petit mot de trop susceptible de faire défaillir le langage de l’aliénation dont il serait, d’après certains de mes compatriotes, le signifiant absolu ?
Johannesburg, après l’élimination du Ghana par le Brésil
Que diable attendiez-vous donc de « ces gens-là » ?

« Que diable attendiez-vous donc de ces gens-là » ? Telle est la question que me posait, aujourd’hui, le correspondant local d’un très grand journal étranger. En effet, le Mundial 2006 s’achève bientôt en Allemagne, et la médiocrité des prestations des équipes africaines au cours de cette compétition n’aura guère surpris que les observateurs distraits ou complaisants – ceux aux yeux desquels, à ce niveau de la compétition, l’on n’attend strictement rien « de ces gens-là », et un match nul pour une équipe africaine est déjà synonyme d’une victoire.
De fait, malgré la présence de nombreux professionnels dans les championnats d’Europe, l’écart qui sépare le football africain des normes internationales ne cesse de se creuser. Seize ans après avoir atteint le stade des quarts de finale en 1990, le Cameroun, par exemple, n’a pas été capable de rééditer son exploit d’Italie. Incapable de consolider ses acquis, il s’est fait chaque fois éliminer et dès le premier tour, que ce soit en 1994, 1998 ou 2002.
Chaque fois également, la participation des « Lions Indomptables » à la phase finale de la Coupe du monde a été émaillée de scandales (corruption et vénalité des dirigeants, désorganisation et absence de planification, primes non payées) et ponctuée d’événements grotesques et embarrassants que seul le Togo vient, cette année, de surpasser. À peine quatre ans après son épopée asiatique, le Sénégal, quant à lui, n’a même pas été capable de se qualifier pour la phase finale pour la deuxième fois consécutive. Le Nigéria, pays des promesses qui n’engagent que ceux qui y croient, continue de faire illusion depuis 1994.
Sur le terrain, l’on a vu des affrontements au cours desquels les Africains ne manquaient guère d’arguments techniques individuels. Parfois, leurs équipes ont fait montre de cohésion et sont parvenues à mener à la marque. Elles ont, à un moment ou à un autre, au fil des matches, montré ce que pourrait être le foot africain de demain s’il lui était donné de réaliser ses promesses : un foot euphorique et festif, fait de joie et de spontanéité, de beauté et de virtuosité technique, de rapidité et de puissance athlétique. Et, de surcroît, un foot gagnant. Mais force est de reconnaître que, pour l’heure, c’est là où nous en sommes : au seul niveau de ce qui pourrait être si et seulement si …
Car, pour le moment, que de lacunes, à commencer par l’habileté à cadrer les tirs au but – qu’il s’agisse des tirs à la course ou des coups de pied arrêtés. Que dire, ensuite, de l’incapacité à faire tourner le ballon en en gardant au maximum la possession ? Car, c’est bien là l’une des forces des formations européennes et sud-américaines, cette base sans laquelle il n’est pas possible d’occuper rationnellement le terrain, d’étouffer l’adversaire, de sortir proprement les ballons de la zone de défense, de créer du mouvement, bref d’élever le jeu à un niveau tactique supérieur, ou encore de bâtir des équilibres entre les phases d’apparente stabilité, les phases de brusque accélération, voire la vitesse de pénétration.
Il faudra le répéter ad nauseam : ce sont des équipes qui manquent de sens tactique. J’ai, à titre d’exemple, regardé l’un des matches de la Tunisie. Comment expliquer qu’après avoir pris de l’avance au score avant la dixième minute de la première mi-temps, les « Aigles de Carthage » décident de jouer le reste de la partie sur leur moitié de terrain et – conséquence logique – se fassent démolir au terme d’une résistance d’environ soixante-dix minutes ? Comment expliquer qu’en huitième de finale, le « Black Star » du Ghana improvise un système de défense en ligne aussi poreux qu’hésitant, dans le vain espoir de neutraliser ainsi l’attaque brésilienne, l’une les plus explosives au monde ? N’oublions pas, enfin, la tendance à encaisser des buts à deux moments psychologiques clé d’un match : dans les dix premières minutes ou lors des arrêts de jeu.
