entretien de Sylvie Chalaye avec Philippe Laurent

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Philippe Laurent est de nationalité belge. Acteur et metteur en scène il enseigne l’art dramatique à l’Institut National des Arts de Dakar en tant qu’assistant technique et dépend de la délégation de la Communauté Française de Belgique. Il est aussi à l’origine de la Compagnie des  » 7 Koûss  » et des Moments privés et Visions de l’avenue William Ponty (cf. Africultures 18).

Comment est née cette jeune compagnie que sont les Gueules-Tapées ?
Ce sont les deux premières promotions sorties du Conservatoire National Douta Seck depuis sa réouverture en 1989. Comme le Théâtre Daniel Sorano n’était pas alors encore prêt à engager ces jeunes comédiens, je les avais réunis en 1995 autour d’un projet qui était de travailler sur les chroniques sénégalaises à partir de la lecture de la presse quotidienne et hebdomadaire, projet qui a finalement fédéré la Compagnie. L’idée était partie d’un constat. Je ne voyais pas beaucoup d’auteurs sénégalais à l’époque traiter des réalités sénégalaises. Il y avait des auteurs des années soixante-dix qui avaient été archi-joués à Sorano, et il s’agissait essentiellement de pièces historiques.
Vous souhaitiez travailler sur des matériaux plus actuels ?
Il me semblait important de permettre à ces comédiens de se confronter à leurs propres réalités et de leur proposer aussi un sujet un peu provocateur. C’était un vrai pari, un défi même. Car tout était à écrire.
Comment vous est venue cette idée ?
Il y avait d’abord une motivation pédagogique : donner à ces comédiens les moyens de travailler sur leur réalité, sur leur authenticité. Mais c’était aussi une façon de s’ouvrir au monde, de leur donner confiance également :  » titiller  » ici et là des talents potentiels d’écrivain, puisqu’ils étaient amenés à traiter toute cette matière dans le but de lui donner un rendu théâtral ; autrement dit créer un texte avec dialogues et didascalies. C’est ainsi que nous avons commencé par concevoir à partir de la presse une chronique sénégalaise. Nous avons fait un premier spectacle : La rentrée sans retours ou le retour sans rentrées. Mais avec la lecture des journaux était née l’envie de traiter un maximum d’informations et de continuer à suivre le fil de l’actualité. On a fini par créer trois spectacles. Le premier relatait les événements du mois d’octobre 1996, puis il y a eu un spectacle que l’on a appelé Apocalypse Waaw en décembre 1996, puis un autre en mars 1997 : Ya boy. La trilogie ressemblait un peu à une espèce de feuilleton de l’histoire immédiate.
On retrouvait des personnages d’un spectacle à l’autre ?
Oui. Il y a avait par exemple à l’époque un conflit entre la Communauté européenne et le Sénégal concernant des accords de pêche, c’est pourquoi on retrouvait un artisan pêcheur à travers les trois pièces.
Ah ! Fric Ah ! C’est Chic s’inscrit en somme dans la continuité d’une série ?
En effet, ce travail sur la chronique africaine a fini par donner notre dernier spectacle. Mais nous avons cette fois travaillé sur la presse internationale à partir d’hebdomadaires comme Jeune Afrique ou L’Autre Afrique et sur douze mois d’actualité.
Vous vouliez envisager l’ensemble de l’actualité du continent africain ?
En fait, nous avions d’abord imaginé un spectacle organisé autour de sept jours en Afrique. On se déplaçait du Congo-Brazza à la Lybie et la Guinée-Bissau, en passant par l’Ethiopie… mais la démarche nous est apparue très vite trop complexe, d’autant plus qu’il s’agissait d’une création collective.
Mais il y a tout de même le discours d’un metteur en scène.
Certes. J’ai l’autorité du metteur en scène, mais je dois trouver un rapport nuancé entre une volonté globale et mes propres vues, et ne pas transformer le travail en  » c’est moi qui parle ! « .
Pourquoi avoir réduit votre approche à la dernière heure de Mobutu ?
Il nous est apparu que ce petit moment était en fait un moment symbolique d’une espèce de rupture dans l’histoire de l’Afrique contemporaine. La chute du dictateur était un indicateur de bien d’autres problèmes et annonçait aussi ce qui allait se passer.
