Epitaphe

De Antoine Matha

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Ne pas se fier au ton lugubre du titre de ce premier roman dense et plein de vie qui emmène le lecteur sur les pas de deux amis nés le même jour « quelque part sur le continent noir » (p. 11) qui cèdent à la fascination de Paris. Sur le ton de la célébration, Fargas retrace la trajectoire de Robert devenu son indéfectible complice à la suite d’une querelle de récréation. Les frasques de l’enfance, les complications de l’adolescence et les expériences parisiennes des jeunes gens seront les étapes d’une évocation construite de manière circulaire comme un hommage au défunt : « Par qui commencer ton évocation ? Par le gisant… par le malade… le sapeur… l’ami fidèle… l’ami dévoué… le réparateur de vélomoteurs… l’adolescent sans repères… le petit garçon… » (p. 166).
Il commencera par le début, les billes et l’insouciance, pour finir dans le drame de la mort et le rapatriement du corps sur fond de guerre civile. Entre ces deux bornes, l’auteur déploie les portraits de ceux qui croisent la route de ses personnages : l’oncle autoritaire et ses femmes, le voisin flambeur qui finit dans la déchéance, l’ancien gauchiste français converti à l’Afrique qui décrypte la musique de Schönberg puis, à Paris, les boîtes, les filles, la « vie parallèle » de Raymond, les harpies de l’administration, les voisins racistes, la métisse et son père rentré au Mali, Traoré le batteur de tambours…
Histoires dans l’histoire, chacune de ces trajectoires illustre une des facettes de l’immigration africaine. Assimilation, retour au pays, études littéraires studieuses, redécouvertes des fondements de la culture ancestrale, trafics de drogue, les chemins des uns et des autres constituent autant d’éléments déployés par un auteur qui propose des points d’appui pour une réflexion sur la situation des intellectuels africains.
Si Raymond vit et meurt de ses arnaques diverses et juteuses et que Fargas mène des études de lettres grâce à lui, l’auteur fustige à la fois la « sotte vanité du diplômé » (p. 19) en Afrique, le « produit importé […] parvenu au-delà de sa date de péremption » (p. 31) que fut le marxisme local (l’auteur vient de Brazzaville), le caractère superficiel des sapeurs parisiens et le racisme ordinaire des couloirs de préfecture, terrasses de café, paliers d’immeubles ou soirées chics. Il introduit, parfois de façon un peu trop appuyée, des considérations sur les Français « riches et malheureux » (p. 83) et les « traditions spirituelles » d’une culture : « Là se trouve généralement sa vérité, même si, souvent, les peuples sont infidèles à ce qu’ils ont de meilleur » (p. 62). Pour Fargas l’Africain nourri de littérature française et qui, de son propre aveu fait « le persan » (p. 93), ce sera la découverte du pouvoir thérapeutique des tambours et du sens, l’abandon de la course aux diplômes et d’une université qui forme des « techniciens du savoir » (125) et non des hommes, l’affranchissement de « la servitude du paraître » (132) avant la confrontation avec la mort.
Ce roman d’apprentissage à la première personne est donc tout à la fois la fresque d’un certain milieu africain en exil, une dénonciation de l’état d’esprit qui pousse des Africains à s’en contenter et la peinture d’une société française sans valeurs où les chiens et la télévision tentent de meubler une solitude matérielle et spirituelle. Construit sans chapitres ni pauses, il se lit d’un jet au rythme des étapes implacables de la démonstration implicite contenue dans les trajectoires si proches et si différentes de ces deux presque-frères.

Epitaphe, Antoine Matha, Paris, Gallimard, Continents noirs, 2009, 166 pages.///Article N° : 8661

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