Quoique l’on dise, le football africain n’est donc pas encore à la hauteur de celui des grandes nations. En fait, on l’a vu en Allemagne, il est en net recul. Les raisons de ce recul, voire de ce décrochage sont pourtant connues. Contrairement à ce que l’on pense, elles ne tiennent pas forcément à l’absence de moyens financiers. Si le continent faisait vraiment montre de sérieux dans la mise en place d’un véritable Marché Africain du Football, il pourrait facilement attirer les fonds nécessaires au développement de son football.
Que pour le moment il ne soit pas capable de le faire tient en très grande partie à des facteurs purement politiques, culturels et extra sportifs auxquels s’ajoute une profonde sclérose de la pensée. L’Afrique dispose, après le Brésil, d’une insondable réserve de talents potentiels. Ce qui lui fait défaut – et c’est la raison pour laquelle elle ne peut pas se hisser à hauteur des grandes nations de football – c’est sa culture de l’anti-discipline, du désordre et de l’inefficacité à laquelle il faut ajouter la propension de ses dirigeants à la vénalité. Ainsi, l’un des délégués africains de la FIFA, Monsieur Ismael Bhamjee du Botswana, s’est fait expulser d’Allemagne pour avoir été pris en flagrant délit de revente des billets au marché noir !
L’existence brute de talents ne garantit donc rien. Encore faut-il les cultiver en mettant en place une politique de prospection, des institutions de formation et, qu’on le veuille ou non, des filières d’une expatriation négociée avec des partenaires étrangers et profitable aussi bien à leurs clubs qu’aux nations africaines elles-mêmes. C’est ainsi, par exemple, que les choses se passent au Brésil et en Argentine.
L’investissement dans la formation des talents finit toujours par payer aussi bien sur le plan technique, sportif que financier. Il contribue, par exemple, à la consolidation locale d’un championnat national de bon niveau. Sur le plan purement sportif, la formation des jeunes permet de préparer la relève en alimentant chaque fois l’équipe nationale de nouvelles cohortes de joueurs ayant appris à travailler ensemble plusieurs années durant et ayant pris part à diverses compétitions continentales et internationales dans leurs catégories respectives.
Ainsi, la présente équipe du Ghana (le « Black Star ») est composée, en très grande partie, de jeunes gens qui se sont illustrés lors de divers championnats cadet et junior à l’échelle internationale. Il n’est pas étonnant, d’autre part, que la plupart des meilleurs joueurs de l’équipe ivoirienne (les « Éléphants ») aient effectué leurs premiers pas ensemble au sein de l’académie la plus prestigieuse d’Abidjan. Au pas où vont les choses sur le continent, les équipes nationales susceptibles de dominer la scène continentale dans les années à venir sont sans doute celles de la Côte d’Ivoire, du Nigéria (les « Aigles Verts »), du Ghana et de l’Afrique du Sud (les « Bafana Bafana ») – pays qui, au cours des dernières années, ont le plus investi dans la formation des jeunes et leur acclimatation à diverses compétitions internationales dans leurs catégories respectives.
Au Cameroun, l’école des Brasseries et la Kadji Academy ont rempli cette fonction pendant un temps. C’est l’une des raisons pour lesquelles ce pays a disposé, entre 1999 et 2002, d’une équipe nationale de facture internationale, capable de se mesurer à l’Angleterre, l’Argentine, voire la France. Or, entre 1990 (date de sa qualification en quarts de finale de la Coupe du monde en Italie) et 2000 (lorsqu’elle a gagné la CAN au Nigéria), il y a eu dix bonnes années d’un trop long intermède dont on aurait pu faire l’économie avec un minimum de planification. À l’allure où vont les choses, le Cameroun risque, une fois de plus, de devoir attendre les années 2012/2015 pour disposer d’une équipe véritablement conquérante. Encore faut-il, dans cette hypothèse, consacrer dès maintenant un minimum d’investissement dans la formation systématique et planifiée des jeunes.
