entretien d’Yvette Balana avec Féroméo

Féroméo livre la plage chromatique d'un autre peintre, le congolais Francis Tondo Ngoma

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Vingt et un tableaux, et le vingt et unième qui donne son nom à la collection qui est exposée, « Un bout de rêve », ainsi que s’appelle la plage chromatique qu’étend pour les accros de la belle image de la capitale camerounaise Francis Tondo Ngoma, peintre congolais, venue à Yaoundé il y a à peine trois ans. Hiototi a choisi non pas d’en parler, mais de faire parler un autre peintre, Féroméo, à travers une visite-lecture de l’exposition dans le couloir du CCF de Yaoundé.

Est-ce que tu connais Francis Tondo Ngoma ?
Je connais Tondo depuis deux ans. Il a exposé ici au Centre culturel français de Yaoundé. J’étais à Dschang pendant l’exposition et c’est là-bas que j’ai rencontré Roger Kaffo, un grand frère dans le métier, qui m’a appris qu’il y avait à Yaoundé une plage chromatique énorme qui s’exposait. Je descends sur Yaoundé, je découvre Tondo Ngoma et sa façon de faire avec la truelle. Et puis je suis allé chez lui à Bastos pour voir comment il travaille. Et chaque fois qu’on s’est revu, c’est toujours un plaisir…
Le motif féminin est prépondérant dans ses toiles. Est-ce la cible ou la source ?
Quand on sait que Tondo est arrivé au Cameroun en aventure, il le dit lui-même, et qu’il est marié, il a une très belle femme, on lit autrement les motifs féminins qui marquent ses toiles. Je vois chez lui davantage des sujets de société que de simples motifs de figuration féminine. Evidemment, la femme intervient énormément comme actrice sociale. Ici on a certes une femme nue, mais dans l’autre toile c’est une femme qui porte un enfant…Depuis deux mois que je visite cette exposition, je me rends compte, qu’il essaye de peindre la zone dans laquelle il vit au Cameroun. A Bastos, on rencontre facilement ce genre d’images, la vie dans ce quartier de Yaoundé est comme dans ces toiles. Le motif féminin intervient sans doute, mais il y a aussi le coup de pinceau, la rudesse, la dureté, ça ramène à lui l’homme.
Je crains que Tondo Ngoma ne dise le contraire de ce que tu affirmes, Feroméo. Regarde comment ça saute aux yeux qu’il peint la femme et surtout le nu
Il est très marqué chez lui, le nu. Ça je ne sais pas pourquoi. J’ai eu l’impression que ce qu’il avait fait il y a de cela deux ans c’était du tachisme, un peu comme Georges Mathieu. Maintenant je me rends compte que je ne me suis pas trompé, parce qu’il utilise beaucoup la truelle qui plaque ici et là des « taches ». Si la femme est un motif récurrent dans sa peinture, il faut y voir sans doute des influences. Il y a une forte influence du caractère féminin qui rejaillit sur ses tableaux. C’est un peu comme une écriture qui dégage chez chaque auteur un élément prépondérant. La femme est vraiment dominante dans sa démarche picturale. Ici, c’est une femme nue, là une autre dont on voit les seins, le même trait distinctif revient dans la plupart des tableaux. Il est sans doute super influencé par ça.
Je pense que Tondo Ngoma nous dira que le nu et la femme sont des sortes de vitrines de la société. Vous avez bien dit dans votre première réponse qu’il peint ce qu’il voit. Il fait un miroir de son environnement immédiat.
Je suis allé le voir un jour au moment où il était en train de résoudre le problème d’une petite qui avait passé la nuit hors de la maison des jours durant. Ce sont des situations récurrentes aujourd’hui au Cameroun. Les gens préfèrent se débrouiller par tous les moyens. Peut-être que c’est ce qu’il veut nous dire. Mais on ne va pas s’arrêter simplement sur le fait qu’il peint du nu. Posons-nous la question de savoir pourquoi il le fait. A l’analyse, on peut se rendre compte que notre société fait une fixation sur le sexe qui nous influence beaucoup. Je pense que là nous sommes en plein dans la dimension thématique de l’exposition. Il faut aussi voir dans ce travail la dimension formelle: qu’est-ce qu’il utilise? Quelles sont les couleurs ? Ne vous êtes vous pas rendu compte que par rapport à l’expo que sa femme a faite il n’y a pas longtemps, il y a un bleu qu’il a essayé de casser un peu, avec un jaune très dominant, un jaune ocre, un jaune citron. Je connais une collectionneuse qui a qui s’est demandé si le jaune d’Afrique représentait la femme.
