entretien de Jean Claude Awono avec Isaac Célestin Tcheho

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Je pars d’un préjugé extrêmement favorable. Je les admire d’abord, tous nos poètes pionniers.

Qui êtes-vous, vous, Monsieur Isaac Célestin Tcheho ?
Je m’intéresse, de par ma profession et mes goûts personnels, à la littérature camerounaise et la poésie camerounaise en particulier et à d’autres poésies. A titre personnel, j’ai publié au début des années 90 un recueil de poèmes intitulé Plaies-travers-patrie. Si les préoccupations paralittéraires me laissent un peu de répit, je pourrai proposer à la lecture du public qu’autres recueils dont les manuscrits sont dans mes tiroirs. J’enseigne la littérature africaine comparée et la littérature d’Afrique du Nord et du monde arabo-africain en particulier tant à l’université de Yaoundé qu’à d’autres universités du Cameroun, d’Afrique, d’Europe et d’Amérique où je participe aussi à des animations pédagogiques, académiques, dans ces domaines là. Anecdotiquement, je suis dans l’administration centrale en tant que sous-directeur chargé des programmes et des examens au Ministère de l’Enseignement supérieur. Mais je crois que ce qui intéresse davantage c’est notre goût commun pour la poésie en particulier et la créativité en général.
Vous êtes auteurs d’articles parus dans des revues spécialisées. Je cite ceux publiés dans Patrimoine et Notre Librairie. Pouvez-vous reprécisez les termes de votre approche de la littérature camerounaise ?
J’ai publié sur la littérature camerounaise dans des revues spécialisées au Maroc, en Amérique du Nord, etc. Mais les deux que vous mentionnez sont peut-être les plus récents. A propos de l’article publié par Notre Librairie, je dois préciser qu’il s’agit d’articles qui sont tributaires de mes expériences avec les étudiants. Ils émanent des questions sur lesquels portent nos enseignements, les sujets de mémoires des étudiants, etc. Dans Notre Librairie, je faisais l’esquisse d’un bilan de la production poétique camerounaise autour de la question : où en était-on à ce moment avec la créativité poétique camerounaise ? Précisons qu’il s’agissait de la créativité poétique dont l’outil linguistique est la langue française. Je constatais qu’au début du vingtième siècle la productivité était relativement grande au regard au regard des difficultés liées au contexte. Mais avec le temps, notamment après l’indépendance, on a eu l’impression que les poètes avaient décroché pour toutes sortes de raisons dont la moins importantes n’est pas la désaffection du public vis-à-vis de la poésie qui se répercutait au niveau des moyens et des organes de publication. Entre un dramaturge, un romancier, un nouvelliste et un poète, les libraires et les maisons d’édition boudent les propositions du poète, sous le prétexte que la poésie ne se vend pas.
Je constatais aussi que conséquemment aux difficultés auxquelles je viens de faire allusion, il y avait un très grand nombre de manuscrits en attente de maisons d’édition. J’en profitais pour faire l’éloge de ces poètes parce qu’en dépit d’un environnement austère, ils n’avaient pas renoncé à l’écriture. Ce n’était pas la créativité poétique qui était en berne, c’était plutôt la force des éléments inhibiteurs qui empêchaient à cette créativité de se manifester au grand jour. Il ne faut pas l’oublier, j’ai aussi mentionné un contexte socio-politique où le pouvoir à l’époque ne permettait qu’un certain type de discours auquel n’adhéraient pas forcément les poètes. Ce qui fait que certains poètes avaient dû écrire leurs poèmes et les garder, en attendant, à tord ou à raison, une époque qu’ils estimeraient plus favorable à l’expression libre des sentiments.
Je terminais l’article par une inquiétude en soulignant que si les choses demeuraient en l’état, la poésie camerounaise, avec toutes ses potentialités, était menacée d’étiolement. Ce qui serait une grande perte du Cameroun dans sa contribution à la productivité littéraire africaine et mondiale.
Pour l’article sur la carte littéraire du Cameroun, c’est à partir d’une expérience avec les étudiants de la Faculté des lettres de l’université de Ngaoundéré où j’ai enseigné de façon permanente de 1993 à 1998 que j’ai proposé ce concept sur la carte littéraire du Cameroun. Etant à Ngaoundéré, ma conscience s’est réveillée sur l’absence du Cameroun septentrional sur le marché de la productivité littéraire nationale. Je me suis interrogé sur le pourquoi d’une telle situation. Et avec mes étudiants, on a recensé un certain nombre de causes. Le fait était là : si on traçait la carte du Cameroun, et qu’on demandait de placer les écrivains selon leur zone d’origine, la partie septentrionale brillerait par sa faible luminosité en la matière, alors que tout le grand Sud du Cameroun afficherait des points qui attestent de la présence des poètes et écrivains originaires de cette région. On n’a pas compris par exemple pourquoi l’Est du Cameroun qui, d’un certain point de vue, est logé à la même enseigne que la partie septentrionale du pays, soit effectivement présent sur cette carte. C’était pour nous une manière de tirer la sonnette d’alarme et de dire attention il y a un problème pour moi camerounais dont une partie du pays dont une partie se manifeste peu sur la carte littéraire nationale, alors que par ailleurs il y a des potentialités. Lorsqu’on se rend compte de la productivité traditionnelle du Septentrion on s’interroge sur le silence en matière de production littéraire moderne. Je n’ai pas encore terminé ma réflexion sur ce sujet.
