Editorial

Sur les traces d'un territoire de l'écriture

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En consacrant le deuxième numéro de Hiototi aux pionniers de la poésie camerounaise d’expression française, nous ne pensons pas seulement rendre hommage à ceux qui, les premiers, ont levé la plume sur notre destin individuel et collectif, à travers leurs fictions et leurs prophéties. Nous avons pensé surtout réaliser un travail essentiel, souterrain, une sorte de compulsion génésiaque et de plongée intimiste dans le passé que légitiment les nouvelles écritures poétiques camerounaises qui ont fait de leur sang neuf et pluriel le dossier du premier numéro de notre revue. Car, comme l’a justement écrit François Sengat Kuo dans l’un de ses plus beaux poèmes, l’arbre ne s’élance dans le ciel que s’il prend racine dans la profondeur de la terre,  » les pieds mouillés au lac des tombeaux « . Mais nous restons fidèles à notre ligne scripturaire. On découvrira, à la lecture du dossier de la présente livraison, une poésie camerounaise surgie des langes lointains du silence, de l’absence, de la polémique, du totémisme, de la torture et de la mort. Car pour naître, nous avons d’abord été absents de la haute Négritude et des publications qui, dans les fastes années césairo-damaso-senghoriennes, révélaient au concert des nations l’Afrique et sa quête des  » chemins de la liberté  » et l’ensemble du monde noir dominé ; nous n’avons pas été de ces pays de l’Afrique de l’Ouest, du Mali, du Bénin, du Sénégal qui ont fourni à l’Afrique noire francophone ses premiers grands écrivains avec des figures comme Fily Dabo Sissoko, Paul Hazoumé, Ousmane Socé ou encore de la Martinique avec René Maran qui a inauguré en 1921 avec son roman Batouala la littérature noire francophone. Notre accession à l’écriture poétique n’a connu ni troubadours, ni trouvères ; elle n’a pas eu de Walt Whitman, l’auteur de Feuilles d’herbe ( » C’est moi que je célèbre / moi que je chante/mais la somme que j’embrasse/tu l’embrasseras aussi « ) et les pionniers des Etats-Unis qui se sont révélés par des œuvres de témoignage dans un contexte où les occupants anglais disaient leur expérience des autochtones indiens ; notre accession à l’écriture, comme notre indépendance d’ailleurs, porte les marques incorrigibles du refus et de l’aliénation. Nos pionniers ont écrit d’abord pour refuser, pour s’opposer, pour rejeter, pour revendiquer, mais hélas, aussi, pour étaler l’âme de notre terre pervertie par les splendeurs coloniales et le  » processus d’infériorisation  » du Noir que Franz Fanon attaque dans Peau noir masque blanc. Ils n’ont pas écrit pour magnifier leur personnalité profonde, lointaine et riche d’une terre, l’Afrique, dont s’origine le monde. Ils ont d’abord écrit pour les autres, contre les autres.
Le travail que nous livrons dans ce volume prend donc à rebours l’histoire littéraire de notre pays. Elle s’est écrite dans le sang, dans la fantasmagorie des querelles les plus folles, et victime d’une contingence que les lexicographies les plus habiles ont du mal à définir, elle a presque perdu sa mémoire. Sans doute à cause de la mort et de la souffrance qui lui est symptomatique. Les questions sont océanes à l’aune de notre littérature naissante. Qui sont nos pionniers ? Sont-ce ceux qui sont morts ? Faut-il payer de sa vie pour en être un ? Dans quel panthéon oublié reposent-ils ? Sont-ce ceux qui ont liquidé leur sommeil, fait le sacrifice de leur vie pour nous inscrire dans le concert de la littérature universelle ? Sont-ce ces pilonnes qui s’effondrent et qui allument de leur mort les feux dont nous nous éclairons encore si mal ?
Le livre témoin des mains, des cœurs et des âmes qui ont fondé la patrie littéraire n’existe pas encore. Mais, il faut le dire, nous attendons ce livre – ce grand livre- qui viendra indiquer le territoire de l’écriture au Cameroun. En publiant à Paris en 1978 Histoire générale de l’Afrique, Joseph Ki-Zerbo avait exécuté une de ces œuvres monumentales dont ne sont souvent capables que des êtres de légendes. Pour être pionnier, il faut être capable d’affronter ce que l’historien burkinabé appelle  » le bourrage des mythes « , c’est-à-dire, ces immenses obstacles, ces pyramidaux blocages, qu’on ne bouscule que si on est sillonné de foudre (expression de Senghor, un autre pionnier, nous l’avons déjà dit), que si on est ce qu’en son temps Nietzsche appelait le surhomme. Mais notre littérature ne se fouille pas encore. Ses penseurs se contentent de vouer aux gémonies les tentatives de renouvellement internes qu’elle s’invente et d’effleurer, sans vraiment la saisir, son âme fondatrice, les articulations génésiaques de ses racines profondes.
La littérature camerounaise ne se développera pas dans les querelles de clochers, dans l’unique monstration des auteurs qui nous sont imposés de France, dans la chasse aux sorcières, dans ce surgissement manichéen tonitruant de ces derniers temps qui marque une frontière infranchissable entre, d’un côté les plumitifs, les  » tout-venant « , les pauvres damnés, qu’il faut brûler vif et qu’on brûle effectivement comme au temps de l’autodafé, ou au temps des maringouins, des loups et feuillistes dont parle Beaumarchais dans son théâtre ; et de l’autre, les autres, les élus, les braves intouchables, les éminents parlementaires de la plume qui reviennent toujours sur les manchettes des journaux d’un espace  » intellectuel  » qui a du mal à faire la mue d’une critique d’humeur. Les légitimistes d’un ordre binaire gagneront toujours dans le sensationnel, ce qu’ils perdent de toute évidence dans une approche plutôt analytique et herméneutique des phénomènes et des problèmes littéraires, fussent ils drapés du manteau de la banalité dont on les affuble chez nous comme des camisoles de force. Il faut réfléchir, comme le proposait Bernard Mouralis dans Littérature africaine à la croisée des chemins (Yaoundé, Editions CLE, 2001), non plus seulement sur  » le tableau de la production littéraire africaine « , mais sur  » l’approche de celle-ci « .
