La Caméra de bois (Wooden Camera)

De Ntshavheni Wa Luruli

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La Caméra de bois part d’une belle idée de scénario : Madiba, un gamin pauvre d’un township, trouve sur un cadavre une caméra vidéo et la cache dans une caméra de bois pour filmer son environnement sans être inquiété. Découvrant peu à peu toutes les possibilités de cet outil, il développe un regard neuf, proprement cinématographique : son rapport intime à son vécu quotidien (famille, amis, voisins, événements comme une maison en feu ou une fête) autant qu’à Estelle, jeune-fille blanche révoltée qu’il se met à aimer prend ainsi une dimension artistique. Une réelle poésie se dégage de certaines scènes, notamment lorsque perché sur une brouette poussée par un ami, il peut donner à ses images de reportage le mouvement nécessaire pour épouser le rythme de ce qui l’entoure, même d’un simple sac en plastique poussé par le vent. Le fait qu’il privilégie les éléments naturels autant que les matières à sa disposition donnent à son regard une belle corporalité. Le grain de la vidéo ajoute en quotidienneté, proximité et familiarité tout en établissant un discours autre, film dans le film, selon un procédé largement éprouvé.
C’est ainsi que Madiba, dont le prénom est aussi le surnom de Nelson Mandela, sait s’approprier par l’art la nouvelle réalité sud-africaine, même si la poétisation du township n’en ôte pas la réalité de bidonville. Mais il est vrai qu’une véritable esthétique, harmonie de couleurs et de formes, se dégage des quelques panoramiques et de la caméra de Madiba. On retrouve là la démarche matiériste de nombre de plasticiens africains qui partent de l’informel déstructuré pour en dégager une forme signifiante et intégrante magnifiant leur environnement pour en faire un élément d’identité. A l’écart des bandes d’enfants des rues, il filme avec passion, dans la solitude, à la manière du réalisateur qui tout jeune avait lui-même un appareil photo et ne cessait de photographier le township.
A ce personnage positif s’oppose son ami Sipho (qui veut dire cadeau en zulu), lequel a trouvé un revolver sur le cadavre, et finira par s’en servir. Evoluant au sein de bandes de jeunes marginalisés et désoeuvrés, il a pour charge de représenter la dérive violente et suicidaire des jeunes sud-africains sans emploi confrontés à un monde de consommation à laquelle ils ne peuvent accéder mais qui disposent d’une liberté inimaginable autrefois. Sa sœur Louise a principalement pour fonction d’introduire et clore le récit en voix-off sur une note « souvenir d’enfance ». Quant au professeur de musique interprété par Jean-Pierre Cassel, il campe un improbable facilitateur et passeur d’images, un pied chez les Blancs riches, l’autre dans le township.
Lorsque Estelle et Madiba branchent la caméra pour s’adresser à leurs parents, c’est pour leur annoncer leur départ : cette génération qui n’a pas ou peu connu l’apartheid refuse de porter les maux de ses aînés. Le film suggère que non seulement elle refuse de perpétuer les discriminations, mais elle évolue fondamentalement dans les relations entre Blancs et Noirs. La relation Estelle-Madiba, à laquelle les adolescents peuvent être sensibles, semble pourtant un idéal encore éloigné des réalités encore prégnantes des ghettos sud-africains.
Pour servir de façon dynamique le propos, l’efficacité est sans cesse recherchée par une caméra boum-boum et une musique pénétrante, voire des ralentis esthétisants. Le choix de l’anglais comme langue même dans les relations familiales décrédibilise l’ancrage social des personnages dans le township. Il ressort finalement de ce film effectivement attachant une impression bizarre de politiquement correct, comme si tout était davantage construit pour répondre à une idée de scénario que puisant dans une réalité contradictoire sur laquelle on poserait un regard incertain. Le regard est certes magnifié par le jeu poétique et documentaire de la caméra de bois, mais la nécessité du film est difficile à cerner, tant il semble peu issu de ce qu’il représente. Sa genèse est plus scénarique que l’expression des tripes d’un créateur. Ce qui le sauve est sans doute que le réalisateur choisi pour mettre en scène cette histoire a lui le vécu nécessaire pour restaurer une vision du township.

///Article N° : 3367

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