Pour poser les fondations d’un football africain internationalement compétitif à l’avenir, il faut donc appliquer des méthodes qui, partout ailleurs, ont universellement fait leurs preuves. Sur le plan institutionnel par exemple, quelque chose comme une « Loi Fondamentale » devrait, une fois pour toutes, préciser les rôles des Ministères des Sports et des Fédérations, établir les règles, garantir le respect de l’autonomie des Fédérations dans la gestion et le financement des équipes nationales, assurer le minimum de stabilité et de continuité nécessaires à une planification à long et à moyen terme. Il n’y a qu’en Afrique où les Ministres des Sports interviennent dans la sélection des joueurs. Qu’à l’ère des transferts électroniques, des bureaucrates africains voyagent encore avec des valises bourrées d’argent liquide que l’on redistribue en catimini dans les chambres d’hôtels est quelque chose de profondément choquant.
Vient, ensuite, la question des infrastructures. Les petits pays de l’Afrique de l’Ouest (le Ghana, le Burkina Faso, le Mali) ne sont pas plus riches que le Cameroun, le Congo ou la Côte d’Ivoire. Mais grâce à une diplomatie active, à un leadership relativement éclairé et à un minimum d’honnêteté, d’organisation, de discipline et de méthode, ils sont tout de même parvenus à (ou sont en train de) se doter de stades qui font la fierté de leurs citoyens et de leurs sportifs.
Doter les quartiers urbains et les établissements d’enseignement de terrains de jeu relativement décents, construire des stades communaux et départementaux, revitaliser les compétitions scolaires, entraîner certains jeunes à devenir de bons arbitres internationaux – tout ceci n’exige pas des investissements colossaux. Il suffit de susciter un grand mouvement participatif qui s’appuie sur les communautés existantes et qui sache mettre à profit les nombreuses opportunités que rend possible la globalisation.
Pour le reste, le niveau des équipes nationales africaines est en train de se tasser. Les écarts entre les unes et les autres n’ont fait que se réduire depuis au moins une dizaine d’années. Tout se joue désormais entre moins d’une dizaine de sélections. Celles qui triompheront à l’avenir seront issues de fédérations nationales qui auront su creuser un écart en termes d’organisation, de planification, d’adoption de méthodes universelles et d’alliances fructueuses avec le secteur privé et les filières du foot international.
Johannesburg : après l’élimination du Brésil par la France
Ces « Bleus » si « Blacks » : Vive la racaille !

Après avoir longtemps louvoyé, la FIFA semble donner l’impression de prendre finalement au sérieux la question du racisme dans le football mondial. Ainsi a-t-on fait lire aux capitaines des équipes qualifiées pour les quarts de finale une brève déclaration condamnant toutes les formes de discrimination et appelant le public à être solidaire de cet appel.
Qui ne se souvient, en effet, des blessures psychologiques qu’endurent presque chaque semaine les joueurs noirs dans certains stades d’Europe, de l’Atlantique à l’Oural ? En Espagne par exemple, des cris de singe accompagnent régulièrement le goléador du Barça, Samuel Eto’o à chacune de ses apparitions sur le terrain. Lors d’un match opposant l’Angleterre à l’Espagne à Madrid l’an dernier, les joueurs noirs de l’équipe anglaise (Shaun Wright Philips, Ashley Cole, Jermaine Jenas et autres) ont fait l’objet de copieux abus de la part d’un public littéralement en état d’ébriété, aussi excité que malpropre.