Quel regard jetez-vous sur les premiers poètes de notre pays. Je pense à Pouka et aux autres ? Quel regard le critique littéraire et universitaire pose sur ces poètes là ?
De ces pionniers de la poésie camerounaise, j’ai une approche subjective. Je pars d’un préjugé extrêmement favorable. Je les admire d’abord. Je pars de cette position d’admirateur. Lorsqu’on considère le contexte dans lequel ils ont réussi à s’affirmer comme pionniers, ce n’était pas donné. A notre époque, nous cherchons avant tout des refuges qui justifient notre refus d’engagement. Eux ils ont fait comme s’il n’y avait pas de difficultés malgré les handicaps auxquels ils étaient confrontés. Ils ont laissé leurs traces et grâce à ces traces là la poésie camerounaise existe. C’était pour la plupart des autodidactes, des gens qui se sont formés par eux-mêmes. Pourtant, ils se sont formés à la tâche, ils ont défié le sort, ils n’ont pas eu peur d’écrire, même avec des fautes. Résultat, lorsqu’on les lit aujourd’hui, on est en face d’une poésie qui manifeste la volonté de leurs auteurs de produire ce qu’il y a de mieux en termes de style et de thématique. Leur thématique était très variée. Ils ont parlé de leur expérience personnelle, sentimentale et pas uniquement des expériences politiques. Je sais par exemple qu’un ancêtre comme Louis-Marie Pouka a été vilipendé uniquement pour certains de ses poèmes qui parlaient uniquement politique dans un sens plutôt favorable au colonisateur. Mais je pense, et des spécialistes du domaine comme le professeur Gobina Moukoko pourra le confirmer, il n’y a pas que cela dans la poésie de Pouka. Voilà e quelque sorte la base de ma subjectivité que j’assume évidemment et qui montre que les critiques littéraires ne sont pas des morceaux de bois. Nos pionniers ont fait des œuvres admirables.
A l’époque, c’est-à-dire au début du siècle, la première moitié du vingtième siècle notamment n’était pas un contexte favorable à la poésie. Surtout qu’au plan local, il n’y avait pas de revues, mais ces autodidactes là, avec l’aide de ceux qui ne les voyaient pas comme des possédés, ont pu mettre en place l’Association des Poètes et Ecrivains camerounais (APEC) ainsi que des tentatives de création de revues comme Le Cameroun littéraire, Ozila, Abbia un peu plus tard. Leur école s’étendait jusque dans des écoles primaires et secondaires où des journaux ronéotypés s’ouvraient aux efforts de créativité poétique des jeunes.
Pensez-vous qu’il y a eu un accompagnement critique de nature à porter à la lumière les créations et les actions des poètes pionniers du Cameroun ?
Il ne faut pas demander à une époque ce qu’elle incapable de produire. Il n’y a pas eu d’accompagnement critique dynamique. Je signale néanmoins quelques faits. En 1948, Senghor a publié l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française préfacée par Jean Paul Sartre. Je constate que dans ce premier grand ouvrage poétique du monde négro-africain le Cameroun est totalement absent. Est-ce à dire qu’en 1948 il n’y avait rien de poétique portant la signature des camerounais ? Il y avait pourtant les Francisco Nditsouna qui publia son premier recueil quelques temps après. Cependant, au Cameroun même, l’un des premiers ouvrages fondateurs de la critique littéraire est un ouvrage collectif publié en 1961 par un trio composé de Basile Juléat Fouda, Henry de Julio et Roger Lagrave. Le titre de l’ouvrage c’est Littérature camerounaise. Une bonne partie du livre est consacrée à la poésie et aux poètes camerounais dont Louis-Marie Pouka, René Philombe, Elolongue Epanya Yondo, Ekeke Moukoury…Ce qui m’intéresse c’est que parmi les poètes de l’ouvrage, en dehors de Henry de Julio et de Lagrave, on trouve un certain David Diop qui est classé dans l’anthologie de Senghor parmi les poètes sénégalais à cause évidemment d’une parenté partielle biologique avec le Cameroun. Il y a aussi Henry de Julio qui est français. Il y a eu une conception ouverte de la littérature et de la poésie camerounaise de l’époque qui intégrait les poètes camerounais de naissance et d’adoption. Aujourd4hui, on parlerait de mondialisation. Il y avait donc une conception mondialiste de la littérature que montre bien cet ouvrage des trois auteurs que l’on sait déjà.
