La Caméra de Bois

De Ntshaveheni Wa Luruli

Chemins de traverse
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La caméra de bois aurait pu s’intituler L’enfant à la caméra tant le film s’engage sur les chemins de l’initiation à la vie par l’art. Au dévoilement du film, les spectateurs de cinéma redeviennent cet enfant de cinéma, pour qui cet imaginaire bigger than life, nous est tout aussi essentiel que l’air que nous respirons. Madiba, avec toute la violence poétique de sa jeunesse, rejoint tous les grands cinéastes, pour qui le cinéma, c’est la vie vingt-quatre images par seconde. Il s’agit, à chaque regard, à chaque geste de cinéma, de capter la vie, d’en tracer sa beauté, et d’enregistrer le réel du monde comme si c’était toujours la première fois. Sans garantit de retrouver cette magie du cinéma qui semble insuffler la vie là où d’ordinaire n’émerge que du triste, du mal aimé et de la désolation. Lorsqu’il s’arrime à sa caméra de bois, véritable extension de sa main, collée à son flanc, tel un homme caméra, Madiba devient un corps enregistreur, un corps capteur du monde, pour qui tout est à regarder. Regarder et sentir ce qui vit. Ce qui est là, sous nous yeux mais que le social accable. Il y a une véritable redécouverte de son environnement pour tout un chacun lorsque Madiba montre les images captées à sa famille et à ses amis. Il révèle la beauté intrinsèque de l’ici et maintenant, comme Dziga Vertov avec L’homme à la caméra, qui pulsionnait un rythme nouveau au cinéma. Dès lors, il s’agit à chaque fois d’être à l’origine du monde qui se crée, où le cinéma de l’enfance est toujours celui du premier monde, du premier geste, du premier sentiment amoureux mais aussi de la première perte. Comme pour s’interroger sur ce cinéma qui, s’il nous dit notre enfance, peut aussi nous regarder tels que nous sommes devenus adultes.
C’est un train qui ouvre et clôt le film, comme si le cinéaste devait revenir à l’origine, à ce temps primitif et premier du cinématographe, écriture du mouvement têtu et répétitif. Rien de plus lancinant que le bruit d’un train au ralenti, essoufflé de déplacer tant d’éphémères vies. Le train comme le cinéma circule et charrie toutes les vies du monde. Train qui s’avance vers nous, amenant la fiction avec ce cadavre, ce flingue et cette caméra, que l’on balance à la figure des enfants, et à eux de se débrouiller avec. Train qui s’échappe emportant Madiba et Estelle pour tous les horizons possibles, comme une espérance de cinéma. Récit linéaire qui fonctionne sur la circulation des espérances de vie mais aussi sur le surplace et l’errance clivés pour tous les habitants du township, Sipho et Madiba seraient comme deux impulsions contradictoires qui ne cessent de s’approcher pour mieux s’éloigner l’un de l’autre. Sipho voyou au grand cœur borderline qui ne comprend pas que son ami filme le township, ce lieu misérable et sans gloire, alors que s’il le filmait lui, là il aurait une belle histoire à montrer, et Madiba pour qui la vie affleure dans la patience du regard, dans son être-là au monde et qui de manière quasi ontologique opère tous les mouvements de cinéma.
A l’image du parcours antagoniste des deux adolescents, le film est partagé entre deux mouvements contradictoires, celui d’une narration classique avec ses personnages traversés de récits de vie à la fois pathétiques et romanesques, chronique de vie réaliste, et une vibration musicale plus aléatoire, aux chemins de traverses imagées, fragments d’éclats lumineux, de sensations visuelles gratuites et enfantines. Ce qui traverse le film est cette naïveté, presque violente tant sa candeur touche, en l’utopie d’un regard neuf, d’une nouvelle génération qui crée de la beauté là où l’adulte ne perçoit que le passé douloureux d’une impossible réconciliation. Le cinéaste octroie à la caméra cette vertu fondamentale de poétique du regard. Où regarder engage une morale esthétique de vie.
Même si l’enfant s’en empare presque instinctivement lorsqu’un incendie se déclare au bidonville, assignant au cinéma le rôle de témoin impuissant qui vient toujours après, l’engagement du réalisateur pour le cinéma se situe du côté du romanesque, d’une recréation du monde, et du choc esthétique comme révélateur de la beauté. A la critique sociétale tout en finesse, portée par une certaine et nécessaire espérance politique, celle d’une nouvelle génération qui refuse de supporter l’amertume et les blessures des parents toujours enclins à la ségrégation, se réfléchit presque en miroir un parcours intimiste fait de divagation visuelle, au plaisir aléatoire du fragment de couleurs et d’éclats, que l’enfant à la caméra capte, tel un émerveillé du monde. Il y a un effet clip qui fonctionne, tablant sur l’éphémère du plaisir scopique et musical, où se balancent la cadence et la pulsation du désir de voir, de sentir et de mirer-migrer ailleurs. Avec, à la périphérie et comme damné, dès qu’il se saisit du revolver, Sipho, grand corps dégingandé au rire fêlé. Il serait la mauvaise conscience de tout un chacun, corps abusé, corps drogué, corps violé, corps africain qui rapp et blues dans les parkings glauques ; veillée d’adolescents indiens où la caméra ne peut que buter sur leurs visages déjà flétris mais si beaux. Sipho rejoint tous les Tony Montana (Scarface) que la société libérale a créé et qu’elle exécute sous l’oil des caméras de télévision. L’obscénité politique du regard affleure dès lors pour Madiba : comment encore filmer le monde ? Et pour qui ?

///Article N° : 3614

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