Peu avant la rencontre, Luis Aragonès, le coach de la sélection espagnole, avait été le premier à mettre le nez dans la fange en traitant Thierry Henri de « Merdeux de nègre » – histoire, affirmait-il sans rire, de « motiver » le coéquipier d’Henri à Arsenal, le milieu offensif José Antonio Reyes. Invité à s’expliquer sur son refus de s’excuser, Aragonès a affirmé récemment ne pas être raciste. La preuve ? Il a beaucoup d’amis parmi les Noirs. Certains sont d’ailleurs des experts dans « la définition du sexe des poules et de la volaille » en général. On ne sait s’il pensait à ce même Samuel Eto’o.
L’attaquant camerounais avait en effet pris la défense du vieux con ibérique lors de la controverse Henri et continue, aujourd’hui encore, de lui donner du « cher grand père ». Toujours est-il que lors du match France-Espagne de l’autre semaine, Patrick Vieira n’y est pas allé par quatre chemins. Obligé de jouer au justicier, il a failli plonger ce minable vieillard dans un état d’apoplexie maximale en lui intimant, dans un geste familier (Chuutt…), l’ordre de se taire et de s’asseoir alors qu’il se répandait en protestations le long de la ligne de jeu.
Ceci dit, beaucoup auront remarqué – même s’ils ne le proclament pas sur la place publique – que l’équipe de France ne comprend que deux ou trois joueurs titulaires blancs. À les observer de près, ces « Bleus » sont, en effet, tout « Black ». C’est d’ailleurs ce qu’a voulu souligner, récemment, le démagogue français Jean-Marie Le Pen.
Jouant, comme d’habitude, sur le non-dit raciste, il remarquait que cette équipe de « joueurs de couleur » qui, de surcroît, ne savent pas chanter La Marseillaise à pleins poumons, était loin de représenter sa France à lui, la « vraie France ». L’on en était au tout début de la compétition, à un moment où les « Bleus » avaient de la peine à trouver leur rythme et couraient le risque d’une nouvelle élimination au premier tour. Je ne sais si, fidèle à leur religion, Alain Finkielkraut et ses affidés ont pris le relais pour dénoncer cette annexion, par l’idéologie perverse du « communautarisme », du précieux joyau gaulois dont le coq est le fier symbole.
Toujours est-il qu’à l’exclamation de Jean-Marie Le Pen (Tiens, la négraille, cette équipe de France !), le défenseur central Lilian Thuram a cru devoir répondre : « Moi, je ne suis pas noir« . Au cas où on ne le savait pas, Thuram est effectivement français : « Vive la France. La vraie. Je veux dire celle qui existe« .
On est loin de Rimbaud qui écrivait : « Je suis un nègre « . Ou encore, tout près de nous, d’Aimé Césaire qui, tout en se gardant de tomber dans une sorte de racisme noir, affirmait récemment dans ses fameux entretiens avec Françoise Vergès : « Nègre je suis, nègre je resterai« .
Les propos de Thuram valent la peine qu’on s’y arrête ne serait-ce que parce que, de tous les joueurs français ayant, quelque part, une origine africaine proche ou lointaine, il est sans doute l’un des plus cultivés : « Moi, je pense que le doute est fondamental pour avancer. Il vous permet une réflexion sur vous-même« . Il est également l’un des joueurs professionnels français les plus politisés. Il est membre du Haut Conseil à l’Intégration.
Lorsque, l’hiver dernier, le Ministre de l’Intérieur, Monsieur Nicolas Sarkozy a mis la poudre aux banlieues en traitant les jeunes Français issus de la colonisation et de l’immigration de « racaille », le footballeur a aussitôt réagi pour condamner ces irresponsables propos : « C’est tellement facile ces discours populistes et démagogiques, de parler de personnes dont la plupart des gens ne savent rien« , avait-il rétorqué. Et d’ajouter : « On met le feu aux poudres, on arrive comme un sauveur et on a tout gagné ! Si on est capable de faire çà, on est capable de quoi pour arriver à ses fins ? Moi, je ne pense pas que tous les moyens sont bons pour gagner, ni dans le foot, ni en politique« .