En 1963, paraît le tout premier numéro de la revue Abbia . Dans ce numéro fondateur, dirigé par le professeur Bernard Fonlon, il y a de la place pour la poésie camerounaise. Trois poèmes sont en effet publiés dont un français par Emmanuel Yunia et les deux autres en anglais portent la signature de Sankie Maïmo bien connu dans la poésie camerounaise de langue anglaise.
Portant à présent un regard critique sur quelques figures pionnières de la poésie camerounaise. Pouka ?
Pour Louis-Marie Pouka j’ai de l’admiration moins pour la thématique de son œuvre que l’engagement dans l’engagement de la recherche des éléments stylistiques, pour bâtir une poésie stylisée. On ne peut pas lui reprocher qu’à son époque il se soit évertué à imiter les canons des écoles d’écriture qui étaient en vogue, notamment la poésie rimée qui s’intègre parfaitement dans les canons de la poésie classique. Rien que pour son goût de l’écriture bien faite, je trouve que Pouka mérite d’être fréquenté et refréquenté.
François Sengat Kuo ?
Je le lis avec grand intérêt à la fois pour son jeu d’écriture et pour son engagement politique qui relevait d’un courage à l’époque. C’était aussi un effet de mode, parce qu’il fait partie de cette première génération de ceux qu’on appelait les étudiants africains en France et l’engagement était leur dada. Certains n’ont pas participé à ces mouvements là. Que Francisco Nditsouna, je préfère l’appeler ainsi plutôt que François Sengat Kuo, se soit engagé et ait produit son livre Colliers de cauris force notre respect. Je pense qu’il vaut mieux produire ce qui va engendre de la polémique ou attirer de la réprobation que de ne rien produire du tout.
René Philombe ?
Il a été un grand ami. Dans les dernières années de sa vie dans sa cambuse à Batchenga, j’ai eu l’occasion de lui rendre visite en compagnie du Professeur canadien Fernando Lambert. Je l’ai connu à travers un de ses grands amis le Professeur Bernard Folon. Evidemment j’admire chez René Philombe cette capacité de défier le sort. Vous savez que physiquement il était handicapé à la suite d’une polio, mais il n’avait pas sombré dans le désespoir, il n’était pas tombé aux pied des raciniens qui disent : « je m’abandonne en aveugle au destin qui m’entraîne » Il s’est bâti une morale cornélienne et il a affronté le destin. On dit aujourd’hui, dans le langage ordinaire, « tutoyer le destin ». Et il l’a fait admirablement. Les œuvres qu’il a laissées à la postérité sont là pour l’attester. J’ai écrit un poème qui dit tout mon hommage à ce grand homme de lettres. J’ai trouvé l’œuvre de Philombe tellement enrichissante qu’à Ngaoundéré j’avais créé un cours sur les techniques comparées d’écriture de la nouvelle chez René Philombe et chez un nouvelliste maghrébin de langue française Rachid Mimouni. J’ai même fait soutenir à l’université de Yaoundé I un mémoire sur la question des droits de l’homme chez René Philombe et chez un poète marocain Latif Larbi. René Philombe pour moi c’est un écrivain qui compte.
Francis Bebey ?
J’avoue que je l’ai lu moins comme poète que comme romancier et je l’ai moins écouté comme artiste de la poésie que comme musicien. Mais de la musique à la poésie, il n’y a pas de distance. J’admire donc chez Bebey cette capacité de nous donner des versions musicales in vivo de sa créativité artistique et littéraire.
Samuel Martin Eno Belinga, votre collègue ?
Mon collègue, non. Je préfère dire mon maître. Au-delà du maître, il a été un ami. Je rends hommage à sa mémoire. Chez Eno Belinga, il y a cette pluridisciplinarité inévitable…Il injecte dans la créativité poétique une certaine rigueur de scientifique émérite qu’il est par ailleurs, avec cette contribution à la créativité poétique de célébration. La célébration a pour objet chez lui des individus ou des systèmes, y compris des systèmes de pouvoir. Certains ont voulu lui en tenir grief, mais j’estime qu’il a énormément contribué à la poésie de la célébration. Il en faut dans notre poésie qui doit avoir plusieurs facettes. Il a fait dans un style qui mérite de retenir notre attention le plus longtemps possible.
Et Jeanne Ngo Maï ?
Jeanne Ngo Maï la pharmacienne. Sans elle, la femme aurait été absente à l’époque des pionniers. Et tout ce que j’ai dit sur les autres, je le lui transfère. C’est dommage que pour des raisons que nous ignorons, elle n’ait pas pu continuer à produire des textes qui étaient pourtant annonciateur de bonne créativité.

///Article N° : 4200

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