Comment avez-vous travaillé ce regard sur l’actualité, ce regard sur le politique et le social pour que ce ne soit ni du cabaret, ni du café théâtre, ni  » Les Guignols de l’info  » ?
C’est une question de style. Dès le début les Gueules-Tapées ont eu la vocation de travailler dans le registre de la dérision, peut-être quelque chose qui se rapprochait des  » Guignols de l’info « , mais sans tomber dans un style trop léger, en évitant toute superficialité.
Le spectacle est très construit. Vous n’avez pas cédé à la facilité même de la dramaturgie de l’information qui enchaîne les flashs.
Il y a en effet une histoire. C’est pour éviter les flashs que nous avons choisi l’option de la dernière heure du Grand Timonier. Au début on voulait aborder un maximum de thèmes et surtout créer des histoires croisées sans s’arrêter à une seule histoire. Mais c’était trop difficile à manier, et peu lisible pour le spectateur.
Mobutu est un personnage très à la mode en cette fin de siècle avec le film de votre compatriote Thierry Michel qui est sorti en octobre (Mobutu, roi du Zaïre).
Nous avons découvert le film après avoir créé la pièce. Il y a une vraie complémentarité entre le documentaire et la fiction théâtrale. Une complémentarité chronologique : il n’y a pas d’image de ce qui s’est passé juste avant la mort du dictateur. Le théâtre permet de délirer et de faire surgir des personnages oniriques, des fantômes par exemple…
Comme cette statue de Léopold II qui joue les Commandeurs ?
Mobutu a fait déboulonner la statue de Léopold II, avant de l’abandonner dans un terrain vague. La statue vient annoncer la fin du dictateur. Elle lui sert la main en lui disant :  » A tout à l’heure « .  » Qu’est-ce que tu veux dire ? « , répond Mobutu…
Quand on s’attaque à un personnage aussi fort, n’y a-t-il pas aussi le danger de la caricature ?
Il n’est d’abord jamais nommé. Et ce n’est pas seulement pour éviter les ennuis ! Car il est tout de suite repérable. Nous avons voulu justement éviter la bouc-émissération internationale. C’est une façon de lui donner la parole. Certains spectateurs ont même trouvé qu’on le rendait trop sympathique. Mais je crois que ce personnage est fait un peu comme Richard III. C’est un personnage shakespearien avec toutes ses contradictions.
Les grands dictateurs ne sont-ils pas toujours pleins de séduction ?
C’est juste. Il n’apparaît pas seulement comme le méchant tortionnaire, le grand corrompu, le plus grand voleur de tous les temps, il apparaît surtout comme un excellent dialecticien : il dialogue avec la Banque Mondiale et retourne tous les personnages ; il se dresse contre le colonialisme et renverse habilement tous ses détracteurs. On n’explique pas le nazisme par la personnalité d’Adolphe Hitler, alors qu’il y a eu un consensus général à la mort de Mobutu pour en faire le seul et unique responsable de tous les maux. Nous avons plutôt mis en avant le désir de comprendre comment ce pays a pu en arriver là, comment son économie a pu tomber si bas. Ce n’est pas seulement la faute de Mobutu. Nous avons voulu qu’il soit au centre comme grand révélateur, comme questionnement, plutôt que comme un simple tortionnaire. Nous voulions un spectacle éclairant, qui aille au-delà de la dérision. Nous ne voulions pas faire de la grosse rigolade autour de Mobutu : nous avons eu une démarche résolument brechtienne, c’est-à-dire une volonté d’analyser les situations politiques et d’envisager le personnage de manière dialectique. Ce n’est pas lui qui est la cible dans l’affaire.
C’est le dictateur déchu et abandonné que vous montrez.
Une fois lâché par tous ceux qui l’ont aidé à se maintenir, il peut se faire l’avocat du diable et cracher des vérités, être le révélateur des mensonges, des hypocrisies, des accusations démagogiques… Cependant, loin de nous apitoyer, il doit nous amener à réfléchir aux mécanismes qui engendrent de tels monstres.

///Article N° : 1134

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