En proclamant qu’il n’est « pas noir », Thuram dit plusieurs choses en même temps. Et d’abord, il s’inscrit en droite ligne de la pensée de Fanon pour qui « Le nègre n’est pas. Pas plus que le blanc « . On peut ensuite supposer qu’en niant l’existence d’une essentielle négrité, ce que Thuram veut mettre en relief, c’est d’abord son identité d’homme tout court. Mais c’est aussi le mouvement par lequel ce bout de territoire appelé la France est appelé à assumer cette part de son passé fait de rencontres, de brassages, de collusions et de violences.
Indirectement, Thuram compare ensuite l’histoire de la France à celle des Etats-Unis. Qu’en revendiquant sa francité, il évoque les équipes américaines de basket-ball, souvent composées en majorité d’Africains-Américains signifie qu’à ses yeux, « représenter » la France n’est pas, avant tout, une question de pigmentation. En d’autres termes, la race ne constitue pas le visage premier de la nation, le déterminant premier de son identité. Cette dernière est, de bout en bout, une production historique et non point épidermique.
Négation de la race donc, et affirmation de la nation. Entre les deux, la référence aux origines africaines a totalement disparu. Est-ce le prix à payer pour que la France continue de vivre dans l’illusion que chez elle, la question raciale ne s’est jamais posée et ne se pose point ?
Qu’est-ce que cela signifie de valoriser les attaches nationales à l’ère de la globalisation alors même que ses propres origines se situent dans la dispersion, dans une relation diasporique, dans un ici qui ne se conçoit pas sans un
ailleurs ?
Car tout de même, même si Thuram pense qu’il n’est pas Noir, pour beaucoup de Français, il l’est en effet. Ici encore, on se souvient de la fameuse phrase de Fanon : « Regarde le nègre !… Maman, un nègre !…« . Comment se fait-il que Thuram ne puisse pas dire simplement : « Eh bien, pour le bonheur de la France, je suis Black et Français, et c’est bien ainsi« . Qu’est-ce qui rend impossible une telle affirmation positive, et qu’est-ce qui fait que l’on doive chaque fois passer par la négation avant de pouvoir dire simplement et affirmativement ‘Je’?
Peut-être Thuram est-il véritablement fils de l’idéologie de la république aux yeux de laquelle il n’y a pas de races, mais seulement une humanité universelle. Ou, à l’opposé, peut-être ne sait-il plus nommer cette part de lui qui, dans la nuit des temps, vient d’Afrique – comme le dirait le philosophe camerounais Fabien Eboussi Boulaga, la reconnaissance explicite « d’une communauté avec ceux qui sont humains avant nous », par-delà la violence des institutions et du système des relations jadis imposées par l’esclavage et la colonisation.
Peut-être qu’en vérité, pour ces « Blacks » des « Bleus », de « Keke » (Makelele) à Cissé, de Vieira à Diarra, de Saha à Gallas, de Malouda à Chimbonda, d’Abidal à Govou, Boumsong et tous les autres, jusqu’au Tamoul Vikash Dhorasoo en passant par le Franco-Kabyle Zinedine Zidane, tous indissociablement liés dans cette aventure à Barthez, Givet, Coupet, Ribéry et Sagnol – peut-être que pour ces « Blacks » des « Bleus », l’Afrique est désormais, véritablement, cette emprise sur laquelle il n’y a plus de prise – ou plutôt cette prise sur laquelle il n’y a plus d’emprise. Elle est peut-être ce dont on pense qu’il faudrait se dégager puisqu’on ne sait plus comment la nommer en nous – ou encore on ne sait la nommer que sous le nom même d’une impossibilité, c’est-à-dire, finalement, du pouvoir de nier.