Tu viens d’évoquer la dimension technique du travail de Tondo Ngoma. L’observation des tableaux montre une extrême variation des couleurs qui frappent. Il y a aussi des formes qui sont très marquées, très visibles. On a l’impression qu’on est en face d’un impressionnisme. Dans quel genre pictural peut-on classer notre peintre ?
Impressionnisme, je ne dirai pas. Cela voudrait dire qu’il a travaillé en fonction du temps. Les impressionnistes qu’on connaît pouvaient peindre le même paysage à des heures différentes. J’ai commencé par dire qu’il utilise beaucoup la truelle et je crois par conséquent qu’on peut le classer clairement dans le tachisme de Georges Mathieu. Georges Mathieu, pour créer des toiles, s’embaumait de couleurs et il faisait l’amour à la toile. C’est-à-dire qu’il faisait comme s’il était devant une femme. Il utilisait donc des couleurs qui pouvaient représenter dans son esprit l’amour. La truelle, c’est pas comme le pinceau, c’est des hachures que tu fais comme ça, ce qui donne l’impression de dureté. Le tachisme, c’est une esthétique qui est inspirée des taches. Il nous installe dans l’abstraction chaude, avec ses couleurs violentes. Georges Mathieu s’inscrivait dans une telle esthétique. Si vous voyez ses toiles, vous voyez la parenté avec celles de Ngoma. On a une illusion de taches qui à la fin créent des formes. Est-ce que c’est le nouveau réalisme ? Est-ce une réapropriation du réalisme de notre époque, avec des couleurs intimes ?
Tondo Ngoma rappelle-t-il d’autres peintres camerounais ou africains par sa façon de faire ?
A Douala beaucoup de peintres sont dans l’abstrait. A Yaoundé, peut-être légèrement Emile Youmbi. Très très légèrement aussi Marie Marcelline Fouda qui pose directement ses couleurs sur ses poteries et puis elle regarde ses toiles pendant très longtemps et détermine les formes qui en résultent du premier jet et les accentue avec de petites couleurs qui viennent de la boue, de la terre.
Quand on regarde les tableaux de Tondo, on se rend compte que les traits rassurent, les formes sont au point, il n’y a pas de personnage maigre. Quelle est cette projection du monde qu’il nous fait ici à ton avis ? Est-ce que ce n’est pas un peu inquiétant, sa parfaite assurance ?
Beaucoup de créateurs, que ce soit dans la presse ou la littérature, aiment peindre la misère. Moi, j’aime beaucoup travailler dans la misère en tant que sculpteur. Mais Tondo Ngoma a une autre lecture du monde. Peut-être que c’est le monde de ses rêves, avec des femmes charnues et dévêtues, ses lignes qui n’apitoient pas. Aujourd’hui, vous savez, l’homme ou la femme qui commence à maigrir, ça ne rassure pas. Peut-être que c’est quelqu’un qui est constamment en joie, qui a une paix intérieure. Ca se dégage d’ailleurs des couleurs qu’il utilise. Tondo Ngoma peint sans doute les femmes et la société de ses rêves. Il y a une récurrence de femmes charnues, vous savez, on est africains, on n’aime pas les miss. On aime bien les seins.
Quel est ton sentiment face à ces tableaux ? Est-ce que tu les aimes ?
Ça, c’est une question extrêmement difficile. Je vous avouerai sincèrement que j’ai beaucoup apprécié la première exposition de Tondo Ngoma. Le niveau de celle-ci est très élevé, la qualité technique est très bonne. Mais j’ai l’impression d’une légère répétition, dans les couleurs et les traits saillants. La première exposition m’a semblé beaucoup plus forte encore.
N’y a-t-il pas du congolais dedans ?
Vous savez qu’on assimile le congolais directement au Kwassa-kwassa, au Zaïko. Mais la scène de danse que Tondo Ngoma représente ici rappelle plutôt notre bikut-si. Ce qui situe en plein dans la vision du peintre qui se définit comme quelqu’un qui voyage, qui est en aventure et, donc, qui peint tout ce qui se profile le long de ses pérégrinations. C’est justement le travail du peintre, décrire sa société de façon réaliste, abstraite ou futuriste…D’une manière ou d’une autre, on retrouve toujours les couleurs de l’instant qui accroche, qui est peuplé de sentiments bons ou mauvais. La balance entre l’abstrait et le réaliste, c’est quand le sentiment est soit très beau soit très sombre. En un mot, l’exposition de Tondo Ngoma est belle, elle parle de femmes. Malgré le sentiment de répétition qu’elle nous laisse. L’œil passe quand il a déjà vu, or il faut savoir vraiment l’accrocher, l’arrêter devant la différence.

///Article N° : 4210

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