Entre tradition et modernité 

Entretien d'Héric Libong avec Solorazaf

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Né à Montpellier en 1956, Solorazaf de son vrai nom Razafindrakoto, est l’auteur de  » Nine Pieces of Bizarre  » (Open Notes), une série d’acoustiques à la guitare. Il grandit à Madagascar et devient à 17 ans un des premiers musiciens de studio. Autodidacte à la guitare, il bâtit un style personnel basé sur les traditions musicales de l’île. Il s’installe à Paris en 1979 et accompagne de nombreux artistes. En 1986, il devient le lead Guitar de Miriam Makéba et accompagne la  » Mama Africa « dans toutes ses tournées mondiales. Entre deux tournées, il produit de la musique malgache en pleine effervescence. Il nous explique sa démarche créative.

Ta musique fait penser à des chants traditionnels ou populaires. De quoi sont inspirées tes compositions ? 
C’est moi qui compose toutes mes mélodies. Mais même quand je m’inspire d’une comptine, je ne le fais pas sciemment. C’est tellement intégré que lorsque j’écoute le morceau une fois terminé, je me dis :  » Tiens, cela me rappelle ce que j’avais ressenti quand j’étais môme à Madagascar « . La force de la tradition, c’est que l’on ne peut pas y échapper !
En général, le reproche que l’ont fait aux musiciens africains est d’avoir du mal à interpréter les musiques traditionnelles. Tu ne sembles pas avoir de problème de ce côté là. Comment procèdes-tu ?
En fait j’ai la chance d’avoir été bercé par la tradition avant d’intégrer pas mal de groupes de musique moderne comme le rythmes & blues, le pop, le rock, le folk. Et puis, pendant cinq ou six ans, j’ai fait du bal. En tant que musicien, c’est génial car ça te permet de visiter pas mal de répertoires. Tu passes par tous les styles pendant six ou sept heures par nuit. En fait, ce sont les gens d’ici qui parlent de tradition mais pour nous, c’est notre pain quotidien. Ce qui est difficile c’est de concilier les deux afin de se faire comprendre, de faire en sorte que les gens reçoivent cette partie de vous qu’ils ne connaissent pas. Et puis, il faut se positionner commercialement. Quand on vient de nos pays, il y a beaucoup d’erreurs que l’on fait au niveau des premiers disques. On mélange pas mal de styles. Pour moi le positionnement était difficile commercialement. Il m’a fallu pas mal d’années pour donner une image claire à ma musique mais maintenant ça y est : je suis un musicien moderne malgache qui allie tradition et modernité.
Il y a beaucoup de poésie dans ta musique. De la même façon, elle est intrinsèque à la littérature malgache. Peut on comparer ces deux formes d’expression ?
Dans la poésie, il y a les notions de douceur, d’équilibre, de balance entre les idées et la manière de les coucher sur le papier. Et il y a aussi cette notion de musicalité : les vers. Sur  » Nine Pieces of Bizarre « , je voulais exprimer une poésie uniquement par la musique et sans parole ; à la fin de l’année, je sors une compilation de ce que j’ai fait en dix ans mais actuellement, je prépare un album de chansons franco-malgache où j’écris dans mes deux langues. Il s’appellera langue maternelle. Et j’essaye d’exprimer avec des mots ce que je ressens musicalement.
Tu joues avec Myriam Makéba depuis plusieurs années : vous avez fait plusieurs tours du monde. Que t’a t-elle apporté ?
Elle m’a beaucoup aidé. Par exemple, elle m’a donné la possibilité de me produire à l’Olympia. Elle sait que je m’occupe d’artistes et de pas mal de choses à Madagascar. Musicalement, elle a une forte personnalité. J’ai beaucoup appris au niveau scénique à ces côtés. Et je pense que tous les membres du groupe ont pris quelque chose d’elle. Cela dit, au départ, la musique sud-africaine n’est pas très éloignée de celle de Madagascar. Certains sons batanga me font penser à certaines lignes de guitare que l’on retrouve dans le sud de Madagascar. Quand j’ai rencontré Myriam, j’ai senti que c’était ma famille musicale. Et si je suis resté si longtemps avec elle, ce n’est pas parce que je suis un bon guitariste. Il y en a pas mal en studio qui sont là pour ça. Non, c’est parce que ça correspond vraiment à un vécu. Elle est populaire dans tous les pays, c’est clair, mais à Madagascar, il y a beaucoup de similitudes avec toutes ces traditions vocales d’Afrique du sud.
On a l’impression que ce que l’on nomme World music connaît un tournant, les musiciens ont plus tendance à travailler chez eux. En tant que producteur ressens-tu ce besoin d’authenticité ?
Oui, je ressens le besoin d’aller vers mes sources pour mieux les comprendre et les retraduire. C’est ce qui nous nourrit et, personnellement, c’est ce qui m’empêche de devenir fou ici. Je peux faire aujourd’hui ce dont je rêvais il y a 20 ans La technique aujourd’hui permet aux musiciens d’aller vers leurs racines. Tu arrives avec un studio mobile et tu peux prendre des sons sur place. Là je dis : vive le progrès ! Tu peux aller avec un gars à Douala, enregistrer, ramener les bandes et les remixer dans tous les sens. Tu as la source.
Est-ce que cela veut dire que la dictature musicale des capitales européennes est terminée ?
Je ne dirais pas qu’elle est terminée car du point de vue du marché elle font encore la loi. Mais plus on voyage et plus on s’aperçoit qu’il y a beaucoup de choses qui sont surfaites. Quand on dit que tout se passe à Paris, ce n’est pas vrai, pas plus qu’à New York. Il y a des choses qui se passent aussi bien à Dakar qu’à Tananarive. A Paris, les endroits où tu peux jouer ta musique originelle sont rares. En revanche au pays, tu peux jouer presque partout. Seulement tu ne peux pas l’exporter. Donc, il faut faire une balance entre les deux. A Paris c’est un fait, il y a le business. C’est clair qu’il y a le formatage des labels ici, mais le business étant ce qu’il est, on ne peut pas lutter contre. Ce qui est intéressant, c’est de trouver sa propre voie, de faire son propre formatage, de lutter bec et ongles pour s’imposer d’abord à soi même.

///Article N° : 1123

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