Or, c’est justement ce pouvoir de nier et de refouler qui constitue le socle du racisme à la française. Le racisme à la française consiste en effet à nier et à refouler la réalité du racisme tout court de telle manière que l’on puisse commettre des actes racistes tout en ne les reconnaissant jamais comme participant du racisme – tout en bloquant conceptuellement la possibilité de jamais les identifier et les nommer simplement pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des discours, des gestes et des actes racistes, un point c’est tout !
Le projet d’une cité (polis) au-delà des races est l’une des utopies les plus radicales du modèle républicain français. Malheureusement, il ne s’agit que d’une abstraite utopie dont, paradoxalement, on ruine les prémisses dès lors que l’on se met à prendre la conséquence pour la cause, l’horizon pour la réalité, ce qui doit venir pour ce qui est déjà advenu.
Et c’est précisément ce mythe et cette illusion que dément, de manière si spectaculaire, cette équipe si « Black » des « Bleus ». Car pourquoi une telle visibilité dans les sports (et peut-être la musique) et une telle obscurité dans tous les autres secteurs de la vie sociale, économique, intellectuelle et
politique ?
Après tant de siècles de « civilisation » et l’œuvre supposée « positive » de la colonisation, où sont donc les Colin Powell de l’armée française, les Condolezza Rice de sa diplomatie, les Thurgood Marshall de sa Justice, les W.E.B. Dubois, Bell Hooks, Cornel West, Skip Gates, Anthony Appiah, Julius Wilson de son intelligentsia, les Maya Angelou, Alice Walker, Toni Morrison, Salman Rushdie de sa littérature, les John Hope Franklin de son historiographie ? Où sont les Spike Lee de son cinéma et les Bill Cosby et Oprah Winfrey de sa télévision ? Où sont les Maires et conseillers municipaux dans ses communes et les députés à l’Assemblée nationale et les ministres dans les cabinets de la république comme, faut-il le rappeler, ce fut paradoxalement le cas … au moment de la colonisation ?
Car, ce vieux pays qui a encore tant de trésors à offrir à l’humanité, il faut l’interroger sans relâche. Il faut continuer de l’interpeller et le pousser, malgré lui s’il le faut, à sortir de son sommeil léthargique, de son incurable vanité et narcissisme, de son orgueilleuse complaisance.
Finalement, c’est ce que ces « Bleus » si « Blacks » – cas unique en Europe, voire dans le monde – nous obligent à faire. Ces « Bleus » façon Thuram gagneront peut-être la Coupe du monde. Moi, c’est mon souhait. Mais à supposer qu’ils ne la gagnent pas, ils n’auront pas moins, authentiquement, été l’expression d’une certaine idée de la France – peut-être une France plus potentielle que réelle (peu importe), en tout cas une France plus complexe que le slogan paresseux et niais « Black/Blanc /Beur » de 1998.
Cette authenticité – tel était peut-être, quant au fond, le propos de Thuram. Authenticité à la manière de l’ultime prière de Fanon : « O mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge !« . Thuram s’exprimait à un moment où la France débat enfin publiquement de toutes ses histoires, de ses multiples genèses – l’esclavage et la colonisation y compris. Mais – il ne faut pas l’oublier – c’est aussi le moment où son Ministre de l’Intérieur, Monsieur Nicolas Sarkozy, habitué à se pencher vers ce qui est bas et abject (le racisme), est en train d’organiser « la chasse aux enfants » sans-papiers.
Si, Dieu soit loué, des dizaines de milliers de Français ne se mobilisaient pas, comme ils le font en ce moment, pour s’opposer à cette démarche d’un homme cynique et mû par la soif de pouvoir, alors on pourrait légitimement se poser la question de savoir qui donc jouera pour ce vieux pays en 2010, et en 2014 et en 2018 et en 2022 et en 2026 et pour les siècles des siècles ?

///Article N° : 4528

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