Un roman ou un poème publié, quel que soit sa précarité esthétique et ses dérives techniques ne se corrige point comme un devoir de classe, avec des mots passés au fer rouge, et autant de coups de bâtons que de fautes commises. La morale, le respect et la décence font partie intégrante du monde de la création et des instances chargées de rendre compte de son existence et de son évolution. Tout auteur est protégé par des textes de lois dont ceux relatifs à l’atteinte à sa réputation méritent d’être rappelés en ce temps de confusion de la fonction du critique littéraire. Les Accords de Bangui rappelés dans le livre de Guy Marc Tony Mfee, Droit d’auteur et droits voisins. Guide d’initiation pour l’Afrique francophone (Yaoundé, Editions Interlignes, 2005), stipulent en son chapitre III intitulé  » Droit protégés « , relatifs aux droits moraux, alinéa 3,  ce qui suit,:  » L’auteur d’une œuvre a le droit de(…)s’opposer à toute déformation, mutilation ou autre modification de son œuvre ou à toute autre atteinte à la même œuvre qui serait préjudiciables à son honneur ou à sa réputation  »
La même attitude de considération est à observer vis-à-vis des associations nées après l’APEC et qu’il est exagéré de présenter comme de  » simples embryons sans véritable envergure et sans légitimité réelle. » Ces associations sont, non pas à railler ou à décimer, mais à comprendre, à lire comme des phénomènes littéraires d’un genre tout à fait particulier, propres à un espace où créer est faire entorse à la morale publique et officielle. Certaines de ces associations-à la tête desquelles il est impossible d’exclure la Ronde des Poètes-ont été nécessaires à l’émergence de la flamme littéraire qui ne s’est plus éteinte depuis près d’une dizaine d’années au Cameroun. Dans un contexte hostile à la liberté et à l’éclosion du génie, le risque est immense de se tromper de procès. Il n’y a pas de doute qu’il y a une vogue littéraire aujourd’hui. Elle procède inéluctablement en grande partie de ces regroupements sevrés d’  » épigones  » et frappés d’une  » déshérence  » qui n’arrêtent plus de défrayer la chronique critique camerounaise. Elles ne sont pas illégitimes, comme on veut le faire croire.
La légitimité qui est un attribut symbolique essentiellement politique, Aristote, John Locke et Max Weber l’ont montré, procède d’un mélange de consentements et de reconnaissance, tacite ou non, ainsi que la conformité à certaines règles formelles. Elles tiennent leur légitimité de leur effort cyclopéen et solitaire de tenir le coup dans une indécrottable décrépitude générale et un insoutenable esprit de fonctionnaire, c’est-à-dire de corruption et de carriérisme bassement exhibé que l’on vit chez nous. Au lieu de se scandaliser de la grande ignorance que les générations actuelles ont de l’histoire littéraire nationale,-ce qui du reste n’est pas vrai, le présent numéro de Hiototi le prouve suffisamment- il vaut mieux la leur enseigner. Et ne pas oublier que nous avons fait le choix de supprimer notre mémoire, historique ou littéraire, et nous y réussissons si bien qu’aucune œuvre de Philombe n’a jamais flairé nos programmes scolaires, qu’aucune œuvre de Pouka n’est lisible dans aucune bibliothèque, qu’aucune rééditions de ces auteurs n’a renouvelé leur œuvre nulle part pour la faire découvrir à la postérité. Comment veut-on que la jeune génération n’ait pas  » tout à apprendre de l’histoire littéraire  » ? Pour que le Cameroun s’éloigne de l’Afrique des Gaxotte, Coupland et autres Hegel, pour qu’on ne dise pas qu’il n’est pas encore une partie littéraire du monde, il lui faut se regarder vraiment dans le miroir, et non qu’il la brise chaque fois, pour toujours s’échapper de lui-même. Et se dire avec Patrice Nganang, dans une correspondance électronique adressée à notre revue, pour marquer notre lourde responsabilité:  » C’est terrible, mais avec la mort de nos ténors, ou alors leur silence et corruption, nous avons la littérature camerounaise, je dis bien toute la littérature camerounaise, en nos mains. C’est effrayant n’est-ce pas !  »
Ce numéro retrace donc l’histoire poétique au Cameroun. Il donne aussi l’espace aux peintres, aux dramaturges, aux romanciers et nouvellistes inédits, à des réflexions multiples sur notre condition nationale, aux voix d’ailleurs qui éclairent de leur étoile puissante les arcanes de la pensée contemporaine. Et je vous recommande de lire Nicole-Cage Florentiny, rencontrée au hasard d’un virus électronique, qui nous dit la réalité de sa Martinique natale face à ses idéaux de poète. Ou encore la lettre ouverte aux auteurs de l’anthologie du Printemps des Poètes et la page des lettres de nos lecteurs qui trouvent déjà en Hiototi un espace qui doit compter…

///Article N° : 4170

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